CHAPITRE IX.

Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matières solides.—Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de Lévis.—Faire moins et faire bien.—Imiter ses ancêtres.—Mosaïques des Invalides et du Musée.—Nos modes contribuent à leur destruction.—Peintures à fresque.—La Mosaïque doit être plus particulièrement encouragée.—Musée royal.—Mouleurs en plâtres ou réparateurs des statues.—Dissertation historique sur la Vénus de Milo.—Rapprochemens singuliers entre cette Vénus du Musée français et une autre Vénus du british Muséum.—Zodiaque de Denderah.—Anecdote sur l'aiguille de Cléopâtre.—Lacune presque continuelle dans les tableaux du grand Musée.—Moyens d'y suppléer.—Projet d'un complément conservateur de ce monument.—Musée du Luxembourg.—Lacunes essentielles à remplir.

Le lendemain, en nous rendant au Musée des Antiques, dont Philoménor n'avait vu que très-rapidement les plus belles statues, le jeune Grec me dit: «Plus je réfléchis au sujet de notre conversation d'hier, et plus je me suis convaincu de la solidité de vos censures. Je deviendrai même plus exigeant; si l'on m'en croyait, jamais dans les grands monumens on ne mettrait en usage ces pierres fragiles[88], dont un hiver un peu rigoureux peut altérer la frêle beauté, accident arrivé à plusieurs jolies fontaines de Paris. L'ouvrage du sculpteur est mutilé, et la main d'œuvre a été payée aussi chèrement que si l'artiste eût travaillé sur le marbre des Apennins et des Pyrénées. N'employez donc à l'avenir que le bronze le plus solide, que le marbre le plus ferme, que le granit le plus dur, et surtout des cimens d'une composition presque indestructible; certes, vos mines et vos carrières ne sont pas épuisées; faites moins, s'il le faut, mais faites bien. Travaillez pour vous, rien de plus juste; mais n'oubliez ni vos enfans ni la postérité. Eh! que seriez-vous, si avec le souvenir de leurs vertus, vos pères ne vous eussent pas légué les monumens de leur génie?

«Pour vos réunions sociales, et religieuses ils avaient élevé de magnifiques édifices; pour protéger vos héritages, ils avaient couvert vos montagnes d'immenses forêts. Peu reconnaissans de tant de bienfaits multipliés, vous avez laissé dépérir ou peu conservé les uns, et détérioré ou abattu les autres; et ces édifices vous avaient transmis les élémens de leur civilisation et de leurs arts; ces bois étaient comme les paratonnerres naturels de vos champs et de vos vignobles; vous avez dédaigné l'expérience de vos ancêtres; aussi, chaque année, vos annales l'attesteront, des accidens inattendus, et les fléaux continuels du ciel semblent les venger de votre ingratitude.» «J'en gémis comme vous, mon cher Grec, lui répliquai-je; hélas! nos modes même semblent conspirer avec les saisons pour mutiler des ouvrages admirables. Que deviendront les belles mosaïques[89] de certains édifices publics, et principalement celles qui se trouvent sous le grand dôme des Invalides?» «Que deviendront, ajouta Philoménor, les magnifiques compartimens des anciennes salles du Musée royal, qui, dégradées par suite des enlèvemens de 1815, n'ont pas été rétablies? Que deviendront, enfin, les parquets si agréablement variés, si artistement combinés, des nouvelles galeries du même établissement que nous parcourons, si l'on souffre plus long-temps que ces chefs-d'œuvre soient continuellement broyés par le fer destructeur de vos chaussures modernes?» «Mil huit cent quinze! m'écriai-je aussitôt, vous me rappelez des souvenirs bien douloureux; ce fut dans cette année de fatale mémoire, que l'Apollon, la Vénus, le Méléagre, le Gladiateur, le Torse et le Laocoon ont été perdus pour la France; mais oublions des malheurs irréparables.

«Comme vous le voyez, on a disposé avec beaucoup de goût les morceaux précieux qui nous sont restés; ils ont été placés dans une espèce de temple où le luxe des marbres les plus rares fait ressortir davantage la merveilleuse beauté de ces antiques. Les premières salles, disposées pour les recevoir et qui renferment les plus célèbres monumens, semblent réclamer aussi cette parure indispensable. Le pinceau ne peut rendre assez fidèlement la brèche et le granit sur les murs et les piédestaux, pour dédommager de la réalité. L'imitation de ces substances si polies et si brillantes n'est tout au plus tolérable qu'à des distances très-éloignées, d'où l'œil le plus perçant est lui-même induit en erreur. J'admire l'agencement et la pondération de nos vases, de nos colonnes, de nos candélabres, de nos urnes, de nos statues et cette profusion de bas-reliefs sauvés des insultes du temps. Mais je voudrais qu'à l'avenir nos artistes ne se reposassent plus sur le mouleur en plâtre[90], lorsqu'il s'agit de les réparer; et que nos plus habiles sculpteurs eussent le noble orgueil d'oser se montrer les émules des Phidias ou des Athénodore, et de marcher en cela sur les traces des Angelo[91] de Montorsole.

