CHAPITRE LIII.

Bal.—La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.—Peinture générale de la société des salons.—Certains usages ont disparu et fait place à d'autres.—L'écarté fait fureur.—Les charades en action passées de mode.—Les comédies et petits opéras très-en vogue sur les théâtres de campagne.—Charme des sociétés de la capitale.—Les Album.

Tout en applaudissant aux plans de M. de Clinville, on était sorti de table. De l'eau avait été offerte aux convives, dans des vases de cristal azuré, pour se laver les mains et la bouche; et l'on était passé dans une autre pièce pour y prendre le café et les liqueurs.

Rentrée dans le grand salon, Mme de Valmont y trouva une assemblée extrêmement nombreuse; indépendamment des amis intimes invités au dîner, toutes ses connaissances s'étaient empressées de venir la complimenter et de se rendre au bal qu'elle donnait le soir pour terminer plus gaiement le jour de sa fête.

Déjà l'orchestre avait préludé par la plus douce symphonie; bientôt succède une musique vive et bruyante; et ce fut alors que Mme de Valmont ouvrit le bal avec Philoménor, dans un quadrille où les belles formes grecques et les grâces légères de France présentèrent, par le plus heureux accord, un spectacle véritablement ravissant; l'admiration était portée à son comble; et je n'ai pas besoin de dire que tout le monde s'était levé, et avait formé cercle pour le contempler; cela se devine, quand on connaît Paris. Mais, le jeu, qui a bien aussi ses attraits, avait réuni dans les autres appartemens les personnes d'un âge plus mûr, qui ne dansent point; et même beaucoup de jolies dames et de jeunes gens. Après les premières contredanses, Philoménor fut étonné de voir la maîtresse de la maison être obligée de recruter des danseurs groupés autour des tapis verts. Par un motif très-louable, elle désirait que les demoiselles, qui jouent peu dans les grandes réunions, ou qui même ne jouent point du tout, pussent au moins danser, et qu'au son de la plus entraînante harmonie, tant de charmantes personnes ne fussent pas trop justement comparées à la vivante statue de l'opéra de la Belle Arsène, se morfondant pendant un siècle sur son triste piédestal; elle voulut donc presser le moment où quelque séduisant enchanteur viendrait, par une invitation magique, les tirer de la plus ennuyeuse immobilité. Semblable à une fée protectrice, d'un seul mot elle réussit à leur imprimer le mouvement, et pour ainsi dire une nouvelle existence. Pendant qu'une foule d'élégans, sans attendre le résultat du coup le plus piquant et le plus décisif, s'empressait de céder aux désirs de Mme de Valmont, en confiant rapidement ses intérêts pécuniaires aux soins de l'amour ou de l'amitié; pendant que chaque danseur se précipitait dans la salle du bal, invitait une jeune beauté, et se mettait en place, Philoménor, débarrassé du tourbillon, et rapproché de moi, s'amusait infiniment de scènes éminemment dramatiques. Ce n'étaient plus les jeunes gens qui avaient déserté le grand salon, c'étaient de jeunes femmes qui, préférant l'écarté au plaisir de la danse, se lançaient au jeu avec une incroyable vivacité. Celle-ci assiégeait la place vacante; supplantait lestement l'homme pacifique que son tour y appelait; le consolait poliment d'un sourire; l'engageait à parier dans son jeu, en lui promettant les chances les plus heureuses, fondées, disait-elle très-sérieusement, sur un rêve de la nuit. Celle-là, après avoir épuisé sa bourse, empruntait à mi-voix à son voisin, ou jouait sur parole, dans la persuasion, assurait-elle, que ce moyen unique, infaillible, portait bonheur. D'autres dames, enfin, beaucoup mieux inspirées sans doute, ne faisaient pas une partie sans changer de cartes, sans mêler le jeu de leur adversaire, en y ajoutant la culbute[136].

«Oh! que votre J.-B. Rousseau, me disait à mi-voix mon ami, avait bien raison d'écrire ces vers d'une épigramme qui s'est presqu'involontairement gravée dans ma mémoire:

«Ce monde-ci n'est qu'une œuvre comique
Où chacun joue un rôle différent.»

Œuvres choisies, page 313.

