CHAPITRE XXXI.

Filles publiques du Palais-Royal, des boulevards de Gand et des
Variétés.

La soirée était belle; je proposai à mon ami de faire un tour de promenade dans le jardin du Palais-Royal, qui n'était pas encore fermé. À peine y étions nous descendus que mon Grec fut accosté par une jeune demoiselle, qui, malgré ses petites grâces, ses minauderies, la douceur ou la licence de ses propos et tout l'attirail de sa parure, eut le chagrin de se voir très-froidement rebutée. Tel était l'empire de la vertu sur Philoménor; le vice, à ses yeux, enlaidissait même jusqu'à la beauté et lui faisait perdre ses attraits. Ce jeune homme, ordinairement si touché des charmes de l'innocence et de la candeur, si profondément ému de tout ce qui était véritablement beau, éprouvait une répugnance invincible pour ces femmes avilies qui chaque jour se livrent sans choix au plus honteux des trafics. Il dédaignait d'ailleurs des plaisirs payés, et voulait être aimé, non pour sa bourse, mais pour lui-même; et comme nous le verrons, il eut au moins une fois en France ce rare bonheur.

«Je ne puis revenir, me disait-il, de la hardiesse de ces femmes, de la grossièreté de leurs avances, sous des vêtemens qui sembleraient annoncer la réserve et la retenue». «Elles sont effectivement plus décentes dans leur mise qu'elles ne l'étaient autrefois, repris-je; avant et depuis la révolution, elles se promenaient presque demi-nues. On les voyait prendre les costumes de toutes les nations, et principalement de quelques provinces de France; Provençales et Cauchoises, Alsaciennes et Gasconnes; Mauresques et Négresses, s'y trouvaient réunies; pour plaire, elles usurpaient même l'habit de notre sexe. Présentement cette espèce de saturnale n'est guère tolérée que pendant le carnaval. En 1814, les vieilles kadunes surintendantes des sérails qui nous entourent, décidèrent, dans leur haute sagesse, qu'il fallait se hâter de profiter d'une circonstance extraordinaire, et user d'un moyen de succès inventé jadis par la coquetterie[11], mais depuis long-temps abandonné.

Pendant quelques mois, on ne rencontrait plus que des toques à l'anglaise, des plumes de coq à la prussienne, et des coiffures russes ou tartares. Frais à demi perdus! ce petit stratagème réussit peu; souvent, en se promenant, on entendit ces mères abbesses se plaindre hautement en public de la parcimonieuse libéralité de ces étrangers, qu'elles avaient regardés comme des mines d'or inépuisables. Je vous ferai encore observer que le nombre des filles a diminué dans ce palais, au moins en apparence: la dernière classe, le rebut de ces maisons de débauche circule et se répand le soir dans les galeries de bois et le passage vitré: les plus élégantes semblent s'être adjugé exclusivement les allées du jardin et la galerie dite des Bons-Enfans. Le partage ainsi fait, les galeries de la Rotonde et du café de Foy semblent leur être interdites; au moins, on n'y en voit point. En été, d'autres occupent les boulevards de Gand et des Variétés; elles y attaquent peu, excepté dans les lieux sombres et ombragés. Leur isolement affecté, leur coup d'œil, leur allure inquiète et précipitée, la bonne ou la duègne qui les accompagne, sont les indices qui les affichent suffisamment; car elles n'y paraissent aujourd'hui qu'avec la mise des femmes de bien et d'une haute vertu. La police, qui, je le présume, exige et prescrit ce grave maintien et cette pruderie très-louable, la police, dis-je, qui a d'ailleurs les yeux très-éveillés sur leur conduite, ne ferait peut-être pas mal de rendre cette mesure plus générale dans d'autres quartiers, où tant de jeunes enfans sans expérience sont le soir exposés à tous les genres de séduction.