«Il me paraît que l'on commence à prendre ce système, puisque les directeurs du Musée viennent, dit-on, de proposer un prix de quinze cents francs à celui qui donnerait aux deux bras tronqués de la belle Vénus de l'île de Milo, la position la plus gracieuse et surtout la plus analogue à l'intention première du sculpteur qui créa ce chef-d'œuvre. Était-ce une Vénus genitrix, ou victorieuse, ou pudique? M. Durville, à qui nous devons sa découverte, et qui l'a vue presque sans mutilation, a fixé irrévocablement toute incertitude à cet égard, dans son intéressante relation hydrographique de la gabare du roi, la Chevrette.

«Trois semaines, dit-il, environ, avant notre arrivée à Milo, un paysan grec, bêchant dans son champ renfermé dans l'enceinte probablement de l'antique Melos, rencontra quelques pierres de taille; comme ces pierres, employées par les habitans dans la construction de leurs maisons, ont une certaine valeur, cette considération l'engagea à creuser plus avant, et il parvint ainsi à déblayer une espèce de niche dans laquelle il trouva une statue en marbre, deux Hermès, et quelques autres morceaux de la même matière[92].

«Lors de notre passage à Constantinople, M. de Rivière m'ayant beaucoup questionné sur cette statue, je lui dis ce que j'en pensais; et je remisa M. de Marcellus, secrétaire d'ambassade, la copie de cette notice.

«À mon retour, M. de Rivière m'apprit qu'il en avait fait l'acquisition, et qu'elle était embarquée sur un des bâtimens de la station.»

«J'ajouterai d'autres faits qui m'ont paru très-authentiques.

«M. l'ambassadeur la fit acheter de moines grecs, qui en avaient compté trois cents francs au propriétaire. Mais au moment où M. de Marcellus arrivait pour se la faire livrer, les Anglais[94] l'avaient déjà fait transporter sur un de leurs vaisseaux, sans doute avec le projet de l'expédier à Londres. Afin de mieux cacher ce dessein, et de faire plus sûrement et sous un prétexte plausible, rompre le marché contracté au nom de l'envoyé de France, il est à présumer qu'on mît en avant les Papas, qui, disaient-ils, ne pouvaient tenir à leur engagement, ni se dispenser d'envoyer ce beau morceau d'antiquité à un prince de leur nation, grand amateur des arts, et dont ils craignaient de perdre la protection à Constantinople, s'ils oubliaient de lui en faire hommage.

«Les réclamations de justice étant employées sans succès, on fut obligé, pour la faire restituer, d'employer la force… On se battit; la Vénus de Milo fut le prix de la victoire; et c'est uniquement au zèle, à l'intrépidité et au courage du jeune secrétaire que nous devons la propriété de cet inestimable chef-d'œuvre, ainsi que de plusieurs lampes et candélabres, qui ne sont pas encore exposés à la curiosité du public. On assure que le nouvel ambassadeur près la Porte, M. de La Tour-Maubourg, a reçu des ordres du gouvernement pour faire de nouvelles fouilles à Milo.»

«Ces détails sont très-intéressans, me dit Philoménor; mais je vous en donnerai d'autres qui vous étonneront sans doute.

«Les Anglais ne doivent pas regretter la perte de ce monument, puisqu'ils ont à Londres, dans leur British Muséum, une statue absolument pareille, également composée de deux morceaux de marbre ayant à peu près, je crois, la même hauteur, la même pose, la même attitude, les mêmes ornemens, et qui a presque éprouvé les mêmes dégradations.

«Pour moi, je puis vous assurer que pendant mon séjour à Londres, j'ai vu de mes propres yeux cette statue, en tout semblable à celle dont M. Durville communiqua à M. de Rivière la description écrite et si parfaitement détaillée, lorsqu'il l'eut aperçue pour la première fois en herborisant à Milo.

«A statue of Venus, naked to the waist, and covered with drapery from thence downwards. The drapery, though bold, is light and finished, and is supported, being thrown over the right arm. The attitude of the statue is easy and graceful, and the inclination of the head perfectly corresponds with the character and expression of the whole figure. The sculpture is of the highest order; and the original polish of the marble is admirably preserved; but the left arm, the right hand, and the tip of the nose have been restored. Upon the whole this figure may rang as one of the finest female statues which have been yet discovered.

