CHAPITRE XLVII.

Fête de la Rosière.

«Dans certains cantons on a du plaisir, même en prenant part à une bonne action. À Salency, à Surène et ailleurs nous avons vu rétablir une institution philantropique que l'on devait à la sagesse du dernier siècle. Les mœurs des campagnes fixèrent l'attention générale des gens riches et bienfaisans. On crut avoir trouvé le moyen le plus simple de conserver ou de faire renaître la vertu, en excitant l'émulation par des récompenses; et des honneurs mérités semblèrent dédommager l'innocence des sacrifices souvent imposés par des devoirs sévères. Quelquefois peut-être on favorisa les calculs de l'hypocrisie, mais bien certainement on diminua toujours le nombre des scandales. Des prix furent fondés à perpétuité. Chaque année, au jour fixé par le fondateur, ils sont accordés à la vierge la plus vertueuse du hameau. Un jury, formé d'hommes irréprochables, est chargé d'examiner, avec un soin scrupuleux, la conduite des jeunes filles. Quelle tâche! il faut écouter l'éloge et le blâme; il faut peser dans la balance tous les caquets; les vertus y sont passées pour ainsi dire au crible, comme le froment des champs. Après l'épuration, il ne faut pas qu'on aperçoive le plus petit grain d'ivraie; cette plante maudite ne peut s'allier avec la couronne destinée à la Rosière, dont les fleurs doivent être pures et sans mélange. Le grand jour est enfin arrivé; tout s'émeut; tout est joyeux au village. Incertaine de son sort, la jalousie se tait, l'envie dissimule; la méchanceté parle bas; l'espoir sourit à toutes les mères; est-il trompé? un avenir plus heureux console. Cependant toute la jeunesse se pare de ses plus beaux habits; des tables nombreuses sont dressées. On fait en tout genre d'immenses préparatifs; on n'entend partout que les chants de la gaîté et les accens du bonheur.

«Le temple champêtre est revêtu d'antiques tapisseries; l'autel est orné comme au jour du patron. Un dais de velours s'élève dans le sanctuaire pour le prélat qui sanctifie la pieuse cérémonie; un trône richement décoré reçoit la présidente de la fête, de charmantes quêteuses[93]; et plus bas, sur ses degrés, les introductrices de la Rosière.

«Toutes les aspirantes à la couronne de rose sont placées sur un vaste amphithéâtre, et il est à remarquer que le portrait d'une Magdeleine pénitente, qui m'a paru très-bien peinte, se trouve précisément suspendu tout à côté d'elles. Le donataire aurait-il voulu leur rappeler que le repentir doit succéder à la perte de l'innocence, si par fragilité, elles faisaient quelques faux pas? Vêtues de blanc, ces jolies villageoises portent de légères écharpes bleues, et ressemblent presque toutes par leurs grâces naïves, aux fleurs des prairies qui environnent leurs chaumières. Les cloches s'ébranlent; au son des flûtes et des hauts-bois, le clergé, précédé de la garde de l'endroit, et de l'étendard de Marie, reçoit pompeusement le cortége d'usage, et introduit trois jeunes filles, définitivement désignées par le choix des juges.

Après certains préliminaires prescrits par les statuts de la fondation, les juges donnent de nouveau leurs suffrages sur ces trois candidats; leurs votes sont déposés dans une urne; et celle qui obtient le plus de voix, est publiquement proclamée rosière, par un des vicaires du curé, qui bénit la couronne de rose et la rosière elle-même, assistée par deux petites demoiselles à peine sorties de l'enfance. La rosière s'avance et s'incline devant la présidente; celle-ci lui met au doigt un anneau, lui donne une bourse, et place sur sa tête la couronne de la vertu; un discours est ensuite prononcé; ordinairement l'orateur y présente le but et les avantages de l'institution, y fait l'éloge du fondateur, adresse une exhortation touchante à celles qui sont l'objet de ce religieux concours; et finit par complimenter la présidente, les juges et les autorités du lieu. On se rend ensuite en procession à la maison de la rosière, qui trouve à sa porte un peuplier fraîchement planté, sur lequel flottent des banderoles de toutes couleurs; on conduit enfin l'héroïne de la sagesse chez le maire, où l'attend une dot de cent écus, un festin splendide, une fête complète, et presque l'assurance d'un heureux mariage, qui très-souvent, se réalise quelques jours après.»

Philoménor enchanté de ce récit, ne put s'empêcher de désirer qu'un pareil usage se propageât en France; et il forma le projet de le transporter en Grèce, si des circonstances heureuses le lui permettaient.