XXI
Savéli n'aimait pas à être attendu. Son fils, qui ne dormait pas, l'entendit arriver dans la nuit, mais se garda bien d'aller le saluer, de peur de lui inspirer quelque mécontentement. Le matin venu, il se rendit près de son père, qui fumait dans la salle à manger, et réunit autour de lui tout ce qui pouvait mettre Savéli de bonne humeur.
--Il a fait quelque dette, pensa Savéli, en voyant ses façons affectueuses; il va me demander de l'argent.
--Mon père, dit le jeune homme, vous avez été pour moi un père comme il n'y en a pas.--Savéli fit de la tête un signe approbatif.--Je viens vous demander de mettre le comble à vos bontés...
--Comment? dit tranquillement Savéli.
--En me permettant de me marier.
--Tu veux te marier? fit le père sans témoigner de surprise.
--Oui, mon père, si vous voulez bien y consentir... Je suis jeune, je le sais...
--Ca ne fait rien, dit Savéli; on peut se marier jeune. Tu veux que je te cherche une fiancée?
--Non, mon père, j'ai trouvé celle que je désire épouser.
--Ce n'est pas une paysanne, j'espère? dit Savéli en fronçant le sourcil.
--Non, mon père, c'est une demoiselle noble.
--Bien!--Savéli inclina la tête d'un air satisfait.--Et tu la nommes?..
--Catherine Bagrianof.
--Une Bagrianof s'écria Savéli en se levant tout d'une pièce. Il regarda son fils d'un air terrible.--Tu aimes une Bagrianof? C'est impossible.
--Je l'aime! répondit Philippe très-pâle et regardant son père en face.
Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Ceux du père exprimaient une haine implacable, ceux du fils une volonté énergique. Ce fut Savéli qui détourna son regard.
--Tu aimes me Bagrianof? reprit-il avec rage; la race maudite ne cessera donc pas de nous poursuivre? Ce n'est pas vrai, dis? Tu ne l'aimes pas?
--Je l'aime, et je lut ai demandé d'être ma femme, sauf votre bon vouloir, mon père.
--Elle a consenti? dit Savéli les dents serrées par la colère.
--Elle a consenti.
--La race maudite! la race maudite! répéta le malheureux colporteur. Je ne veux pas, reprit-il après un court silence. Tu n'auras pas ma bénédiction.
--Sa race est peut-être maudite, dit Philippe toujours debout, les yeux étincelants, mais Catherine est un ange envoyé par Dieu pour racheter les fautes de sa race; vous ne la connaissez pas, mon père; ceux qui la connaissent ne peuvent que l'aimer et la bénir. Laissez-vous toucher, oubliez votre haine, pardonnez!...
--Pardonner! s'écria Savéli hors de lui. Pardonner, moi!... ne me parle pas, ajouta-t-il, rentrant en lui-même; ne me parle plus jamais de cela, tu n'auras pas mon consentement.
Philippe regarda son père; cette obstination, cette haine endurcie quî foulaient son bonheur aux pieds lui parurent si déraisonnables, si inhumaines, qu'oubliant le respect et l'admiration de sa jeunesse, il fit un pas en arrière pour se retirer.
--Vous pouvez me refuser votre consentement, dit-il d'une voix étouffée, et moi... je puis m'en passer.
--Toi? toi? fit Savéli, le bras levé pour frapper... Il laissa retomber son bras. C'est vrai, dit-il à voix basse, on peut se passer du consentement du père. Mais tu ne peux pas épouser une Bagrianof, tu ne le peux pas, répéta-t-il avec force. Non! Dieu lui-même interviendrait pour t'en empêcher.
--Je l'aime, répondit Philippe, l'amour est plus fort que la haine.
--Mais, malheureux, ce n'est pas de la haine! s'écria le père au désespoir. Il y a quelque chose de plus fort que la haine et que l'amour... Tiens, va-t'en, tu me rendrais fou!
Il se laissa retomber sur sa chaise, les mains sur les genoux, l'oeil égaré.
