XX
Seize mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite, lorsqu'il put revenir au village. Après avoir embrasé sa mère, il courut à la maison Bagrianof. Les buissons de lilas avaient grandi; les touffes de rosiers plantées par Catherine avaient poussé des jets énormes; la ruine s'effritait de plus en plus, et bien des briques tombées faisaient brèche dans la muraille; un bouleau, encore petit deux ans auparavant, agitait à dix pieds de hauteur son léger panache, et le gazon recouvrait presque tous les débris.
Philippe s'approchait à pas lents, regardant autour de lui, cherchant à se rappeler l'ancienne apparence de ces lieux changés sans qu'il pût s'expliquer pourquoi.
Derrière la maison,--du côté de la ruine,--s'élevait un petit bosquet d'acacias, de ceux qui croissent vite. Là Catherine s'était fait installer un banc de gazon.
Durant les longs sommeils de sa grand'mère, désormais somnolente et affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un attrait mystérieux: c'était une sorte d'énigme qu'elle interrogeait du regard pendant ses heures de rêverie. Elle savait que son grand-père avait péri dans les flammes; elle savait que le père de Philippe avait sauvé sa grand'mère et sa mère.. La légende s'arrêtait là; mais Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu avait il pris à la demeure de ses ancêtres? Pourquoi le grand-père avait-il été riche lorsque ses descendants étaient pauvres? Toutes ces questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de loisir, et servaient à la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop penser à "ce jeune homme qui ne lui était rien", comme elle se le répétait avec mélancolie.
Elle était dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne la voyait pas. Son coeur bondit violemment, elle resta toute pâle; sa joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait fait lever; elle se rassit sur-le-champ un peu par convenance, beaucoup parce qu'elle tremblait.
Philippe avait vu le mouvement de la robe claire à travers te feuillage. Il se dirigea de ce côté et s'arrêta interdit devant la jeune fille. Elle avait tant grandi! elle était devenue si imposante! Il voulait la saluer comme autrefois, il n'osa.
--Bonjour, mademoiselle, lui dit-il cérémonieusement.
--Bonjour, monsieur, répondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta Catherine involontairement.
Philippe l'approcha, rassuré.
--Grand'mère dort, continua la jeune fille,--elle dort beaucoup à présent; tout à l'heure j'irai voir si elle est réveillée. Asseyez-vous là, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme sur le banc de gazon.
Cinq minutes après, ils avaient oublié la longue séparation.
A dater de ce jour, Philippe vint toutes les après-midi retrouver Catherine dans son bosquet La grand'mère dormait, accablée par la chaleur du jour, la maison entière sommeillait; sous le soleil de juin, le seigle en fleur envoyait son odeur pénétrante; les alouettes, perdues dans le ciel, chantaient à pleine gorge, et Catherine écoutait Philippe, qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-même ensuite,--puis de rien... Le silence s'établissait sur eux comme dans un temple, et Catherine, penchée sur son ouvrage oisif, continuait à écouter ce que Philippe lui disait avec ses yeux, qu'elle ne regardait pas.
Un jour.... ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgré elle, leva la tête... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans celle de Philippe. Elle détourna les yeux. Les lèvres du jeune homme se posèrent sur ses doigts frémissants.
--Catherine, m'aimez-vous? dit tout bas Philippe. Je vous aime depuis que je vous ai vue.
Catherine se mit à pleurer et ne répondit pas. Philippe lui raconta alors tout ce qu'il avait éprouvé depuis le premier jour.
--Je ne suis qu'un paysan, lui dit-il.
Elle l'interrompit du geste: ce mot lui arracha le secret qu'elle eût peut-être encore essayé de garder.
--Un paysan? dit-elle quel noble seigneur pourrait valoir un paysan tel que vous?
--Je vaux donc quelque chose à vos yeux? dit humblement
Philippe.
--Plus que la terre entière, murmura Catherine en cachant son visage dans ses mains.
Pour ce jour-là, Philippe n'en demanda pas davantage.