De bonne foi, ces femmes, si spirituelles et si charmantes, croyent-elles réellement ce qu'elles ont l'air d'affirmer d'un ton si positif? Pourquoi chercher à nous persuader qu'elles conservent encore ces petits préjugés de l'enfance?» «Je présume en deviner la raison, lui répondis-je; mais comme, sous peine d'être taxé d'indiscrétion, je ne pourrais vous la dire, vous applaudirez sans doute à mon silence.» «Je n'en reviens pas, insistait le jeune Grec. Quoi! avec un jugement si sain, tant de lumières, tant d'instruction, une éducation aussi soignée, la superstition aurait-elle pu les gagner et les séduire? régnerait-elle encore dans un siècle aussi éclairé que le nôtre?» Sa surprise redoubla en voyant que le goût du jeu ne les abandonnait pas, même en exécutant un pas de Coulon ou d'Aumer, et même en valsant avec le plus aimable abandon. Un joueur se levait-il de table, nous entendions souvent une merveilleuse tenir, en pirouettant, aux attentifs qui l'entouraient, ce langage digne de Sparte:—Ai-je gagné? ai-je perdu?—Madame, voici votre argent.—Bien, très-bien: gardez… vite, mettez pour moi; je fais mon paroli.

«Quelle fureur du jeu!» ne cessait de s'écrier Philoménor. «Vous rêvez, lui dis-je, et, dans ce moment, vous n'avez pas assez d'indulgence. Concevez-donc combien il est piquant de jouir, dans l'instant le plus fugitif et le plus rapide, de quatre plaisirs à la fois; de la musique, de la danse, du jeu et des triomphes de la coquetterie.» «Paix! répliqua Philoménor, parlez plus bas; vous seriez entendu peut-être; et, pour la dernière jouissance, beaucoup de femmes ont la prétention de n'en pas vouloir convenir. Au surplus, j'avoue que mes observations sont complètement ridicules; et le genre que je censurais si sottement, doit être le nec plus ultra de la civilisation.» «N'en doutez pas, repris-je; permettez-moi toutefois de vous faire remarquer que les amusemens de la société de Paris ont singulièrement changé depuis huit ou dix ans. À cette époque, la bouillotte, que l'on ne joue plus qu'au marais, était alors en grande faveur. Ce jeu est entièrement passé de mode au quartier Saint-Germain et dans la Chaussée d'Antin. Le loto royal se joue beaucoup au pavillon de Flore. Le boston, l'impériale, le wist se soutiennent encore dans certaines maisons. Mais il est un autre jeu, mon cher Philoménor, qui devrait être à jamais proscrit dans les salons: je veux parler du creps; l'anglomanie l'avait fait adopter; Mme de Valmont n'a pas permis qu'on l'introduisît chez elle, surtout depuis qu'un jeune homme qui lui avait été singulièrement recommandé, y perdit dans une seule séance près de cent mille francs. C'était une dette d'honneur qui devait être acquittée sans délai. Pour se procurer cette somme jouée sur parole, cet infortuné, à peine sorti de l'enfance écrivit à sa mère une lettre très-attendrissante, dans laquelle en exprimant ses regrets et ses chagrins, il la priait de vendre une ferme éloignée et de lui en faire passer la valeur. Cette bonne mère, retirée depuis son veuvage dans une terre magnifique, près des Cévennes, lui répondit:

«Je suis moins touchée, mon fils, de la perte assez considérable que vous avez faite, que des suites qu'elle peut avoir si vous ne suivez pas les conseils de votre meilleure amie. Qui pourrait, hélas, me répondre que votre fortune ne soit pas un jour entièrement compromise? Après avoir relu votre lettre, j'ai mûrement réfléchi au parti que je devais prendre; et je crois avoir choisi le plus sage; je suis décidée à venir à votre secours; mais sous la condition expresse que vous quitterez Paris et que vous me rejoindrez aussitôt. Si vous acceptez mes offres, répondez-moi poste pour poste; et la somme dont vous êtes redevable sera incessamment comptée à vos créanciers. Je suis bien loin, mon fils, de vouloir gêner votre liberté; mais, à dix-sept ans et demi, Paris serait peut-être pour vous un gouffre sans fond. Vous reverrez cette capitale lorsque vous aurez plus d'âge et d'expérience. En payant vos folies d'un jour, je n'ai point voulu entamer des immeubles; j'ai préféré m'imposer à moi-même des sacrifices personnels et vous punir de votre imprudence, en vous donnant une leçon que chaque jour vous rappellera. J'ai détruit pour quelques années les agrémens d'une terre qui doit vous revenir lorsque je ne serai plus. Ces hautes futaies, ces bois précieux dont vous aimiez tant le riant aspect et l'ombre hospitalière, sont vendus; et lorsque vous recevrez cette lettre, la hache aura fait tomber ces chênes majestueux, ces cèdres et ces hauts pins dont la tige semblait défier la foudre et devoir vivre plusieurs siècles. Il l'a fallu: j'ai préféré me résigner à des privations; imitez-moi, mon fils; mais je n'ai point voulu déshériter ni vous ni vos enfans (si vous en avez un jour) d'un patrimoine que tôt ou tard on regrette, lorsque l'on est entré dans l'âge de la raison et de la sagesse. Je vous afflige peut-être, mon fils; dans vingt ans vous eussiez blâmé mon défaut de prévoyance, et sans doute à cette époque vous bénirez ma mémoire. Aux reproches que je suis obligée de vous faire, je veux opposer quelques consolations. La saison le permet: venez me donner votre goût, vos conseils pour remplacer, par de nouvelles plantations, ces bois plantés par vos aïeux. Puissent les soins de ma tendresse, les plaisirs de l'aimable agriculture, qui, avant votre départ, amusaient vos loisirs, vous faire oublier ce Paris que vous n'avez connu que par des revers de fortune! Puissent ces arbres que nous replanterons ensemble, vous rappeler, en se développant, les périls où peut entraîner la passion des jeux de hazard, et vous guérir pour jamais d'un penchant aussi pernicieux que funeste! Venez, je vous attends, mon cher fils; et souvenez-vous toujours dans vos chagrins, que:

