CHAPITRE XXXII.

Catacombes.—Grotte sacrée.—Cimetière du Père Lachaise.—Abus révoltant.—Constructions nécessaires.—Plantations et réparations convenables.—Fête funèbre.—Anecdote.—Pièce de vers.

À son réveil, je trouvai le jeune Grec en proie aux plus tristes pensées, qu'un temps sombre et nébuleux rembrunissait encore. Son âme sensible avait été flétrie par l'impression profonde que lui avait fait éprouver la représentation d'Hamlet. Souvent notre propre situation nous identifie avec les personnages de la scène. Les souvenirs d'un père chéri, d'un père dont il s'était éloigné, et dont plus de cinq cents lieues le séparaient, avaient troublé son sommeil. «Non, mon cher ami, me dit-il, non, ne cherchez point à me distraire. La mélancolie a pour moi des charmes: aujourd'hui, pour un cœur tel que le mien, c'est un sentiment délicieux.»

«Eh bien! repris-je aussitôt, n'éloignons pas des idées où votre âme semble se complaire. Je n'ai point cette froide insensibilité, cette apathique indifférence qui ne sait point compâtir aux peines de l'amitié. Ne détruisons point, mon cher Philoménor, le prestige d'une jouissance qui semble avoir tant d'attraits pour vous. Je veux même entretenir, par des images plus fortes, des sensations que je partage.» «Je suis sensible, me dit mon Grec en me serrant la main, et en fixant sur moi des regards attendris, je suis sensible à cette preuve touchante de votre amitié. Dans mon voyage en Italie, je m'en souviens, je me trouvai dans une situation d'esprit à peu près semblable. J'étais à Rome; je me fis conduire dans ces profonds souterrains[12] où la charité chrétienne cacha, pendant une affreuse persécution, les corps sanglans des premiers martyrs du Christ; je me plaisais à errer sous les parois ténébreuses de cet immense tombeau. Non, jamais les pyramides sépulcrales de l'Égypte ne m'ont causé une impression plus profonde. À chaque pas, à chaque détour, je croyais voir les grandes ombres de ces héros magnanimes qui semblaient me rappeler toutes leurs vertus. Mon ami, vous ne me refuserez pas: partons, conduisez-moi aux catacombes de Paris.» «Ah! n'exigez pas de ma complaisance, mon cher Philoménor, répliquai-je aussitôt, que je descende avec vous dans ces souterrains funèbres, où, depuis trente années, nous avons déposé les restes de nos pères. Eh! qu'y verriez-vous? des sentiers vastes, sablonneux, quelquefois humectés par de faibles ruisseaux; et ces sentiers vous conduiraient, sous des voûtes retentissantes, a quelques autels expiatoires qu'éleva la religion et qu'entretient la piété. Hélas! sans les inscriptions consolantes des poètes sacrés et profanes, qu'une main bienfaisante grava sur les énormes piliers qui soutiennent ce temple de la mort, tout attesterait dans ces lieux l'empire du néant et l'absence de la vie. La pâle lueur des flambeaux qui servent de guide aux voyageurs ne s'y réfléchit que sur des murailles d'ossemens humains[13], tristes débris des générations de vingt siècles. Vous, mon cher Philoménor, dont l'âme est si pure, et si ennemie des sales voluptés, vous n'avez pas besoin de contempler les effets corrosifs des plaisirs effrénés, et des plus horribles infirmités qui puissent torturer l'espèce humaine. Apprenez donc, mon cher ami, que dans un antre secret, la morale tient sans cesse école ouverte, et qu'elle donne ici les leçons les plus pathétiques.