«It consists of two pieces of marble imperceptibly joined at the lower part of the body within the drapery. The marble of which the body is composed is of a lighter colour than that of which the drapery is formed; and the beautiful effect produced by this contrast, proves that it was not an accidental circumstance, but was the result of previous knowledge and skill in the artist. It was in consequence of the two parts being detached, that they were allowed to be exported from Italy as fragments of two different statues.

«This exquisite pièce of sculpture was found in the ruins of the maritime baths of the emperor Claudius[96], at Ostia, by M. Gavin Hamilton, in the year 1776. A figure of Venus very nearly resembling the present, but with the position of the arm reversed, occurs on a medallion in bronze of Lucilla[97], where the goddess is represented standing at the edge of the sea or at the head of a bath, surrounded by Cupids, one of which is leaping into the water[98]; and it is not improbable that the present statue might have been placed, as an appropriate ornament, in the baths which were constructed on the spot where the statue was discovered. It is 6 feet 11 inches 1/2 high; the latter measures 4 5/9 inches.»

TRADUCTION.

«Cette statue, à demi-nue, est couverte d'une draperie qui l'enveloppe depuis la ceinture jusqu'à terre. Cette draperie légère, d'un fini exquis, est relevée et jetée au-dessus du bras droit. L'attitude de la statue est naturelle et pleine de grâce; et la tête, un peu penchée, correspond parfaitement avec le caractère et l'expression des autres parties du corps. C'est un morceau de sculpture du premier ordre. Ce marbre admirablement conservé n'a presque rien perdu du poli que le ciseau de l'artiste lui avait donné; mais le bras gauche, la main droite et le bout du nez ont été restaurés. En tout, cette figure peut être mise au nombre des plus belles statues de femmes qui aient encore été découvertes.

«Cette statue est faite de deux pièces de marbre dont la jointure imperceptible est à la partie la plus basse du corps, dans la draperie. Le marbre dont le sculpteur a composé le corps de la statue est d'une couleur plus claire que celui employé à le draper; et le bel effet que produit ce contraste prouve que cette disposition est due au talent et à l'habileté de l'artiste, et non au hasard. La séparation de la statue en deux parties fut le motif qui fit obtenir la permission d'emporter ce chef-d'œuvre d'Italie, parce qu'on regarda ces deux morceaux comme les fragmens de deux statues différentes.

«Cet excellent morceau de sculpture a été trouvé dans les ruines des bains maritimes de l'empereur Claudius à Ostia, par M. Gavin Hamilton, dans l'année 1776. Une figure de Vénus ressemblant beaucoup à celle-ci, mais ayant le bras renversé, est gravée sur une médaille de bronze de Lucilla, où la déesse est représentée debout sur le bord de la mer ou près d'un bain, entourée d'Amours, dont l'un s'élance dans l'eau. Il est probable que dans le principe la Vénus d'Ostia fut faite exprès pour orner les bains de Claudius, qui étaient construits dans le lieu où elle a été découverte. La première statue a 6 pieds 11 pouces 1/2 anglais de hauteur; la seconde 4 pouces 5/9»

«Je finirai par vous faire observer que l'Iconographie, dont j'ai pris cet extrait, où se voit gravée et si clairement dépeinte la sœur de la Vénus de Milo, fut publiée en 1812, et achetée la même année par la Bibliothèque royale; c'est-à-dire, huit ans avant la découverte de la statue que vous avez acquise en 1820. On doit donc nécessairement ajouter foi aux détails donnés par le livret anglais. Reste à savoir laquelle des deux Vénus est l'original? ne sont-elles point l'une et l'autre sorties du même ciseau? C'est un problème que je laisse à résoudre aux savans plus versés que moi dans la connaissance des antiques. Au surplus, pour la restauration de la divinité que la France possède, il ne serait pas sans doute indifférent de faire consulter à l'artiste réparateur la Vénus victrix de Londres. Cette mesure est indispensable.

«Si la Vénus de Milo, ajouta le jeune Grec, trouve à Londres une rivale mieux conservée, que de morceaux d'un style sévère ou gracieux doivent vous consoler à Paris de quelques faibles mutilations! Le local de votre Musée est unique au monde; il est vraiment disposé pour être le Panthéon des dieux de Memphis, de Rome et d'Athènes. Vous me permettrez cependant une critique très-fondée; presque toujours vos galeries de peinture offrent des lacunes que nécessitent quelques restaurations ou l'intérêt de vos manufactures. Ne serait-il pas aisé de remplir ces vides par des tableaux tirés de vos riches magasins où, soit à Paris, soit à Versailles, sont entassés, en prodigieuse quantité, tant d'objets, dit-on, très-précieux: je puis désigner surtout ceux qui sortent de l'école flamande. Ce serait accorder un tour de faveur à des peintres négligés, et ménager de nouvelles jouissances pour le public.