Ils furent heureux de ce bonheur pendant quinze jours. L'avenir n'existait pas encore pour eux, le passé leur suffisait. Cette période de l'amour jeune et la plus douce de la vie humaine: ceux qui l'ont connue et dont le rêve s'est arrêté là sont peut-être les plus heureux! Mais bientôt Philippe ne se contenta plus de songer au passé; il lui fallut l'avenir pour étendre son amour plus à l'aise. Comment quitter le village sans emmener Catherine?
--Non, dit la jeune fille, il faut que je reste ici; ma grand'mère ne pourrait pas supporter un nouveau changement d'existence. C'est vous qui viendrez vous fixer ici.
--Votre grand'mère ne voudra pas que vous épousiez un simple paysan, lui dit-il.
--Grand'mère? Elle voudra tout ce que je voudrai: elle m'aime tant!
--Et votre père?
--Il voudra ce que voudra grand'mère, dit Catherine d'un air entendu. C'est votre père qui ne voudra peut-être pas!
Philippe resta muet. Il n'avait jamais songé à cette éventualité Son père haïssait les Bagrianof, c'était bien certain, mais il n'avait jamais témoigné d'animosité particulière contre l'aïeule et sa petite-fille.
--Je le lui demanderai si bien qu'il ne pourra pas me refuser, répondit-il après un moment de réflexion Mon père m'aime par-dessus tout; il avait de l'ambition pour moi, il m'a laissé cependant embrasser une carrière en apparence peu relevée;--il ne sera pis moins bon quand il s'agira de mon bonheur.
Rassurés par cette idée, les deux jeunes gens ne s'occupèrent plus que de leur amour. Savéli ne devait revenir que vers la mi-juillet. Trois semaines restaient encore, qui furent pour eux trois semaines de paradis.
Un soir, Philippe accourut radieux à la maisonnette. Catherine n'était pas dans le jardin; il entra sur la pointe du pied dans la salle à manger. Madame Bagrianof, un instant réveillée, le reconnut et lui dit bonsoir, puis se rendormit doucement.
Catherine se retira dans l'embrasure d'une fenêtre; le jeune homme l'y suivit.
Le soleil était couché; le ciel, bleu de lin, était tendre et pur comme les caresses d'un petit enfant; les arbres et les plantes s'endormaient, le parfum des fleurs de tilleul embaumait l'atmosphère.
--Catherine, dit tout bas Philippe, mon père arrive aujourd'hui dans la nuit.
--Vous pensez qu'il consentira?
--Oui, je le crois. Il faudra bien que j'obtienne son consentement, car sans vous, Catherine, je pourrais peut-être devenir un homme célèbre, mais je ne serais pas un homme bon.
Catherine lui serra la main sans répondre. Madame Bagrianof fit un mouvement.
--A demain, ma fiancée, murmura Philippe, et il sortit doucement.
Quand il eut descendu le perron, il se retourna. Catherine était restée à la fenêtre et le regardait. Il enjamba la plate-bande qui défendait l'abord de la maison et se rapprocha de la fenêtre.
--Je ne puis pas m'en aller ainsi, dit-il tout bas en prenant les mains de la jeune fille. Je suis trop heureux, il me faut encore quelque chose. Donnez-moi un baiser... le premier!
--Demain, répondit Catherine, quand vous aurez vu votre père.
--Alors j'aurai droit d'exiger comme fiancé: donnez-le-moi aujourd'hui, de bonne grâce.
Catherine résistait faiblement: Il se haussa sur la pointe des pieds; la jeune fille se laissa attirer par les mains qui tenaient les siennes, et son front se trouva sous les lèvres du jeune homme. Tel, vingt-sept ans auparavant, Savéli implorait Fédotia.
--Merci, dit Philippe; à demain, ma femme!
Il lui envoya un baiser et disparut sous le couvert des arbres. Catherine, appuyée à la fenêtre, regarda le ciel quand elle ne vit plus Philippe. Son jeune coeur, gonflé de joie et de tendresse, avait besoin de s'épancher: elle pria.