«Non, vous n'irez point comme moi frissonner d'horreur à la vue de ce voile sombre, dont je n'ai approché qu'avec un saint respect, voile sacré qui, tendu devant l'ouverture d'une grotte ensanglantée, cache et dérobe aux yeux les innombrables victimes des boucheries de septembre 1792; les victimes de cette révolution dont le poignard n'épargna ni la dignité des grandeurs, ni les trésors du savoir, ni les grâces de la jeunesse, ni les attraits de la beauté, ni la candeur de l'enfance, ni la majesté de la vieillesse, ni la simplicité de l'innocence, et pour qui ces priviléges mêmes de la nature furent de nouveaux titres à ses coups. Cependant, mon ami, que demandaient les provinces en 1789? la réforme de quelques abus, le paiement de la dette publique, la suppression de l'arbitraire, et la monarchie consolidée par des lois stables et justes pour tous. Oh! comme la plupart de nos commettans furent infidèles à leurs mandats! comme ils trompèrent nos vœux et nos espérances! Le déficit ne fut point comblé. De nouvelles, d'innombrables déprédations ruinèrent nos finances; la chute des antiques institutions entraîna celle du trône: à l'ordre succéda l'anarchie. La république naquit; son règne fut cimenté par des torrens de sang. Pour nous, spectateurs impuissans, persécutés, proscrits, nous vîmes nos fortunes séquestrées, nos monumens s'écrouler, nos arts disparaître, nos lumières s'éteindre, nos richesses en tout genre s'engloutir au milieu de la disette, de la famine et des massacres. Dans ces temps d'extermination, un orateur l'a dit, «le bonheur n'était nulle part» j'ajouterai pas même chez les bourreaux, car le bonheur n'habite pas sous le même toit que les remords. Les camps seuls étaient devenus l'asile de la gloire, et pas toujours de la sûreté personnelle; et le même courrier qui annonçait la victoire de tel général, annonçait souvent le supplice de ses proches. Pour surcroît à tant de maux divers, nous eûmes vingt-cinq années de combats, dont il ne reste aucun fruit; et nous subîmes deux invasions étrangères, source intarissable de tant de larmes, de tant de privations, de tant de calamités, qui ont fini par mettre pour ainsi dire la France sous le scalpel de l'Europe. Cessons de vous entretenir des causes et des effets d'une révolution qui précipita dans le gouffre des catacombes les restes palpitans de milliers d'infortunés. Fuyons, mon cher Philoménor, fuyons des lieux qui nous rappelleraient plus vivement tant d'horreurs. Mais si les artisans de ces catastrophes épouvantables respirent encore l'air d'une patrie dont ils ont déchiré le sein, eux seuls, mon ami, doivent descendre dans ces cavernes sombres. Ah! puissent leurs remords et leur désespoir, puissent les soupirs et les pleurs d'un repentir tardif, apaiser d'augustes mânes; et surtout une Providence suprême et terrible, qui semble quelquefois sommeiller, mais qui, tôt ou tard, inexorable, attend et saisit le criminel, parce que la garantie de son impérissable justice est dans son éternité.

«Sans vous ensevelir tout vivant, mon cher Grec, dans les entrailles de la terre, suivez-moi plutôt dans un lieu où tout vous inspirera des idées tristes, mais qui ne révolteront pas au moins toutes les facultés de votre âme. Allons dans ce lieu d'un repos éternel, dans cette solitude paisible, jadis l'humble maison de plaisance du confident[14] de l'un de nos plus grands rois[15], et là nous rêverons ensemble.»

Philoménor y consentit; après une course longue, monotone, à travers des rues désertes, nous découvrîmes enfin cet amphithéâtre des trophées de la mort, où tous les âges, tous les rangs, toutes les conditions sont confondus, anéantis; où la pyramide du maréchal de France s'élève fastueusement à côté de l'urne modeste de l'homme de lettres; où la statue consacrée par des enfans pieux à la mémoire d'une mère chérie, se rencontre tout près du bas-relief ciselé par la main de l'Amour, qui semble sans cesse l'arroser de ses pleurs; où les vertus et les talens sont seuls immortalisés par les soupirs de la reconnaissance, et les regrets inspirés par le respect et l'admiration.»

