CHAPITRE XLIII.
Obstacles qui s'opposent aux succès des cafés chantans.—Sociétés.—Théâtre Italien.—Vaudeville. Salle, décorations, actionnaires.—Acteurs.—Raison de la décadence de ce théâtre.—Gonthier.—M. Désaugiers.—Gravelures.—Claqueurs soldés.
«D'autres obstacles péremptoires empêcheront ce genre de réunion de prendre à Paris, ce sont les sociétés particulières où, dans les soirées d'hiver, les plaisirs se rencontrent avec plus de variété et d'agrément. Quand on aime les spectacles, on supporte ici difficilement la médiocrité: on veut du parfait; et nos petits théâtres laissent peu à désirer sur ce point. Veut-on de la bonne, de l'excellente musique, Louvois satisfait souvent les dilettanti les plus difficiles; aussi la salle, convenablement disposée pour des concerts, est-elle trop petite pour les nombreux amateurs. Il faut l'espérer, la salle de la rue Pelletier pourra servir un jour d'asile aux Orphées et aux syrènes de l'Italie, lorsqu'on aura construit pour la France une salle d'Opéra digne d'elle, une salle solide et véritablement nationale.
«Depuis le départ de l'incomparable cantatrice qui doit se fixer parmi nous, et nous faire entendre encore cette voix unique, cette voix céleste, cette voix qui seule valait un orchestre, le théâtre Italien a repris en détail ce degré de perfection qu'il avait sous le règne de ce tyran musical qui semblait écraser tout ce qui l'environnait, je veux parler de Mme Catalani. La troupe actuelle, par la réunion de MM. Pellégrini, Galli, Bordogni, Barilli, Le Vasseur, Garcia, et de Mmes Pasta, Cinti, Demeri, nous a rappelé pendant quelques momens ces beaux jours où Mme Barilli nous ravissait par ses accens toujours si justes, si purs et si brillans. Plaisirs, hélas! trop rapidement disparus! pourquoi sommes-nous condamnés à regretter toujours les acteurs les plus chéris du public? Nous avions perdu Porto, Mme de Beignis dont les sons étaient si doux, si veloutés; et dix-huit mois après, Naples nous ravit Mme Fodor, que ni Mlle Corri, ni Mme Bonini n'ont pu faire oublier. Si le Vésuve ne nous prive pas pour toujours de son talent, il ne manquerait plus à ce théâtre que quelques jeunes soprano[80] pour être au complet et devenir le premier de l'Europe.
«Veut-on se distraire d'occupations sérieuses par des scènes piquantes et pleines de gaîté, le Vaudeville, ce théâtre éminemment national, tel que l'a peint si ingénieusement le législateur du Parnasse[81], est, comme monument, un des plus commodes et des plus jolis de la capitale; il est fâcheux que cette salle n'ait pas un frontispice plus apparent, et soit placée sur deux rues si étroites, que sans l'indicateur et les affiches, l'étranger y chercherait long-temps ce petit spectacle. Cet inconvénient léger est balancé par d'agréables compensations; on descend à couvert; des trottoirs élevés garantissent les personnes à pied de tous les dangers causés souvent ailleurs par l'entrée ou la sortie des voitures. La coupe de l'intérieur de la salle est parfaite: les peintures sont d'un genre élégant et gracieux. On pourrait désirer que la scène fût plus profonde, que les décorations eussent plus approché de la nature et produit un effet plus magique[82]. Pour ne pas mériter à l'avenir ces reproches fondés, le Vaudeville employerait avec succès quelques-uns des moyens que nous avons indiqués pour Feydeau.
