CHAPITRE LII.

La politique échauffe de plus en plus les têtes.—Mme de Valmont interrompt brusquement la conversation.—Abus dans les spectacles.—Déclamation.—Costumes, décorations, jeux de scène.—Le Kain.—Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir lieu pour la comédie.—Outrage sacrilège, fait impunément par les acteurs, aux pièces de nos grands maîtres.—Contre-sens complet dans certaines représentations.—Concerts spirituels, devenus avec les courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.—Obligation à imposer à MM. les comédiens du Roi.—Invraisemblances notables sur la scène.—Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.—Mlle Mars.—Joanny.—Mlle Duchesnois.—Mlle Georges.—Absence de la musique aux représentations extraordinaires.—Répertoire musical.—Abus difficiles à faire disparaître et pourquoi.—Moyens d'y remédier.—Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux auteurs, aux acteurs, et au public.—Mot de Francklin.

«Quel excès d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt.» Ces derniers mots prononcés avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulièrement irrité M. d'Angloturqui. Les têtes s'échauffaient de plus en plus en buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'Aï. Mme de Valmont, qui s'en aperçut, craignit, non sans raison, que la différence d'opinions n'eût des suites sérieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vînt à des personnalités.

Au moment donc où le Champagne rosé, en sautant au plafond et en pétillant dans le cristal, semblait délier toutes les langues et donner de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement le sujet de la conversation; fâchée que son joli Grec eût éprouvé une contradiction aussi déplacée de la part de M. d'Angloturqui, elle lui demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands spectacles de Paris. «Je m'y suis beaucoup amusé, Madame, répondit-il; je les aimerais pourtant davantage si l'on se décidait, une bonne fois, à réformer les nombreux abus qui les déparent.» «Oh! que je pense bien comme vous! s'écria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les balcons de la Comédie française, joignait à un goût sévère, l'esprit le plus juste et le plus exercé par une longue expérience. Il avait vu, dans son extrême jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les Préville et les Molé, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les Devienne et les Dorigny. C'était là ses points de comparaison ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du théâtre. «Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville, depuis trente ans je n'ai cessé d'y dénoncer les abus et de présenter mes plans de réforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas écouté; je les ai conservés dans mon portefeuille. Peut-être un jour ressembleront-ils à ces pâtés d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids.» «Cette idée peut être très-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philoménor, que c'est aux abus qu'on songe à réformer, dit-on, si je suis bien informé, que l'on doit attribuer le désert du Théâtre français; désert qui s'est fait remarquer l'été dernier. Talma, Damas, Mlles Mars, Leverd, Duchesnois, avaient terminé leurs caravanes; et, sur ma parole, je me suis trouvé très à l'aise à leurs représentations; à peine me suis-je aperçu que l'on était encore dans la canicule; tandis qu'on étouffait au Gymnase et aux Variétés, et qu'un Corisandre[116] y était absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu même une seule fois l'occasion de m'en servir au théâtre de la rue Richelieu.» «Encore moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regretté bien sincèrement l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'était mon théâtre favori. Quant aux Français, s'ils ont été aussi complétement délaissés, comme l'a fort bien remarqué notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur négligence dans la déclamation, les costumes, les décorations et les jeux de la scène; ces abus, il est vrai, sont consacrés par le temps; mais très-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par l'auteur de la pièce représentée, qui semble les censurer lui-même dans la composition de son poëme. Je vais, Messieurs, vous en donner un exemple frappant, s'il est vrai que, pour compléter l'illusion théâtrale, tout doit être en rapport avec les modes, les usages, et surtout les mœurs des personnages qui sont mis en scène.

Le théâtre, avant tout, veut de la vérité[117].

a dit un de nos meilleurs poètes.

