V
Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la Petite-Misère pour y voir Marichette.
Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans son canot, il disparut dans la nuit sombre.
Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:
—Bonjour Macloune!
—Bôjou Maïchette!
Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes, entrecoupées de sanglots déchirants:
—Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.
Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux Macloune.
Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.
Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations plaintives en se tenant embrassés.
Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les envahissait.
Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui soufflait toujours en tempête.
Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se dirent:
—Adieu, Macloune!
—Adieu, Maïchette!
Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans les vagues.
Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant d'atteindre la rive opposée.
Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.
Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le prêtre au plus tôt.
Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable désespérance et en murmurant le nom de Marichette.