XXII

Catherine s'était réveillée avec les oiseaux de son jardin, dans l'espoir d'une journée heureuse.

Vers midi, le grand silence de la chaleur s'établit sur la nature, et madame Bagrianof s'endormit dans son fauteuil, près de la fenêtre. Les stores étaient baissés; l'appartement était plein d'une douce fraîcheur; Catherine céda à ces influences; la tête appuyée contre la fenêtre, dont elle avait soulevé le store à demi, elle ferma les yeux et s'endormit doucement.

Quand elle se réveilla, Philippe était devant elle. Debout au milieu de l'allée, il la contemplait avec des yeux si plein d'amour et de douleur, qu'elle se retrouva soudain en pleine réalité. Elle se releva brusque ment. Madame Bagrianof mur mura:--Ne sors pas, il fait trop chaud;--mais Catherine passa outre et gagna rapidement le bosquet.

Philippe, à sa vue, se mit à genoux;--elle appuya doucement la main sur son épaule. Son coeur battait si fort qu'elle tremblait de la tête aux pieds. Elle s'assit, les yeux plongés au fond de ceux du jeune homme.

--Eh bien? dit-elle enfin, voyant qu'il ne parlait pas.

Elle sentait peu à peu la douleur passer des yeux de Philippe jusqu'au plus profond de son coeur ignorant du mal.

Philippe la regardait, toujours à genoux, ne pouvant parler et désirant mourir pour ne pas la voir souffrir devant lui.

--Il refuse, n'est-ce pas? dit doucement la jeune fille en laissant tomber ses mains ouvertes sur ses genoux.

--Oh! Catherine, dit Philippe tout bas, dites-moi encore une fois que vous m'aimez, donnez-moi du courage...

Catherine se mit à pleurer.

--Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le savez!

Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint violemment.--Toucher Catherine avec ses mains souillées!...

--C'est à cause de mon grand'père, n'est ce pas, dit la jeune fille en s'efforçant d'arrêter ses larmes: on ne peut pas me pardonner d'être une Bagrianof! Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas méchante...

Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche; Philippe la regardait toujours.

--Je paye bien cher le crime d'être une Bagrianof, continua la jeune fille. Vous, au moins, vous ne me méprisez pas? Je n'ai pu versé le sang, je suis innocente...

--Moi aussi, pensa Philippe je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai versé le sang!

Il n'hésita plus: il saisit Catherine sur son coeur.

--Ecoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais, vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races ennemies.--Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, là?--Il indiquait de la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit monde.--Nos deux races ennemies se sont réconciliées en nous, ma bien-aimée, mais notre sang ne peut se mêler sans sacrilège...

--Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine.

--N'importe, mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune homme en la tenant toujours embrassée. Nous ne pouvons pas être heureux, nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui consentit à nous abriter, si nous voulions fuir ensemble loin de ceux qui veulent s'opposer à notre mariage... Il y a entre nous un abîme que rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu'à la mort, continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux.

--Pourquoi? dis-moi pourquoi? fit Catherine avec insistance.

La légende lui revint à la mémoire.

--Il y a un crime, n'est-ce pas? lui dit-elle en frissonnant. C'est mon aïeul?...

--Il y a tant de crimes, reprit le jeune homme éperdu que la justice de Dieu ne sait plus où frapper. Je t'aimerai toujours, Catherine; dis-moi adieu pour la vie.

--Non, non! s'écria-t-elle en s'attachant à lui,--je ne puis pas te dire adieu, je t'aime! Sans toi, la vie n'est rien!...

--C'est notre lot à tous les deux: prier et pleurer loin l'un de l'autre pour l'expiation éternelle des crimes que nous n'avons pas commis, répondit Philippe, le coeur débordant d'amertume. Je pars, je ne reviendrai jamais; dis-moi que tu me pardonnes, que tu sais que ce n'est pas ma faute. Tu me crois, n'est-ce pas?

Et il serrait contre lui Catherine frissonnante d'horreur.

--Je te crois, dit-elle, et je t'aime.

--Pour toujours?

--Oui... Je ne te verrai plus?

--Jamais.

Elle se rejeta dans ses bras et le serra avec force.

--Va-t'en, lui dit-elle. Adieu! que Dieu te rende heureux! Je le prierai pour toi.

Il voulait l'embrasser encore;

--Non, non! dit-elle, va-t'en maintenant, tout à l'heure je n'aurai plus le courage. Va-t'en!

Philippe s'enfuit en courant comme un insensé.

Restée seule. Catherine regarda longtemps la ruine! ses anciennes impressions de terreur lui revenaient; elle se rappela qu'autrefois elle avait cherche un rapport mystérieux entre ces débris et sa propre existence...

--Ah! dit-elle en s'approchant, les yeux pleins de larmes qui ne tombaient plus, tant ses yeux étaient las, si mes pleurs pouvaient laver la tache de sang que mon grand-père a mise sur sa maison, elle serait lavée avant la fin de ma vie!...

En s'éveillant, madame Bagrianof retrouva Catherine assise dans l'embrasure de la fenêtre.

--Tu es là? lui dit-elle.

--Oui, grand'mère.

--Ta voix est toute changée qu'as-tu?

--J'ai mal à la tête.

--C'est cela: tu vois bien que tu aurais dû m'écouter, et ne pas sortir pendant la chaleur.