«Un vice très-marqué s'est introduit dans l'administration du Vaudeville, qui, sans la mesquine parcimonie des actionnaires, aurait eu constamment une société complète d'excellens acteurs. MM. Henri, Fontenay, Gonthier, Philippe, Joly, Guénée, Isambert, Mmes Bodin, Hervey, Perrin, Rivière, Minette, Bras, lorsqu'ils y étaient réunis, en ont été la preuve. Presque tous avaient, et même ont encore, un naturel exquis; et les griefs reprochés aux propriétaires de ce théâtre sont d'autant plus crians, que ces éloges sont mérités. A-t-on applaudi une jeune actrice dont le chant pur, l'excellent ton, font les délices des amateurs, et tout le monde désignera avec moi cette Perrin, qu'une mort prématurée a ravie depuis à l'art dramatique; on lui fait éprouver des dégoûts, on lui refuse des appointemens convenables, et on l'éconduit à l'improviste, malgré les regrets du public indigné. Gonthier sollicite une augmentation de pension, il est balloté pendant plusieurs jours, et tous deux vont soutenir et accréditer un théâtre rival, le Gymnase, par une célébrité justement méritée. Joly, l'inimitable Joly, n'avait, disait-on, plus de mémoire pour apprendre de nouveaux rôles; mais certes il n'avait pas oublié ceux qu'il savait et qu'il jouait si parfaitement; on l'a renvoyé, et il n'en a pas moins prouvé aux habitués d'Argyle Rooms, à Londres, dont il a fait les délices, qu'il avait parfaitement conservé cette faculté si précieuse. On ajoute même que le semi-Normand, devenu tout-à-coup docteur, a guéri du spleen six honorables gentlemen[83]. Heureusement, après une trop longue absence, Joly est remonté sur la scène de la rue de Chartres, et l'on peut regarder la rentrée de cet acteur comme une bonne fortune pour le Vaudeville qui, sans des renforts aussi puissans, toucherait à sa décadence. Ceux qui ne connaissent pas Paris, me croiront difficilement. De la conservation de Gonthier, d'un seul acteur, dépendait pourtant la destinée de ce petit théâtre; cela s'explique: l'ensemble a été long-temps manqué; avec ce jeune amoureux il était parfait. En vain a-t-on cherché et présenté au public des sujets pour le remplacer, jusqu'ici on n'a pu entièrement réussir. Malgré les couplets spirituels d'un Concert d'amateurs, de Pierre, Paul et Jean, de la Suite du Folliculaire de la Lanterne, de la Dame des Belles Cousines, de la Maison de Plaisance, de la Pauvre fille, malgré tout l'appareil des décors, la foule, appelée quelquefois par la curiosité, s'éclipse trop souvent, et rarement la caisse se remplit. Ajoutez encore que, sans cet acteur, beaucoup de pièces charmantes, telles que Une Visite à Bedlam, les Deux Edmon, la Somnambule, étant mal montées, n'attireront personne, et seront définitivement rayées du répertoire.
«Grande leçon pour les grands et petits théâtres! ce qui prouve combien il est intéressant pour eux de se ménager d'avance, pour les différens rôles, d'utiles remplaçans, et de ne jamais céder aux basses jalousies, aux rivalités puériles de certains chefs d'emploi, qui cherchent trop souvent à éloigner, par mille dégoûts, les doublures dont les jeunes talens les offusquent. Si en pareils cas les directeurs ne montrent pas une équitable fermeté, tôt ou tard ils n'échapperont que difficilement à la dépendance d'acteurs exigeans qui connaissent leur importance, et en abusent.
«Lorsqu'on vit à la tête de cette administration un auteur célèbre, qui avait tant de droits à l'estime et à l'admiration des gens de lettres, parmi lesquels il tient un des premiers rangs, les hommes d'un goût éprouvé regrettaient que M. Désaugiers n'eût qu'une seule voix dans le comité, et n'obtînt pas une influence plus directe pour l'admission des pièces. Avec le jugement sain que nous lui connaissons, et que nous avons été à même d'apprécier, les ouvrages dramatiques, choisis avec un tact plus sûr, y auraient éprouvé des chutes moins fréquentes, que certains auteurs doivent bien plutôt attribuer à la nullité d'intrigue[84] et à des bouffonneries cyniques et révoltantes, qu'à la malveillance et à l'esprit de parti.»