CHAPITRE X.
Manufacture des Gobelins.—Critique des bâtimens de cet établissement.—Plan et moyen de restauration.—Notice historique.—Ouvriers, tentures, expositions.—Améliorations, encouragemens.—Musée des arts et métiers.—Maison des Jeunes-Aveugles.—Leur admirable industrie.
Nous n'étions pas loin des Gobelins; Philoménor nous y fit conduire. Il fut étonné de l'insignifiante entrée de cette royale manufacture, de ses constructions presque conventuelles, de ses étroites galeries et de ses ignobles ateliers. Il comptait y acheter des tapis; mais on lui assura qu'on n'y en vendait point, et que le Roi se les réservait tous, soit pour meubler ses châteaux ou pour en faire des présens. «Si votre gouvernement, me dit mon Grec, ne voulait rien débourser pour donner à cette manufacture des bâtimens tels que son titre et l'importance de ses travaux l'exigent, ne serait-il pas facile de vendre chaque année pour quelques centaines de mille francs des tissus que l'on reproduit toujours au double? Ce qui se fait à Sèvres peut se faire aux Gobelins; et les sommes réunies qui proviendraient de ces ventes auraient bientôt donné un capital assez fort pour bâtir un monument digne de cette manufacture, et qui répondît à la magnificence des ouvrages que l'on y fabrique. À cet effet, on devrait augmenter encore le nombre des ouvriers[104], qui me paraît dans ce moment beaucoup trop faible; et si je fonde une opinion sur les immenses collections exécutées sous Louis XIV, j'ai lieu de conjecturer qu'il était beaucoup plus considérable sous le règne de ce grand roi qu'il ne l'est aujourd'hui. D'après un témoignage irrécusable, les chefs de l'établissement seraient fort embarrassés s'ils avaient le malheur de perdre quelques habiles sous-directeurs qui me semblent fort âgés. Enfin, si j'en excepte les deux grandes expositions d'hiver et d'été, où les salons du Louvre, les cours, les galeries des Gobelins, et quelques rues de Paris, sont garnies des nouvelles et des anciennes tapisseries de cet établissement, qu'y voient les étrangers le reste de l'année? Un très-petit nombre de morceaux, quelques statues de plâtre et quelques tableaux-modèles. Enfin, les conducteurs vous apprennent que dans de longues armoires sont entassés et serrés avec soin les ouvrages confectionnés dans cette manufacture.
«Je pense, moi, que pour la gloire de l'industrie française, pour faire mieux apprécier les progrès successifs que cet art a faits et le haut degré de perfection où il est porté, je pense qu'on devrait ouvrir dans cet établissement deux longues salles, uniquement consacrées à satisfaire pleinement la curiosité des étrangers. Dans l'une seraient suspendues quelques tapisseries exécutées sous les différens règnes qui ont précédé ou suivi sa fondation jusqu'à nos jours; dans l'autre, les plus beaux tissus de notre époque. Au moins, une fois par mois, on verrait graduellement quel était le talent des ouvriers sous les Valois[105], Henri IV[106], Louis XIII, la Régence, Louis XV, Louis XVI, la République, l'Empire, et ce qu'il est devenu depuis notre heureuse restauration.
«Qu'on ne m'objecte point un obstacle que j'ai prévu! Mon projet, me direz-vous, serait contraire à la conservation de ces chefs-d'œuvre. On sera désabusé de cette chimère, en réfléchissant qu'il serait aisé de rouler sur elles-mêmes ces tentures, sans les dépendre pendant les intervalles des diverses expositions; et, par un moyen aussi vulgairement connu, on serait certain de soustraire leurs brillantes couleurs à l'altération qu'elles éprouvent par l'action très-réelle, quoiqu'imperceptible, de l'air et du soleil.
«Enfin, chaque année, pour exciter davantage l'émulation des ouvriers, peut-être serait-il convenable de fonder des prix, qui seraient accordés à ceux dont le talent aurait le plus éclaté dans tous les genres.»
Quelques jours après, nous nous rendîmes au Musée des Arts et Métiers. Philoménor, qui aimait autant les inventions utiles à l'humanité que celles qui ne contribuent qu'à l'agrément de la vie, était à chaque pas dans une perpétuelle surprise. Il ne savait ce qu'il devait le plus admirer des machines innombrables qui avaient enfanté de si beaux ouvrages, ou du génie créateur qui avait si prodigieusement simplifié les moyens en multipliant les combinaisons et les résultats.
«Nous verrons quelque chose de plus surprenant, lui dis-je: par un système aussi nouveau qu'admirable, une classe, heureusement peu nombreuse, d'infortunés aveugles de naissance, ont été rendus capables de se servir de ces machines, de ces mécaniques merveilleuses, et de connaître tous les secrets de notre industrie. Il y a plus; non-seulement ils ont été initiés à nos lettres, à nos sciences et à nos arts, mais encore à nos délassemens les plus compliqués et les plus susceptibles des calculs d'un esprit fin et délié. Aujourd'hui, par le seul secours du tact, de l'ouie et de l'odorat, les aveugles lisent, écrivent, calculent, composent de la musique, jouent des instruments, et font leur partie de dames, d'échecs ou de trictrac.
«Leurs mains sont devenues assez savantes pour donner aux objets de leurs travaux les ornemens les plus convenables et les formes les plus heureuses; pour distinguer les couleurs sans le secours de l'œil; pour les mêler, les nuancer avec goût dans les ouvrages de toutes les professions qu'ils exercent; et quelquefois ces ouvrages sont presqu'aussi beaux et aussi parfaits que ceux des artistes pour qui la nature s'est montrée prodigue de ses dons.»