Et madame Bagrianof reposa sa tête sur le dossier de son fauteuil, pendant que Catherine apportait le livre pour la lecture de l'après-midi. Ainsi devait désormais s'écouler sa vie.

Philippe, en rentrant, chercha son père dans la salle à manger Ne l'y trouvant pas, il pénétra dans sa chambre.

Depuis que son fils l'avait quitté, Savéli était resté prosterné devant les saintes images. Le remords, pour la première fois, venait d'entrer dans son coeur: en voyant son fils adoré frappé par la faute paternelle, il avait compris la grandeur du crime. Le visage qu'il tourna vers Philippe était celui d'un vieillard; robuste et fier la veille encore, ce visage avait pris les rides et l'expression douloureuse de ceux qui se sentent trop vieux et qui désirent mourir; mais Philippe ne s'en aperçut point.

Savéli s'était relevé et se tenait devant son fils comme un criminel devant son juge.

--Adieu, mon père, dit le fils d'une voix glaciale.

--Tu t'en vas?... balbutia le malheureux colporteur. Où vas tu?

--A la ville, travailler... et prier, ajouta Philippe.

--Et la jeune fille?.... dit le père en hésitant.

--Nous nous sommes dit adieu.

--Elle sait?... murmura le coupable avec angoisse.

--Non, hier vous étiez deux à connaître la vérité; aujourd'hui nous sommes trois, voilà tout. Dieu a permis à l'honneur et à la fortune de bénir votre maison, vous resterez riche et honoré. Ma mère n'est point coupable: rien ne troublera son repos.

Savéli inclina humblement la tête.

--Et toi? dit-il avec plus de confiance.

--Moi? Je vais remplir mon devoir... Je n'ai plus que le devoir devant moi, pour étoile... Adieu, mon père.

--Philippe!... s'écria le misérable père en tendant les bras à son fils.

--Adieu, mon père, répéta Philippe en s'inclinant jusqu'à la ceinture.

Une heure après, malgré les lamentations de sa mère, il quitta le village pour n'y plus revenir.

Savéli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se refermer sur son fils, le séparant à jamais de ce qui avait été sa joie et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colère, puis son bras retomba à son côté, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le reste de la journée. Prosterné devant les images, la tête battant le sol, il resta de longues heures à crier: Pardon! au Dieu qu'il avait outragé.

Le châtiment, si longtemps différé, était enfin tombé sur sa tête sa victime se levait devant lui, comme le prêtre l'en avait menacé jadis, non pour l'accuser, mais pour rire encore de son rire méchant, pour se réjouir du malheur de son meurtrier. Que n'eût pas souffert Savéli dans sa chair et dans son âme pour pouvoir rendre le bonheur à son fils!

--Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois qu'il meure à la fleur de l'âge plutôt que de laisser une postérité condamnée à la douleur par mon crime!

Le dimanche il rencontrait à l'église la jeune demoiselle, maigrie, blanchie, consumée aussi par la douleur, et,--vengeance du ciel!--ressemblant à son grand'père. Vainement Savéli se détournait, ces yeux étaient invinciblement attires vers ce doux visage pâli, où la souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatériel...

Après quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de l'enfer qu'il se représentait d'avance, Savéli se trouva tout à coup incapable de se lever de son lit. La bise de l'automne arrachait les feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons comme des oiseaux funèbres. Il garda quelques jours le silence, ne répondant rien aux prières de sa femme désespérée.

--Veux-tu voir ton fils? lui demanda-t-elle un jour.

Savéli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquiète dans ses yeux éteints, puis se laissa retomber lourdement.

--Non! dit-il à voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle, dit-il au bout d'un instant.

Les assistants s'entre-regardèrent. Jamais Savéli n'avait franchi le seuil de la maison Bagrianof. Le médecin, sentant la vie échapper au malade, fit signe qu'on obéit sans retard.

Le père Vladimir sortit aussitôt.

Catherine ne portait plus de robes claires; ses cheveux d'or, sévèrement retenus, ne formaient plus d'auréole autour de son visage, devenu grave et pensif.

--Savéli vous demande, dit le prêtre: il est bien malade et n'a plus que quelques heures à vivre.

Le visage de la jeune fille s'était couvert de rougeur; elle se leva aussitôt.

Ils n'échangèrent pas une parole pendant la route.

--Me voici, dit Catherine en s'approchant du mourant: que désirez vous?

Savéli ouvrit ses yeux dilatés par l'agonie, et resta un moment sans répondre.

--C'est vous la demoiselle? dit-il enfin.

--Oui, c'est moi.--Pardonnez-moi!... dit-il en essayant de joindre ses mains déjà glacées.

--Je vous pardonne, dit Catherine.

Elle pensait à l'opposition formulée par Savéli à son mariage.

--Pardonnez-moi... tout! insista le moribond.

--Je vous pardonne tout, répéta Catherine.

--Bénissez-moi, ajouta Savéli d'une voix éteinte.

La jeune fille fit le signe de la croix sur le meurtrier de son grand-père. Une joie étrange illumina les traits du coupable,--et il expira.

Catherine a refusé plusieurs partis; elle est persuadée que la race des Bagrianof doit périr avec elle. Philippe ne se mariera pas non plus, de peur que le péché de son père ne soit puni dans ses enfants jusqu'à la quatorzième génération.