«D'ailleurs, ces tableaux ne se conserveraient-ils pas beaucoup mieux, si, au lieu de rester en pile, tous étaient restaurés et placés dans les autres salles du Louvre et des palais de la couronne?»

Nous avions examiné ce bel établissement dans toutes ses parties. Les galeries d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, d'Hollande et de France, nous avaient ravis d'admiration; et nous nous étions convaincus que malgré des pertes immenses, le Musée royal possédait encore des morceaux inappréciables que pouvait multiplier d'un jour à l'autre le zèle éclairé des administrateurs. Notre attention s'était fixée sur quelques dispositions récemment faites dans le grand salon, où l'on a placé plusieurs tableaux[99] magnifiques dans les genres les plus variés.

En considérant le chef-d'œuvre du seul peintre vivant[100] admis dans la collection du Louvre, nous félicitâmes notre siècle; il n'avait pas dégénéré de ceux qui l'avaient si glorieusement précédé. Loin de pâlir devant les immortelles compositions des Lebrun et des Paul Veronèse, le tableau du célèbre Gérard, l'entrée de Henri IV dans Paris, semblait rivaliser d'éclat et de perfection avec les batailles d'Alexandre et les Noces de Cana.

Aucun sujet remarquable ne s'était soustrait aux plus scrupuleuses investigations. Ni les dessins, ni les gouaches, ni les pastels, ni les émaux, ni les mosaïques de la galerie d'Apollon, ne nous avaient échappé dans leurs moindres détails. Nous croyions avoir tout vu, lorsque nous aperçûmes une grille du meilleur goût, aussi belle que la porte en bronze de la salle des Cariatides. De là nous étions passé dans une salle ornée de vases, de compartimens en marbre, de peintures modernes et de statues antiques. Quelle fut notre surprise! En pénétrant dans une dernière pièce nous fûmes enchantés d'une innovation qui nous rappela les Musées de Parme et de Florence. Dans plusieurs armoires d'acajou, on admire d'abord à travers des glaces un nombre très-considérable de vases antiques dits étrusques et d'autres provenant des ruines de Pompeïa et d'Herculanum. Il est impossible de voir des formes plus singulières, plus variées et plus originales; d'autres cases renferment des armures[101], des bijoux, des meubles rares, des curiosités de toute espèce; en un mot, tout ce que l'art et le génie des artistes a composé de plus fini en employant les précieux trésors de la nature.

Peu de jours après nous nous rendîmes au Musée du Luxembourg, où nous regrettâmes que le petit nombre d'antiques placés dans les salles ou dans les jardins, fussent en partie brisés; et nous vîmes avec chagrin qu'on songe à peine à les réparer[102]. Saisis d'admiration à la vue des sublimes productions de l'école française, nous eussions désiré que les tableaux fussent disposés comme ceux du Musée du Louvre, où de petits sujets de genre sont au-dessous des grandes compositions, quand l'espace le permet, et remplissent de temps à autre les vides formés par l'inégalité des grandeurs.

Quelques sculptures modernes des Delaître, des Pajou, et surtout la Baigneuse de Julien, enlevèrent notre suffrage. Nous eussions désiré que toutes les salles, et notamment celles embellies par les Marines du célèbre Vernet, dont les talens passent du père aux enfans comme un patrimoine héréditaire, fussent toutes entièrement regarnies. Nous voulions surtout qu'on se montrât plus sévère dans le choix des tableaux, et qu'on mît plus de goût dans leur placement et leur distribution.

«Si dans un Musée, me dit Philoménor, on doit trouver tous les genres réunis, je m'aperçois d'un oubli très-important, et précisément dans la partie où vos artistes ont acquis incontestablement une supériorité marquée. En vain, nous chercherions ici quelques ouvrages des Petitot de ce siècle.» «Cela est infiniment regrettable, lui répondis-je; tout le monde en convient; la miniature a atteint de nos jours l'apogée de la perfection; et c'est au pinceau délicat des Saint, des Augustin, des Jacquotot et des Lyzinka que nous devons cet avantage. Je n'ai pas dit trop; la vraie route est tracée; et si l'on s'en écarte, cet art ne peut que décliner. On y voit encore peu de portraits; je n'y en connais que deux[103]; ce genre intéressant ne devrait pas être plus négligé que les autres, surtout, lorsque les David, les Gérard, les Prudon, les Robert Lefebvre et les Kinson y ont presque égalé les plus parfaits modèles. Ce dernier possède dans son atelier plusieurs tableaux-portraits dont il peut disposer, et qui sont aussi remarquables par le charme et l'expression de la figure, que par le naturel des attitudes, le piquant du costume, la vérité des draperies et l'élégance des accessoires.»