CHAPITRE XLVI.

Panorama.—Diorama.—Vie délicieuse d'un amateur des arts à Paris.—Fêtes champêtres.—Maisons de campagne.—Maisons de santé.—Jardins publics.—Anecdote.—Abus à réformer.

«Avant que j'eusse le bonheur de vous connaître, mon cher Philoménor, vous avez vu les Panorama de Rome, de Jérusalem, de Londres et d'Athènes. Le fidèle tableau des sites et des monumens de cette dernière ville (vous me l'avez avoué), émut profondément votre âme. Mais depuis, l'art des Bouton et des Daguère s'est perfectionné; il vient de créer des merveilles cent fois plus surprenantes; et le pinceau, sous leurs doigts savans, semble être le talisman d'Aladin. Au Diorama vous croyez réellement pénétrer sous les voûtes de cette cathédrale, où les reflets de la lumière sont si artistement distribués. Dans ce paysage, les nuages marchent, se grossissent, que dis-je, ils volent. On sent, comme malgré soi, le désir d'errer lentement sur les vertes pelouses de cette belle vallée, où la fraîcheur des eaux courantes semble vous attirer. Voilà des découvertes qu'il faudrait réaliser le plutôt possible sur notre premier théâtre lyrique, lorsqu'affranchis des monumens provisoires, nous aurons un édifice en rapport avec les progrès de nos lumières.

«Cependant, qui l'ignore? indépendamment de cette nouveauté[87], un étranger opulent, un oisif par état, ne le sera jamais entièrement s'il veut employer, même en s'amusant, tous les instans de sa journée; et je le dis positivement, le sot, oui, le sot, a seul, dans cet heureux pays, le privilège exclusif de l'ennui. L'éprouvera-t-il jamais celui qui, sans donner dans aucun travers, sait user des facultés de son âme? qui sait tour à tour passer de la promenade du matin, si délicieuse dans les jardins des Tuileries ou du Luxembourg, aux cafés politiques; de là aux bibliothèques royales; de ces riches dépôts de l'esprit humain, aux Musées des Arts[88]; du temple des Phidias et des Apelle, au restaurant des Wefour ou des Robert; des salons de la gastronomie, au théâtre; des spectacles, dans les sociétés, où les conversations sont si riantes, si variées, si pleines d'aisance; où le concert et le bal sont aussi subitement improvisés que la partie d'impériale ou d'écarté, où l'on gagne, où l'on perd si lestement et si gaîment son argent, au son de la flûte et du forté.»

«Où, reprit vivement le jeune Grec en m'interrompant, la vie s'écoule avec tant de rapidité, et s'enfuit comme un songe.»

«Ajoutez, repris-je, à tant de plaisirs qui semblent former une chaîne non interrompue, les fêtes champêtres des villages voisins, tels qu'Auteuil, Sceaux, le Ranelagh, fêtes charmantes qui n'ont, il est vrai, de mérite, qu'autant qu'elles sont favorisées par un beau ciel et une douce température; car, en été, la plupart des Parisiens abandonnent les affaires, une ou deux fois par semaine, pour se rendre à leur maison de campagne; il est du bon genre d'en avoir une; et vous saurez que souvent on appelle ainsi un joli pavillon accompagné d'une cour, d'un potager et d'un jardin anglais; encore y a-t-il des particuliers riches qui se contentent de louer un appartement dans un château, dont le parc et les dehors sont en commun; et toutes ces personnes n'en disent pas moins: Je vais à ma campagne, à ma terre. D'autres enfin, et très-ordinairement ce sont des garçons, de jeunes veuves, ou de vieilles douairières, prétextent une indisposition, s'ils n'en ont pas de réelles, et passent une partie de la belle saison dans une maison de santé.»