Il avait gardé son secret vingt-sept ans, ceux qui l'avaient connu étaient morts; seul le père Vladimir avait survécu, et celui-là, au nom du Dieu de miséricorde, avait pardonné depuis longtemps. Celle qu'il avait rendue veuve l'avait béni comme son sauveur. La richesse était venue; pardon visible du Seigneur, la paix et la prospérité s'étaient établies sur sa famille. Plus riche, plus orgueilleuse que la maison seigneuriale, sa demeure se dressait en face de la ruine; la famille Bagrianof s'éteignait faute d'héritiers mâles, tandis que lui, ce paysan criminel, fondait dans son fils une race nouvelle appelée à de grandes destinées, et voilà que ce fils, beau, intelligent, tendre et fier, espoir, orgueil de sa vieillesse, s'éprenait de qui?... de l'enfant de celle qu'il avait ruinée, de la petite-fille de l'homme qu'il avait assassine. Mais Bagrianof se lèverait de sa tombe pour séparer les fiancés, si dans l'église où reposaient ses os calcinés le fils du meurtrier osait réclamer la main de Catherine!
Philippe attendait toujours; debout près de la porte, il espérait encore. La violence même de ce refus, qu'expliquait mal une rancune obstinée, lui faisait croire à un retour de clémence
--Philippe, dit enfin le malheureux, tu l'aimes donc, cette jeune fille?
Le jeune homme fit un signe de tête.
--Je t'en supplie, mon fils, détache-toi d'elle; prends pour fiancée celle que tu voudras, n'eût-elle rien, fût-elle plus mauvaise que l'ivraie des chemins...; mais n'épouse pas une Bagrianof!
--C'est une Bagrianof que j'aime, et j'ai donné ma parole, dit Philippe avec fermeté.
--Tu ne peux pas épouser une Bagrianof, répéta le père; cela ne se peut pas.
Philippe leva la tête, et, pour la première fois, un soupçon de la vérité traversa son esprit; mais cette idée horrible lui parut impie.
--Pourquoi? dit-il après un silence poussé par l'obsession qu'il chassait vainement.
--Je n'ai pas de comptes à te rendre, répondit Savéli plein de hauteur.
--Alors j'épouserai Catherine, dit Philippe en mettant la main sur le bouton de la porte. Si vous avez de bonnes raisons pour expliquer votre refus, je pourrai peut-être les comprendre; mais, si c'est une haine aveugle et injuste...
Savéli voulait parler, ses lèvres se refusèrent à proférer un son: il agita la main droite et se détourna. Philippe ouvrit la porte; au moment de la fermer, il jeta un dernier regard sur son père. Celui-ci, image du désespoir, immobile comme un homme de pierre, se tenait au milieu de l'appartement, la tête basse, les mains pendantes. Philippe fut touché de cette muette agonie; il referma la porte et s'approcha de son père. Savéli leva la tête et fixa sur son fils ses yeux pleins d'angoisse.
--Tu crois que c'est par entêtement que je refuse, dit-il avec peine; mais, malheureux, ce n'est pas moi qui refuse! Je te dis que tu ne peux pas épouser cette jeune fille,--non pour elle, la pauvre enfant,--mais la malédiction de Dieu frapperait vos fils au berceau et ferait tomber votre chair en pourriture... Tu ne peux pas! te dis-je.
--Qu'y a-t-il donc? s'écria Philippe exaspéré. Si je suis condamné à expier quelque crime, que je le sache, au moins! Je ne veux pas être l'agneau muet du sacrifice; si je dois souffrir, je veux savoir pourquoi!
Savéli regarda son fils et lut dans ses yeux la résolution implacable qui l'avait lui-même animé jadis.
--Va trouver le père Vladimir, lui dit il, et demande lui ce que tu veux savoir.
Philippe salua son père d'une inclination profonde et se dirigea vers la cure. Savéli le suivit des yeux, puis il rentra dans sa chambre et se prosterna devant les images saintes.