Déjà nous avions franchi le seuil redoutable. Déjà nous étions dans l'asile des tombeaux, dont une pluie avait rendu les abords très-difficiles. «Dans quel abîme m'avez-vous conduit? s'écria mon jeune Grec, dont la chute subite et peu dangereuse m'avait d'abord alarmé. On devrait bien consolider et paver plus soigneusement l'entrée de cette fatale enceinte; peut-être, ajouta-t-il, n'a-t-on pas les fonds nécessaires?» «Que dites-vous? repris-je aussitôt. Ici l'intérêt vend au poids de l'or la poussière des sépulcres. L'avarice y a placé ses ateliers et ses comptoirs. Les coups redoublés du marteau et les cris aigus de la scie y déchirent votre oreille, y troublent le silence des mausolées, y interrompent les prières de la piété, et semblent y insulter aux gémissemens des malheureux. Aurait-on oublié ce vers du plus célèbre de nos poètes modernes:

Malheur à qui des morts profane la poussière![16]

Un ordre supérieur et formel avait, si je me le rappelle, éloigné ces sacriléges établissemens. Pourquoi ce réglement est-il enfreint? on y a construit une chapelle: que la maison des ministres saints qui seront employés à la desservir, aurait bien une couleur locale, si elle eût pris les formes d'un antique monastère. Et, malheureusement, les matériaux, je veux dire les ruines, ne manqueraient pas. Où seraient mieux placés de pieux ermites? quel téméraire oserait ici insulter à leur barbe vénérable et à leur robe de bure? quelle sensation n'éprouverait-on pas en apercevant ces solitaires errer comme des ombres au milieu des tombeaux! en les considérant implorer l'éternelle miséricorde pour ceux qui ne sont plus! en entendant les sons religieux de la cloche argentine retentir au milieu de ces bois sauvages, de ces bois qu'on ne peut trop multiplier par de nouvelles plantations, pour masquer les longues murailles de cette nouvelle vallée de Josaphat, qui semblerait alors n'avoir d'autre terme que les seules barrières opposées par la nature!»

«J'admire, reprit Philoménor, j'admire ce site pittoresque disposé comme exprès par la nature pour son triste emploi; mais, chose étonnante! je cherche sur cette colline des sentiers doucement sinueux, des gazons frais, des arbustes vigoureux qui me rappellent à la pensée consolante de l'immortalité, et qui semblent me dire: Tout n'est pas mort ici; et, faute de soins assidus et journaliers, je n'y rencontre qu'une végétation affaiblie, que quelques touffes d'herbe, souvent desséchées, sur une terre jaunâtre et aride. À chaque pas, mon œil est attristé par des arbres presque toujours aussi dépourvus de vie que les froides reliques qu'ils étaient destinés à couvrir de leur ombrage. Enfin, si je veux payer un juste tribut d'hommages à ces illustres ou touchantes victimes du sort, je ne puis quelquefois parvenir près d'elle, sans courir quelques dangers, tant les chemins y sont raboteux, inclinés, coupés de ravins et mal entretenus[17]. Du reste, pas une seule fontaine apparente pour les cérémonies expiatoires: pas un filet d'eau où le saule, ami des pleurs, puisse baigner ses rameaux mélancoliques. Quel est donc le gouffre où vont s'engloutir les trésors accumulés par le trépas? Que les impôts levés sur la douleur, sur l'amitié, sur la reconnaissance, seraient bien employés s'ils servaient uniquement à la conservation à l'entretien, à l'embellissement de ce lieu aussi fréquenté par les vivans que par les morts!»

«Abus déplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais presque sacrilège! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils n'y sont que pour un temps limité, si leurs héritiers n'ont pas acheté pour eux le droit d'y reposer éternellement.»

Philoménor gémissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux épars ou pressés les uns contre les autres, et que séparaient à peine quelques cyprès, nous remarquâmes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une figure très-agréable; mais qui nous parut absorbé dans la plus sombre tristesse; sa tête était nue et penchée; ses habits simples et en désordre; il contemplait un petit espace de terre où commençait à naître un peu de verdure, défendue par une balustrade. À peine reconnut-il une inscription gravée sur la croix noire qui dominait l'extrémité du tertre, que nous le vîmes s'incliner, tomber à genoux, se prosterner et prier avec ferveur. Tantôt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux mouillés de larmes; tantôt il tendait les bras vers la croix, comme s'il eût voulu serrer contre son cœur l'ami, le tendre ami dont un cruel trépas l'avait privé; tout-à-coup, il se lève précipitamment, cache furtivement un médaillon qu'il tenait à sa main, et se perd dans les massifs d'arbustes touffus d'où nous entendîmes quelques sons lugubres et mal articulés, qui ressemblaient aux accens d'un profond désespoir.