«À quoi bon cette imposture, s'écria Philoménor?» «Vous en sentirez aisément les avantages, lui répondis-je; là, d'abord, pour une pension légère, vous êtes absolument dégagé des embarras du ménage; tous les premiers besoins y sont satisfaits: vous avez un appartement commode et bien situé, une table frugale, mais saine et abondante; comment cela serait-il autrement? Vous ne mangez, pour ainsi dire, que par ordonnance; et qui, mieux qu'un docteur, sait diriger le menu d'un dîner? ensuite il n'est pas rare de rencontrer dans ces établissemens une société choisie, que l'état présumé de malade vous permet de voir ou de fuir à volonté. Par la même raison, rien n'est plus aisé que de s'y soustraire à l'œil curieux des importuns ou des indiscrets. Aime-t-on la dissipation, au salon, dans le petit bois, on fait d'heureuses connaissances qu'une pareille situation rend indispensables. Presque toujours une femme solitaire, malheureuse et sensible, y trouve d'aimables consolateurs. En un mot, avec plus d'aisance et moins d'étiquette, on y réunit tous les agrémens de la ville, sans en éprouver la gêne et les inconvéniens. On n'y a pas, j'en conviens, les grands spectacles de Paris; mais en revanche on y a ceux de la nature. D'ailleurs les spectacles de la ville sont beaucoup moins fréquentés à cette époque de l'année, que les jardins publics, même par cette classe d'individus si parfaitement indifférens aux attraits de la vie des champs, et qui, fixés invariablement à Paris, n'en sortent jamais. Ces jardins, il est vrai, sont des lieux de délices où se multiplient cent amusemens divers. Sous ces arbres touffus, sur ces gazons fleuris, nos guerriers se nourrissent de souvenirs glorieux: sans courir aucun danger, au son des tambours, des fanfares, des coups de canon, nos femmes les moins aguerries voient sans effroi les bombes tracer une ellipse sur leurs têtes; elles sont témoins de toutes les évolutions militaires, de combats, d'assauts, de prise de forts, de citadelles, et cependant, pas une goutte de sang n'a coulé; on a cru voir tomber et périr beaucoup de soldats, et ces soldats, précipités des tours, n'étaient heureusement que des mannequins habillés en Prussiens ou en Anglais. Bientôt la scène change; des symphonies plus douces se font entendre, et dans une immense avenue, nouvelle Iris, l'intrépide acrobate descend du haut des airs, au milieu des flammes du Bengale, tandis que l'audacieuse aéronaute, assise dans une élégante gondole, s'élève avec grâce, plane, et bientôt se perd dans les nuages; ici, dans des chars rapides comme l'éclair, vous roulez sur le penchant de montagnes colossales[89]; là vous traversez en courant des grottes enchantées[90]; ailleurs vous faites le saut périlleux du Niagara; tout près, vous vous lancez sur l'escarpolette; ou, sur un lac, vous disputez le prix de la course dans des barques légères[91]; plus loin, placés dans un tilbury, ou montés sur des chevaux plus vites que les vents, vous remportez des prix dans de champêtres hippodromes[92]. Au milieu de ces bosquets, ces théâtres vous offrent encore un Sosie parfait de nos plus aimables acteurs. Sous cette tente, un nouveau Comus vous étonne par son agilité et les expériences d'une physique dont chaque jour voit déchirer un voile et deviner un secret. Enfin des bals, des concerts, des feux d'artifice, des illuminations en verres de couleur, sont devenus les accessoires obligés des fêtes de Tivoli, Beaujon, Marbœuf, Belleville et du Delta. Toutefois je dois vous faire observer que la bonne société y danse peu, ou n'y danse point du tout: on se contente d'y jouir de la promenade, de la musique et des prodiges de la pyrotechnie; on y dîne quelquefois; mais, à vrai dire, le beau monde y joue un rôle presqu'absolument passif.» «Vous m'étonnez, me dit Philoménor.» «Rien n'est plus exact, répliquai-je: cependant l'observateur y trouve des tableaux dont il sait enrichir son portefeuille; souvent il est témoin d'aventures qui tiennent du roman, et que l'auteur de Gilblas n'eût pas dédaigné de placer dans son livre. Je ne vous en conterai qu'une seule: c'est une espièglerie que la jeunesse seule de son auteur peut rendre excusable, et que je ne puis m'empêcher de blâmer, parce qu'elle me paraît s'éloigner trop de la galanterie française.

«Dernièrement, à Tivoli, un de mes amis fut accosté par trois jeunes beautés; son accent étranger, sa bonne mine et un grand air d'opulence les avaient probablement séduites. Quelque temps après, lorsque la conversation se fut un peu animée, elles feignirent d'éprouver un grand besoin de se rafraîchir, et proposèrent à celui qu'elles prenaient pour un novice, d'entrer dans un berceau voisin. Le jeune homme accepte; mais il a l'adresse de les engager à donner leurs ordres; ces demoiselles aussitôt se font servir des glaces, des sorbets et un punch qu'elles demandent elles-mêmes au garçon du restaurateur du jardin, bien persuadées que le galant étranger payera tout sans la moindre difficulté. À peine avaient-elles mis le feu au punch, à peine la flamme bleuâtre voltigeait sur la liqueur parfumée, que tout-à-coup le jeune espiègle prétexte une affaire importante. On le croit sur parole: comment concevoir la moindre défiance? Il paraissait si franchement épris de l'une d'elles; il semble éprouver tant de regrets de les quitter, tant de crainte de ne plus les retrouver, de ne plus les revoir; il part; il s'éclipse; il doit revenir à l'instant. Une demi-heure s'écoule, et l'amoureux prétendu ne revient pas; cependant une de ces demoiselles veut aller à la découverte, tandis que les deux autres se moquent de cette espèce de provincial, dupe toute faite pour payer un goûter auquel il n'aurait pas touché. Ce fut inutilement qu'on l'attendit; et il fallut finir par se décider à boire sans lui le punch presque froid. Mais, qu'était devenu cet infidèle, ce traître, ce perfide? Qu'était-il devenu? Caché tout près dans un massif d'arbustes, d'où, sans être vu, il pouvait tout entendre et tout apercevoir, notre rusé Normand, car c'en était un, riait en tapinois du bon tour qu'il avait joué, et surtout il jouissait délicieusement du désappointement, de l'impatience, de la colère, ou, pour parler plus juste, de l'inexprimable fureur des trois nymphes, lorsque le garçon qui les avait servies vint exiger le prix des objets qu'elles avaient consommés. Elles eurent beau réclamer, jurer sur leur honneur, que le jeune homme qui était il y a peu d'instans avec elles allait revenir et solderait la carte; comme elles avaient tout ordonné, le restaurateur craignit de perdre ses avances; et sans autre délai, il menaça de les faire arrêter, si elles ne donnaient des arrhes convenables, ou ne se résignaient à payer une dépense qu'elles avaient espéré mettre sur le compte de celui qui, avec tant de finesse et d'astuce, s'était échappé de leurs filets.

«Je vous ferai une dernière observation: il est fâcheux que dans un jour de fête quelques-uns des bosquets ressemblent à certaines loges grillées de nos petits spectacles; le moraliste sévère désirerait les voir plus éclairés; les femmes honnêtes s'y promèneraient sans craindre d'être blessées par des scènes dignes du pinceau de Tenières et de l'Arétin.