Le père Vladimir était dans son jardin; Philippe ouvrit la petite porte et se dirigea vers lui.
--J'ai à vous parler, mon père, dit-il à demi-voix.
Le prêtre regarda le jeune homme.
--Venez, dit-il.
Il se doutait de ce qui l'amenait. Les longs séjours de Philippe dans le jardin, ses lectures du soir à la maison Bagrianof lui avaient donné bien du souci. Toute intervention était cependant impossible; aussi s'était-il borné à se tenir le plus souvent à l'écart des deux familles, afin de n'avoir pas d'avis à donner.
Les deux hommes descendirent silencieusement la route qui menait au rivage. Un bois épais longeait la rivière; l'herbe croissait grasse et molle jusqu'au sable de la rive. Quand ils furent arrivés là, loin de toute oreille humaine, le prêtre s'assit sur un tronc d'arbre desséché. Philippe resta debout devant lui.
--Que voulez-vous? demanda le père Vladimir.
Pendant cette courte promenade, le jeune homme avait eu le temps de calmer sa première effervescence.
--Pourquoi mon père ne veut-il pas que j'épouse Catherine? dit-il enfin.
Le père Vladimir ne répondit pas.
--Il m'a dit de vous le demander, continua Philippe, le coeur serré par l'angoisse devant ce silence qui l'effrayait.--Suis-je maudit? Est-ce moi qui ai commis un crime? Est-ce Catherine? Est-ce mon père? Répondez, car, moi aussi, je deviendrai fou!
Serrant ses mains jointes et crispées sur ses yeux dilatés par l'angoisse, Philippe se laissa tomber à genoux sur le sable.
--Puisque votre père veut que je parle, je parlerai, dit le prêtre à regret. Que Dieu m'inspire et ne fasse sortir de ma bouche que des paroles de vérité!
Il se leva et fit le signe de la croix.
--Bagrianof, dit-il, était un homme méchant. Votre père aimait une jeune fille de ce village...
--Ma mère? interrompit Philippe.
--Non, une autre jeune-fille; votre père était fier, son sang bouillait dans ses veines. Bagrianof le trouva insolent et voulut le faire soldat. Sa jeune fiancée alla demander sa grâce... et l'obtînt, mais à quel prix! Un sortant, elle rencontra son fiancé; ne pouvant supporter sa vue, elle alla se jeter à la rivière; là.--ajouta le prêtre indiquant du doigt la place ou Fédotia avait disparu.
Philippe suivit son geste d'un oeil morne.
--Que Dieu ait pitié de son âme, reprit le confesseur, ce fut son seul péché. Le père et le fiancé jurèrent de la venger; et, la nuit qui suivit les funérailles... la maison de Bagrianof brûla.
Philippe frissonna de tout son corps et couvrit son visage de ses mains.
--Mais mon père? dit-il à voix basse.
--Avant de mettre le feu à la maison, aveuglés par le démon, les malheureux pécheurs avaient tué Bagrianof à coups de hache.
--Mon père aussi? murmura faiblement Philippe, résistant encore à la vérité qui l'accablait.
--Ton père le premier, répondit le prêtre.
Les oiseaux chantaient dans le bois, les cigales bruissaient dans l'herbe, le soleil brillait sur la rivière; la joie de ta nature en juillet débordait rie toutes parts, pendant que Philippe, anéanti, prosterné sur le sable, demandait grâce sous l'aiguillon de la souffrance.
Le prêtre était debout devant lui, sa haute stature se dressait sur le ciel; sa main droite s'était tendue vers le jeune homme, victime expiatoire du crime paternel... Philippe ne la vit pas, ou n'osa la prendre.
--Le sang est sur moi, dit-il en frémissant.
Il se tut un moment. Mais Catherine? Catherine est innocente! Ses mains sont pures, celles de sa mère étaient pures.
--Catherine expie les fautes de l'aïeul criminel, dit tristement le prêtre. Ainsi s'accomplissent les paroles du Prophète: Les péchés des pères seront punis dans les enfants jusqu'à la quatorzième génération.