Ce spectacle inattendu, avait singulièrement piqué notre curiosité. Nous approchâmes de plus près, et nous lûmes distinctement sur le bois de la croix: Sicard. Dès-lors l'énigme était expliquée. Le jeune homme que nous avions surpris, était un sourd-muet qui venait payer à son digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa piété filiale. «Quoi! me dit Philoménor, vivement ému de cette scène romantique, quoi! des hommes dont la mémoire obscure les a devancés dans le cercueil, des hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de fastueux mausolées! et le bienfaiteur de l'humanité, celui qui fut le second père d'enfans déshérités par la nature de ses dons les plus communs, celui qui, par des moyens nouveaux, découvrit à ses élèves des organes inconnus à la pensée, n'a pas même une pierre tumulaire, une pierre brute, qui transmette à la postérité le souvenir de ses talens, de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recréer ici, pour la gloire de ce véritable grand homme, le prodige de la statue de Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire redire à l'airain retentissant de son immortelle statue: Ici repose Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les muets. J'aime à le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste appréciateur du vrai mérite, acquittera sans doute un jour la dette de la patrie et même de l'univers, en élevant une statue à cet excellent citoyen.»

Cependant nous étions descendus de la colline; Philoménor resserrait ses tablettes, sur lesquelles il avait copié les épitaphes les plus saillantes qu'il avait remarquées. «Comment laisse-t-on sans abri, s'écria-t-il, le seul monument gothique qui ait été transféré dans cette enceinte? La délicate architecture des tourelles funèbres du tombeau d'Héloïse et d'Abeilard résistera-t-elle à l'intempérie de votre climat rigoureux?» Tant d'édifices plus remarquables dépérissent ailleurs, faute de soins, que je sentis ma réponse expirer sur mes lèvres; et mon ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens étaient en parfaite harmonie. Après quelques momens de silence: «J'aurais voulu, lui dis-je, que le hasard ou la curiosité vous eussent conduit ici le jour des morts, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux vœux que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers, pour ces amis, qu'hélas! nous ne reverrons jamais: ou plutôt que nous retrouverons sans doute dans ce moment terrible, où secouant ce manteau d'argile qui les enveloppe, nos âmes s'élanceront dans le sein de l'éternité, non comme Élie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage ordinaire, et qui semblent appartenir à la poésie: il ne m'est pas permis de parler d'aussi grands intérêts, sans l'enthousiasme de l'espérance. Ô mon cher Philoménor, comme votre cœur eût été vivement ému, si comme moi, vous eussiez été témoin de la touchante sensibilité des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se disperser et chercher les endroits où gisent les restes mortels de leurs constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit si légers, profondément recueillis auprès du marbre, dernier dépositaire des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contemplé embrassant ici la colonne funéraire; là ceignant de couronnes de roses et d'immortelles des urnes chéries. Dans cet enclos environné de cyprès, vous eussiez aperçu des enfans groupés en cercle autour du tombeau d'un père, d'une mère adorée; vous les eussiez entendus se rappeler avec ivresse le peu d'instans qu'ils passèrent avec eux, et retracer les soins et les bienfaits dont ils furent comblés. Vous les eussiez enfin entendu gémir sur l'instabilité d'un bonheur si court. Je m'arrête, mon cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre cérémonie.»

«Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien différente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, née précisément le 2 novembre, voulut d'après les usages anglais, dont elle était éprise, célébrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un concert; de plus elle exigea de ma part une pièce de vers sur la fête qu'elle devait donner à ce sujet. Vainement j'essayai de la guérir de son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui représentai toutes les difficultés de l'espèce de thème qu'elle m'avait imposé. Ses volontés furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune beauté dont l'empire était fondé sur les vertus, les talens et les plus séduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mémoire n'a pas oubliés:

Ah combien j'ai senti la fatale influence
De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,
Ont éclairé votre heureuse naissance;
Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.
Vos yeux… sont des tyrans, adorable Silvie,
Où, plus d'un tendre ami croit lire son destin,
Qu'au soir, un mot fit naître et périr au matin.
Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:
Si leur sévérité vient glacer mes transports,
Et détruire à jamais l'illusion chérie;
C'en est fait: j'ai vécu; je touche aux sombres bords.