«Pourquoi donner au Misantrope de Molière la poudre, la bourse et les ailes de pigeon du siècle de Louis XV, et ne pas vêtir ce censeur austère de ses contemporains, comme pouvait l'être la jeune noblesse du siècle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement bouclés, cet habit orné de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans quelques pièces, soit à Feydeau, soit au Vaudeville, et dernièrement même au Théâtre Français, dans les Précieuses ridicules et le Marquis de Pomenars. Indépendamment du vif intérêt, continua Mme de Valmont, de la variété piquante, et surtout de la vérité de situation, que produisent ces costumes différens, plus d'une actrice gagnerait à prendre le corset de brocard, orné de perles et de diamans, dont se servait la belle des belles, suivant l'énergique expression de madame de Sévigné, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais contre ces robes amples, majestueuses et traînantes des Montespan et des Lavallière. Plus d'une coquette de la scène retrouverait de nouveaux appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues boucles de cheveux que portait la séduisante Ninon de Lenclos. Plus d'une prude se féliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours si simples, et pourtant si pleins de grâce, dont s'embellissait Mme de Fontange[119]. Plus d'une duègne enfin aurait découvert un nouveau mordant, une originalité nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe à bec, ou la calotte des vertueuses aïeules de Mme Pernelle[120].»

«En suivant cette idée dans ses conséquences, ajouta M. de Clinville, on détruirait d'autres abus; souvent, dans la même pièce, et sans autre raison motivée que le caprice des acteurs, on mêle, on confond les usages et les costumes de deux ou trois siècles, étonnés de se trouver ensemble. Souvent, contre toute vérité, le fouet, la casquette et la veste moderne des jokeis anglais se trouvent contraster avec le couteau de chasse, le pourpoint, la fraise et le court manteau des crispins antiques.» «Vous me rappelez, s'écria Mme de Valmont, la plus étrange bizarrerie: dernièrement, à la représentation de L'École des Bourgeois[121], George Dandin, M. de Sottenville et son gendre, M. de la Dandinière, avaient bien, il est vrai, le costume obligé des gentilshommes campagnards de ce temps-là, si plaisamment décrit par le satirique français[122]; mais Mme de Sotenville, sa chère épouse (Mme Hervey), avait le chignon lissé, la grecque poudrée, le bonnet pomponné, le mantelet, le panier, la robe à plis, les manchettes à trois rangs des petites maîtresses de la fin du règne de Louis XV. J'en pourrais dire autant de l'amoureux, dont le valet, quoiqu'en cheveux plats et ronds, avait un habit de soie, une veste de satin broché, comme aurait pu les porter, en 1750, un riche financier du faubourg Saint-Germain; tandis que, pour compléter cette caricature aussi invraisemblable que risible, la jeune femme (Mlle Dupuis), était vêtue et coiffée comme une merveilleuse de 1823.» «Il est donc absolument indispensable, Madame, reprit le chevalier de Clinville, d'attacher à ce théâtre un peintre habile et un costumier zélé, qui aient étudié leur art et qui se soient formé un système basé sur les monumens historiques. Il serait surtout bien important que M. le premier gentilhomme de la chambre voulût bien leur accorder assez d'autorité pour être obéis et n'éprouver aucune résistance de la part des sociétaires mutins et récalcitrans. Quoique vous ayez presque toujours habité Paris depuis votre enfance, vous êtes trop jeune, Madame, pour avoir connu le fameux Lekain, cet acteur qui n'a point eu d'égal. Il était fort laid; mais la perfection de son jeu et de sa déclamation semblait donner à ses traits un caractère de beauté; sur la scène, il était un véritable Protée; son ton, son air, sa physionomie éprouvaient toutes les variations qu'exigeaient les différens rôles dont il s'était chargé.