Philippe secoua douloureusement la tête.
--Oh! mon père, dit-il d'une voix sombre, mon père tant aimé tant honoré, dont j'avais fait mon héros, mon idole! mon père a versé le sang...
Il resta muet d'horreur à cette parole sortie de ses lèvres.
--Mais Dieu a pardonné, vous avez parlé, père Vladimir, le péché est effacé, la miséricorde divine est infinie...
--Le fils de Savéli ne peut pas épouser une Bagrianof, répondit lentement le prêtre. De quel nom les fils de Catherine salueraient-ils le père de Philippe? Veux-tu que le sang de la victime et celui du meurtrier se mêlent dans tes enfants?
Philippe gémit sourdement. Sa jeunesse écroulée l'écrasait sous le poids de sa ruine. Il avait vécu dans un rêve d'amour, ouvrant son âme au chaud soleil de la tendresse, et voilà que la nuit du crime paternel allait peser éternellement sur lui coupable seulement d'être le fils du criminel... L'horreur même de la situation lui rendit des forces. Il se leva, et regardant le prêtre:
--Que dois-je faire, père Vladimir? dit-il d'une voix brisée.
--Ce que te conseillera ton coeur, répondit le prêtre ému jusqu'aux larmes à la vue de cette infortune imméritée.
--Mon coeur? répéta amèrement Philippe, je n'ai plus de coeur; j'ai des devoirs à remplir, voilà tout ce qui me reste. Que dois-je faire?
Le prêtre se taisait...
--Quitter Catherine, n'est-ce pas? renoncer à l'amour, renoncer au mariage, de peur que le crime... Je ne peux pourtant pas dire le crime de mon père! s'écria le jeune homme au désespoir.
Le prêtre se taisait toujours; le jeune homme reprit:
--Quitter Catherine qui me regardera comme un lâche, pour l'abandonner après lui avoir demandé d'être ma femme... Oh! Catherine, Catherine! Philippe, étouffant les sanglots, le jeta sur le gazon.
--Mon fils, dit le prêtre en s'asseyant auprès de lui, prenez courage. Cette expiation filiale peut ouvrir au pécheur les portes du ciel...
Qu'importait Je ciel à Philippe, qui perdait tout sur la terre! --Quitter Catherine aujourd'hui? Non, demain, n'est-ce pas, mon père? Je lui laisserai le temps de se préparer...
--Non, mon fils, dit tristement le prêtre, pas demain.
--Aujourd'hui alors? Tout de suite?
Le prêtre inclina silencieusement la tête.
--Et mon père? que lui dirai-je? Je n'ai rien fait de mal, je ne demandais pas à vivre... Maudit soit le jour de ma naissance!
Le prêtre leva une main vers le ciel.
--Ne maudissez pas, dit-il, Dieu pardonnera un jour.
Philippe s'était levé et marchait à grands pas ça et là. Il se tourna tout à coup vers le père Vladimir.
--Je vais voir Catherine, lui dit-il.
--Attendez encore un peu, calmez-vous...
--Non, je ne puis attendre! J'aime mieux que tout soit fini.
--Voulez-vous que je vous accompagne? dit le père Vladimir, plein d'anxiété.
--Je vous remercie, répondit Philippe: j'aime mieux être seul. Il s'éloignait la tête baissée, regardant en lui-même le gouffre où ses espérances venaient de s'engloutir... Soudain il pensa à ce que devait ressentir le confesseur qui avait remué pour lui les horreurs du passé. Il revint sur ses pas.
--Je vous remercie, mon père, lui dit-il, vous êtes bon.
Il voulait lui tendre la main, il hésita. Cette main n'était-elle pas désormais souillée aussi du sang de Bagrianof? Le prêtre le comprit et lui tendit les bras. Philippe s'y jeta sans parler. Leur étreinte fut longue et solennelle; ils se séparèrent sans ajouter un mot.
Le père Vladimir prit à pas lents le chemin de la cure, et Philippe se dirigea vers la maison Bagrianof.