«L'asile le plus sûr est le sein d'une mère[137].»

«J'ajouterai, mon cher Philoménor, que ce jeune homme quitta Paris le jour même, et se rendit auprès d'une mère dont il fait le bonheur.

«Cent autres jeux innocens, où l'on infligeait de si douces punitions, ont entièrement disparu avec ces petits drames que l'on appelait charades en actions. Ces comédies, pantomimes ou parlées, exigeaient une improvisation très-favorable et très-propre à faire briller les gens d'une imagination vive et féconde; mais devenaient très-pénibles et très-embarrassantes pour beaucoup d'autres. Et vous me l'avez dit cent fois, mon cher ami, il n'est point de tâche plus insupportable que l'insipide obligation de faire continuellement de l'esprit. La bizarrerie des costumes, la variété des poses, étaient les indices qui devaient servir de fil aux spectateurs pour découvrir l'issue du labyrinthe où les comédiens cherchaient à vous égarer sans cesse, tout en paraissant vous donner les renseignemens les plus précis. La pièce, selon le nombre des syllabes du mot choisi, se divisait en deux, trois, quatre ou cinq actes. En se rappelant les scènes antécédentes, le tout de la charade devait être deviné. Je le présume; le dérangement d'une toilette soignée, que ce jeu détruisait presque toujours, n'aura pas peu contribué à faire abandonner ce genre de plaisir, pour lequel, d'ailleurs, il fallait dans chaque maison un vestiaire assez varié. De plus tout se trouvait bouleversé dans les appartemens, puisqu'une grande partie des meubles servait à exprimer le logogriphe; et ce bouleversement, cause nécessaire de beaucoup d'accidens, devait aussi naturellement déplaire aux maîtresses de maison qui aiment l'ordre, la propreté et la conservation d'un mobilier aussi élégant que précieux.

«On joue bien, si vous voulez, la comédie de société; mais seulement dans les beaux jours de l'été ou de l'automne, sur un petit théâtre de campagne; et l'on n'y représente que des pièces faites par nos meilleurs poètes, sans y être, comme aux charades en action, auteur et acteur à la fois. À ces différens jeux surannés, auxquels on ne songe plus, on a substitué le billard. Il est peu de maisons opulentes qui n'aient une pièce affectée à cette destination.

«Enfin, mon cher ami, aux soirées ordinaires, un usage qui, dans certains départemens serait l'oubli de toute politesse, ou pour mieux le caractériser, une incongruité révoltante, un scandale épouvantable, est toléré dans plus d'une réunion de Paris. Est-on las de converser, n'aime-t-on ni les cartes, ni le billard, ni la danse, on est parfaitement libre, sans que le maître de maison le trouve mauvais, d'examiner un cabinet de tableaux, et de parcourir, dans un coin du salon ou de l'appartement voisin, la feuille du jour ou la brochure nouvelle. Souvent même des hommes de talent s'amusent à enrichir l'album des dames; et presque toutes y conservent un souvenir de nos grands artistes modernes, tel, qu'un cheval de Carle, un ermite d'Horace, une tête de Girodet, une pèlerine de Lescot, un paysage de Watelet, une fabrique de Bertin, un bouquet de fleurs de Vandael, et une romance inédite de Lamartine, sur un air spontanément composé, noté et chanté par Lafont ou Romagnési; et vous savez, mon cher Philoménor, qu'un album bien varié est indispensablement nécessaire au bonheur d'une femme à la mode.»