«Si le portrait que je vous fais, Madame, de cet acteur, est ressemblant, l'autorité d'un aussi profond artiste doit paraître irrécusable; je voudrais donc que la grande révolution qu'il opéra dans la tragédie, eût également lieu sur la scène comique; et ce fut Lekain qui donna le premier, au roi des rois, au puissant Agamemnon, les bandelettes, le diadême, la tunique, et tout le costume des monarques de la Grèce, qui, avant lui, paraissaient sous leurs tentes et sur les rivages de l'Aulide, en habit brodé, en manchettes de point, l'épée au côté, en perruque tapée, en bas de soie et en talons rouges. Par la même raison, je voudrais qu'en représentant la Métromanie, le Dissipateur, les Originaux et le Jaloux sans amour, on prît exclusivement toutes les nuances de la mode qui dominait à ces époques, voisines du siècle où nous vivons; je veux dire celles de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI; et, si l'on venait à représenter l'Ami des Lois, les Deux Gendres, la Manie des grandeurs, j'exigerais qu'on prît alors le costume des élégans de la cour de Louis XVIII, qui, en habit habillé, ne portent jamais la bourse et les cheveux poudrés: par-là tout serait vrai, tout serait en harmonie, et l'on conserverait absolument la couleur des différentes périodes de chaque règne: alors les oreilles des spectateurs ne seraient plus choquées par des contresens continuels.» «Tout en désirant qu'on ne blesse point les miennes, ajouta Mme de Valmont, par des mots lestes et grivois dont fourmillent certaines pièces de Molière[123] du second ordre, et qui ont le privilége de nous faire rougir sous l'éventail; tout en formant des vœux pour qu'on les fasse disparaître, doit-on souffrir en silence qu'un acteur soit assez audacieux pour supprimer dans son rôle des tirades entières de Corneille, de Racine, de Destouches, souvent les plus intéressantes et les plus comiques de ce dernier? comme on est à même de s'en convaincre au premier Théâtre Français, lorsqu'on y donne la Fausse Agnès, pièce où peut-être, pour ne pas fatiguer la mémoire d'une certaine Lili, on passe à pieds joints sur la scène quatrième de l'acte troisième, scène qui serre de plus en plus le nœud de la pièce, et jette le principal personnage dans un piége qui le couvre d'un ridicule ineffaçable. J'ai encore remarqué que, dans cette comédie (ainsi que dans beaucoup d'autres pièces), quelques actrices dédaignent de conserver aux personnages qu'elles devraient copier, la teinte originale que l'auteur leur a donnée, cette teinte et cette saveur de terroir qui doit nécessairement être indélébile, je veux dire le ton qui existait dans certaines sociétés de Paris ou de province, à l'époque où Destouches écrivait. Madame la présidente de l'élection, si j'ai bien saisi l'esprit des rôles, est une prude d'un genre sévère et précieux dans sa mise, ses allures et son langage.»

«En vérité, dit la présidente au comte, mes oreilles sont furieusement scandalisées de vos termes: tous mes sens se révoltent; je frissonne depuis la tête jusqu'aux pieds, et, si vous continuez, je vais m'évanouir[124].»

«À votre aise, ma princesse,» répond le comte… Madame la comtesse, avec un peu plus d'aisance dans les manières, doit avoir un caractère romanesque; et, c'est cette nuance que l'actrice doit tâcher de saisir. C'est un bel esprit qui ne se nourrit que de pensées recherchées; qui ne soupire que comme les héroïnes de Ségrais, de Fontenelle, ou de Durfé. Vous pouvez en juger, messieurs, par ce passage que ma mémoire me rappelle; ce qui ne doit point étonner, Destouches est mon auteur favori:

M. Desmazures lui propose de faire ensemble une petite églogue amoureuse. «Supposons donc, lui répond la comtesse, que nous nous aimons tendrement, et que nous exprimons notre amour en gardant nos moutons. Nous sommes couchés sur le vert gazon, à l'ombre d'un ormeau, le long d'un clair ruisseau; notre passion est si violente qu'elle nous ôte la parole…[125]»

«Eh bien! Messieurs, le croiriez-vous? certaines doublures formées pourtant au Conservatoire, et que je n'ai pas besoin de nommer, ne donnent à ces provinciales titrées que le froid langage, la tournure uniforme et le costume de bonnes bourgeoises de la Cité; et certes, vous en conviendrez avec moi, c'est une faute grave de travestir ainsi la physionomie des portraits que le poète avait, sans doute, crayonnés d'après nature; et la comédie manque son but, si elle n'est pas un tableau des mœurs, dont le principal mérite est la ressemblance la plus parfaite.

«Je voudrais que les décors fussent assortis avec le temps et les lieux, et qu'à ce sujet, il n'y eût aucun anachronisme; que l'éternel salon des Français ne servît pas aux pièces des trois siècles de notre littérature; que dans certaines occasions, on ne se contentât pas de retourner la toile pour toute décoration nouvelle; et quelle toile encore!

«On représente Athalie[126], ce chef-d'œuvre de la muse tragique: je dois voir le temple de Jérusalem, je dois admirer une architecture toute judaïque, des cèdres du Liban entremêlés avec les marbres de la Palestine; quelle inconvenance! la pièce entière de Racine est remplie d'imprécations contre le culte de Baal et les fausses divinités; de l'horreur qu'inspirent leurs prêtres, leur culte et leurs faux dieux; à l'Opéra de Paris, j'ai vu le pontife saint prophétiser au milieu du temple d'Isis, dont les sphynx, les hiéroglyphes et autres attributs attestent la présence sacrilége.

«Je vous citerai un fait plus récent, reprit d'Ancourt. J'étais aux Français à la représentation d'Esther; la scène est à Suze, en Perse, comme tout le monde le sait, et s'est passée plusieurs siècles avant la naissance de Mahomet; eh bien! la décoration du théâtre représentait la place du grand Caire, avec ses mosquées, ses minarets et le croissant.» «Quel anachronisme! ajouta M. de Clinville; plus l'expérience et les réflexions sur les moyens de perfectionner l'art dramatique ont rendu les amateurs difficiles et exigeans, plus aussi, selon moi, les directeurs doivent être soigneux de respecter la vérité historique dans les accessoires qui accompagnent la représentation d'une pièce telle qu'Esther ou Athalie. Je vous ferai donc une autre observation: la poésie inspiratrice des chœurs de cette divine tragédie, que l'on n'exécute ordinairement que dans les fêtes royales ou les solennités publiques, rend certainement indispensable une harmonie plus touchante que celle de Gossec. Trop souvent, elle est peu appropriée aux célestes hymnes des filles de Sion. D'ailleurs, ce vénérable vieillard n'a travaillé que sur quelques morceaux de choix. Des raisons aussi solides devraient, ce me semble, engager le Gouvernement à ouvrir pour la musique de ces chœurs, un concours où seraient appelés tous les artistes de l'Europe. Ces compositions seraient exécutées et jugées dans les concerts spirituels qui suivraient l'époque de l'ordonnance, et y seraient couronnées suivant le degré de talent: l'on choisirait enfin la production la plus capitale, celle qui paraîtrait le plus d'accord avec la majestueuse élévation des pensées, ou le coloris si gracieux des paroles. Ainsi, le morceau le plus sublime de la scène, Athalie, aurait obtenu tous les ornemens dignes de sa perfection. Pour rappeler les concerts spirituels à leur institution primitive, il serait bon encore d'ouvrir chaque année le même concours aux artistes de tous les pays, à tous les Orphées modernes, sous l'expresse condition d'exercer leurs talens sur nos cantates sacrées, qui seraient désignées d'avance par un jury composé d'artistes et d'amateurs. Ce jury serait chargé d'examiner ces différens oratorio, de les soumettre à la censure du public, et d'accorder des prix aux vainqueurs. Les courses de Long-Champ, qui ont lieu dans la même saison que ces concerts religieux, seraient les jeux olympiques de la France.»

«Votre projet, M. le Chevalier, me séduit, reprit d'Ancourt. Mais, pour revenir à notre sujet principal, que les chants de Racine et de mélodieux accords avaient paru nous faire oublier, je voudrais qu'on ne laissât pas uniquement aux théâtres des mélodrames le soin de respecter les vraisemblances dans les décorations; je voudrais que, chaque année, messieurs les comédiens fussent obligés de faire exécuter au moins six décorations nouvelles, telles que temples, salons, paysages, surtout lorsqu'on monte une pièce. Quand on est aussi riche[127] que messieurs les sociétaires de la rue Richelieu, on doit être moins parcimonieux et avoir plus d'égards pour un public aussi instruit qu'éclairé sur tous les genres de convenances.»

«J'exigerais, disait encore M. de Clinville, que dans la tragédie on respectât assez les anciennes traditions, pour que Clytemnestre, Sémiramis ou Cléopâtre n'entrassent jamais sur la scène sans que le spectateur ne fût forcé de se dire: C'est la reine. Je demanderais encore qu'une garde nombreuse, en se déployant autour d'elle, annonçât toute la pompe de la majesté royale. Je n'aurais pas fait cette remarque, si ces jeux de théâtre n'avaient pas été négligés aux débuts de Mme Paradol; je me rappelle qu'avant d'avoir vu Mlle Raucourt, on reconnaissait la démarche altière d'Agrippine[128], d'Athalie ou de Catherine de Médicis[129].»

«Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de l'armée, de ses chefs, et je ne vois sur la scène que quelques malheureux mannequins réunis à une douzaine de soldats. Une sédition s'élève: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence, des soupirs, des gémissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont les oreilles ne sont frappées d'aucun bruit, doit croire, à juste titre, que l'acteur rêve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le moment du fameux silence, des personnes placées à l'orchestre ont entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus burlesques. J'oserai présenter ici, avec une scrupuleuse réserve, quelques réflexions au jeune auteur des Vêpres Siciliennes. Après le son de la fatale cloche, lorsque la terreur est à son comble, ne serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un bruit confus, qui s'accroîtrait par degrés, par intervalles; des cris demi-formés, des cris perçans, le cliquetis des armes… Un morne silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le récit se fait sur le théâtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont aussi bien le partage de la tragédie que du mélodrame; en négligeant ces jeux de théâtre, où peut être l'illusion? Il vaudrait mieux lire une tragédie dans son cabinet ou dans un site qui fût en analogie avec le lieu vrai de la scène, que d'être témoin de pareils contresens; et, comme l'a fort bien remarqué un de nos meilleurs acteurs dans un petit ouvrage qu'il vient de donner au public. «Il s'est introduit à la Comédie française une manie de simplifier qui a fini par rendre petits et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux. Pourquoi, dans Andromaque, Oreste ne se présente-t-il pas sous un aspect plus imposant? À peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se distingue-t-il d'Oreste jeté par la tempête sur le rivage de la Tauride. Pourquoi ses vêtemens n'ont-ils pas l'éclat que comporte sa dignité, et ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractériser son rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point

Le pompeux appareil qui suit ici ses pas?[132]

«Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce siècle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqué les héros qui sont mis en scène que le célèbre Talma, soit qu'il nous représente les républicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Néron, Hamlet ou Régulus. Nul ne sait mieux s'identifier à son rôle, et surtout varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la situation du personnage. En le voyant, on semble rétrograder dans les âges; on se croit tour à tour près du Capitole, dans la basilique des empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignité dans leur physionomie et leurs vêtemens; qu'ils méditent avec autant de soin les tableaux laissés par l'histoire, et l'on aura, je le garantis, presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses connaissances à la société des gens de lettres, des peintres et des sculpteurs. Mais, hélas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix, s'éloignent de ce goût pur, sévère et délicat!» «Sans une extrême présomption, reprit l'élégant Dancour, qui jusque-là avait attentivement écouté M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier tragique, et se mettraient à l'abri d'une critique malheureusement trop fondée. Qui ne serait tenté de dire à ceux-ci: Pourquoi cette monotone psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas.» «Encore moins, ajouta le président, voyons-nous dans Hérodote, Thucydide, Plutarque, et même Homère, qu'aucun héros grec ait jamais grasseyé?» «J'aime ce trait d'érudition, répliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je dirais encore à d'autres artistes: Pénétrez-vous de votre situation, sentez la vivement; placés loin du pays des rossignols, déclamez, et ne chantez pas. Qui n'insinuerait doucement à Cléon: Étudiez la belle nature; attachez-vous à de bons modèles. A-t-on jamais si péniblement outré les rôles d'élégans et de petits maîtres? Des tons impertinens, n'ont jamais été ceux d'un salon du bon genre; et la fatuité ne doit jamais dégénérer en impudence. Parlez votre rôle avec sagesse, dirais-je encore à Mondor; l'énergie est sans doute un don précieux; mais elle est assujétie à des règles; et le bon goût en prescrit la mesure: jusque dans les accès de la passion la plus brûlante et la plus impétueuse, toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis de la déchirer.»

«Qui n'avertirait encore avec une franchise naïve? dit Mme de Valmont, ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'épouvantent jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi, ayez un peu moins de prétentions; appréciez de bonne foi votre talent à sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'être victimes à Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque coin de province?»

«Que de grand cœur, reprit Dancour, je dirais à certaines actrices: Pourquoi ce perpétuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une forêt? Eh! Mesdames, ménagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de sanglots; si vos soupirs multipliés font rire le parterre jusqu'aux éclats, à quoi bon vous suffoquer?» «Je donnerai, ajouta M. de Clinville, ce dernier conseil à tous les artistes de la scène: tâchez de dissimuler les défauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains pour vous seconder! n'êtes vous pas favorisés par l'éloignement, le point de perspective et les reflets favorables d'une lumière incertaine? N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous quelques-uns de vos prédécesseurs et même de vos contemporains! Épaississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues flasques, exiguës ou contrefaites.» «Faut-il que la tradition des deux derniers siècles, répliqua vivement Philoménor, n'ait pas, comme en Grèce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scène? Que d'artistes, sur plus d'un théâtre, gagneraient à changer de physionomie!»

«Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque là avait bien plus songé à dîner délicieusement qu'à se mêler de la conversation; souffrez que je vous fasse, à mon tour, quelques observations sur une actrice dont la réputation pyramidale est pour ainsi dire européenne. Je n'aime à blesser personne; cependant il faut être juste, vraie, sévère même, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'art; et, quand, par l'âge, on est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de légères imperfections, qu'avec un peu de soins il est aisé de corriger et de faire disparaître. Certainement, Mlle Mars possède un genre de diction inimitable; ses grâces, sa beauté, sa jeunesse, sont presque éternelles. Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacité, ni de leur éclat; le timbre de sa voix est unique, c'est-à-dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scène un peu plus haut que dans son salon et dans son boudoir. Je désirerais encore être à même de lui insinuer que l'héritière de Mlle Contat doit, jusque dans ses confidences, être toujours entendue, même aux extrémités de la salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin à ne pas trop presser un débit parfait. Combien, alors, si mes avis étaient écoutés, combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas lieu de se féliciter? Ils ne seront plus privés des finales de cent jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prêter de nouveaux charmes.»

«On peut adresser les mêmes conseils à Joanny (rôle de Procida), fit observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'étudiât à mieux prononcer certains hémistiches qui ne sont point quelquefois entendus, même au centre du parterre. Tout en rendant justice à l'admirable talent de Mlle Duchesnois (rôle de Marie Stuart), qui semble l'identifier avec la reine infortunée qu'elle représente, je n'en dirai pas moins que sa douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; défaut que n'a point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent été réduit à deviner l'espèce d'énigme que son organe présentait, ou à demander à mon voisin quel était le sens d'un passage applaudi par les claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphées de la scène, gâtés perpétuellement par des flatteurs à gages, ne soient pas aveuglés sur ces petits défauts et sur ces tâches légères, dont, peut-être, sans de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.

«Je dois encore dénoncer l'abus le plus criant: MM. les sociétaires de la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux représentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce théâtre, n'était-il point possible de ménager un asile invisible à ces troubadours, une tribune secrète d'où ils ne seraient point expulsés, d'où les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors bien assuré que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus, comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manière différente au théâtre Feydeau, où l'orchestre, nécessairement obligé d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais être déplacé; mais devrait se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scène avec les instrumens. Enfin, le premier Théâtre-Français ne rougira-t-il jamais de son répertoire musical? Électre m'a pénétré de terreur; j'essuyais les larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Zénobie: la toile tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui ressemble à l'air de Cadet-Roussel ou de Madelon Friquet. Je doute fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la réforme des abus que j'ai signalés, à moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu acerbes que je vais présenter.

«Les chefs par ancienneté du premier théâtre, qui éloignent, dit-on, avec tant de soin les jeunes sujets capables un jour de les effacer[133], n'y consentiront jamais. Ces vétérans surannés des coulisses, qui, par l'égoïsme le plus absurde, contribuent si puissamment à la décadence de l'art dramatique, sont malheureusement trop attachés aux anciens abus qu'ils appellent des traditions, abus dont la suppression contrarierait leur paresse, les conduirait à de pénibles études, et les engagerait à de nouvelles dépenses. Dans l'espoir d'attirer exclusivement la foule, il est plus court, le jour d'une représentation extraordinaire, d'annoncer des billets de corridor à six francs, et d'embaucher les premiers acteurs du second-théâtre, en leur versant le Lunel et la Malvoisie, ou les vieilles liqueurs de madame Anfou[134]. D'ailleurs pourquoi se gêner? beaucoup se souviennent qu'avant l'établissement très-vexatoire du second théâtre, les comédiens de la rue Richelieu roulaient paisiblement chaque année dans le cercle étroit et perpétuel d'une trentaine de tragédies, comédies ou drames dont le mérite était reconnu; quoiqu'ils aient, incontestablement, le plus riche répertoire, rarement on les voyait exposer leurs talens aux chances périlleuses d'une nouveauté. Ce bon temps serait-il passé, lorsqu'on vient au théâtre bien moins pour Racine ou Molière, que pour entendre les premiers acteurs? Plaisanterie à part, en laissant les sociétés d'acteurs avec leur organisation actuelle, j'ai lieu de conjecturer que l'Odéon, qui vient de recevoir un directeur, peut donner quelques espérances d'amélioration. Là, il n'y aura point d'antiques traditions à suivre, pour morceler nos grands maîtres. L'émulation doit opérer ce prodige. Là, on ne craindra point de lésiner sur les décorations et les costumes, si le magasin et la garde-robe n'y sont point portés à un prétendu complet.» «Vous avez indiqué la vraie source du mal, reprit M. de Clinville; vous avez porté le fer dans la plaie, et touché jusqu'au vif. Quoique deux commissaires royaux aient été nommés près le premier Théâtre Français et Feydeau, je crois qu'il existe un moyen plus sûr de restauration, et qui me semble fort simple.

«Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses Idées sur les deux Théâtres. «Des comédiens ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ce n'est point entre leurs mains que doit être remis le sort des jeunes gens qui entrent dans la carrière. Les études de l'artiste ne peuvent pas d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].»

«Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naïf, répliqua Mme de Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrès de l'art; et conséquemment servir les intérêts du public.» «Je pense bien comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains sociétaires, véritables despotes de comité, ne lui auront pas pardonné son indépendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorité dont il avait été précédemment la victime.» «Je suis charmé, ajouta M. de Clinville, que cet intéressant acteur ait provoqué lui-même les dispositions principales du plan que j'ai conçu. Il faudrait, selon moi, dissoudre les sociétés des théâtres royaux, en leur donnant une administration semblable à celle du grand Opéra, en mitigeant toutefois l'autorité du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes qu'éclairés; cette mesure prudente ne doit pas être négligée; elle est même indispensable pour tempérer l'espèce de despotisme qui, plus d'une fois, a jeté la terreur et le découragement dans le palais des Grâces et des Amours.

«D'après cette organisation nouvelle, les comédiens ne seraient plus seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les arbitres de leur sort. Un conseil serait formé pour la réception, le choix, ou la mise en scène des pièces nouvelles, et même de celles qu'une paresse insouciante fait négliger, quoiqu'elles fassent partie intégrante du répertoire, et que leur apparition contribue singulièrement à varier nos plaisirs. Ce conseil, composé, comme je vous l'ai déjà dit, d'hommes de lettres aussi zélés qu'impartiaux, discuterait sur le mérite ou les défauts du drame présenté; écouterait l'opinion raisonnée, les réclamations, répliques et contredits des ci-devant sociétaires présens et présentes à la lecture et à la délibération. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le rejet des pièces soumises à son examen. À des jours réglés, ces commissaires royaux se réuniraient pour faire une revue générale et approfondie des richesses manuscrites renfermées dans le chartrier dramatique, où, peut-être, depuis si longues années, dorment en paix, ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragédies excellentes et de comédies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la faveur d'une représentation et le jugement du public, on donnerait à leurs auteurs une sorte de résurrection. Si ces réglemens favorisent les auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mêmes auront lieu de s'en applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de développer leurs moyens dans des rôles plus variés; dès lors, les talens, justement appréciés, seront mis à leur vraie place, sans avoir égard à l'ancienneté d'un sujet nul ou médiocre. Le mérite seul, sans autre considération, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et les récompenses décernées aux premiers sujets en tout genre, les fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir, même en hiver, s'exiler dans les départemens, ou chercher fortune dans les pays étrangers: remarque assez importante dans un moment où nous sommes menacés de perdre, peut-être pour toujours, MM. Garcia et Perlet, et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Léontine.

«Oui, Messieurs, si l'autorité suit la marche que j'ai tracée, si elle opère ces changemens, ces transmutations, ces réformes, ces améliorations, peu à peu vous verrez disparaître tous les abus; alors nous démentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche de Francklin.

«La négligence ouvre la porte aux abus; l'égoïsme les introduit; l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en souffre; les particuliers en profitent; le zèle y cherche un remède; la science le trouve; et la cupidité le repousse.»