Note de transcription:
L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Pour voir les corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot souligné en pointillés gris et le texte d'origine apparaîtra. La [liste] de ces corrections est donnée à la fin du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
CODE GALANT,
OU
ART DE CONTER FLEURETTE.
DU MÊME AUTEUR.
- Code civil.
- Code épicurien.
- Code conjugal.
- Code de la toilette.
- Code des honnêtes gens.
- Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.
- —— de la Révolution française, 8 vol.
- —— de la Garde Nationale, 1 v. in-8o.
- Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12.
- Une Blonde, 1 vol. in-8o.
- Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8o.
SOUS PRESSE.
- Histoire pittoresque, anecdotique et biographique de la Police de Paris, 1 vol. in-8o.
- Procès historiques, 2 vol. in-8o.
PARIS.—Imprimerie de Gregoire et Compagnie,
rue du Croissant, n. 16.
Gravure par Alfred Johannot.
CODE GALANT,
OU
ART DE CONTER FLEURETTE.
PAR HORACE RAISSON,
AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
Nouvelle édition.
Dans cette courte vie, tout est compte
et mécompte.
Charron. De la Sagesse.
PARIS.
OLLIVIER, ÉDITEUR,
QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.
DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
1837.
[PROLÉGOMÈNES].
Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de bonheur de la vie entière.
Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies sur l'amour!
Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en féliciter ou l'en plaindre.
Le Code Galant que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui, de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu, nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y rassembler surtout ce qui se rattache à l'art de conter fleurette, les idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré, déduire de faciles et précieux enseignemens.
Dans quelques parties de ce Code nous avons eu à aborder de délicates matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu; aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue. Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre: mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un style mâle, et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets collets-montés? Il y a cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du positif de la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la jeune France. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir, peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se pince pas les lèvres, est tout autant dans les mœurs constitutionnelles que le sérieux de nos philosophes frais émoulus du collége.
[1] Code gourmand, Code civil, etc.
Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des vœux pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi: nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
H. R.
En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
L'origine et l'étymologie du vieux dicton conter fleurette sont d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son élégance, son ardeur et sa dextérité.
[2] En 1566.
Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de tige.
Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune fille. Henri sent s'arrêter le battement de son cœur, un doux regard s'échange rapidement entre eux.
Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des écuries[3].
[3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens aratoires.
Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri; il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant sur lesquelles elle repose.
Depuis près d'un mois, le sensible Henriot en contait à Fleurette; tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire; toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour, allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à l'entrevue de Baïonne[4].
[4] Où fut résolu le massacre des protestans.
L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance, parlaient déjà au cœur de Henri; cette nécessité d'une première séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de l'avenir.
«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel que Fleurette seule devait acquitter.
«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent, présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
[5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle, plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et ne songea qu'à s'y soustraire.
Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla dans le cœur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,» répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas. Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles fait tressaillir son cœur; il va, vient, s'arrête..... Mais il aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche: il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint. Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis. Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu! pardonnez-moi!...»
Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent du moins la punition de Henri.
Fleurette fut, de toutes les maîtresses du Béarnais, la seule qui l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs, ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant, à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque fois que l'on tente de conter fleurette.
Code Galant.
[TITRE PREMIER].
Avant.
[CHAPITRE PREMIER].
De l'Amour.
ARTICLE PREMIER.
L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs, l'admiration et l'espérance[6].
[6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse des avances?
ART. 2.
Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
ART. 3.
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
ART. 4.
Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules, l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
ART. 5.
L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a cru voir.
ART. 6.
Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir.
ART. 7.
Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
ART. 8.
L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
ART. 9.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.
ART. 10.
L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections, même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
ART. 11.
Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir, donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd enfin le sentiment de la probabilité.
ART. 12.
Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent un manque de délicatesse. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter.
[CHAPITRE II].
De l'Attachement.
ARTICLE PREMIER.
L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
ART. 2.
Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
ART. 3.
Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y est privé des douces compensations de l'amour-propre.
ART. 4.
Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que celle qui inspire un violent amour.
ART. 5.
Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désœuvrement: c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!» disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
[CHAPITRE III].
Du Goût.
ARTICLE PREMIER.
Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte, moins la couleur.
ART. 2.
L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y montre constamment aimable.
ART. 3.
Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
ART. 4.
Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de ne pouvoir trouver mieux.
ART. 5.
Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la manière dont on la voit soi-même.
ART. 6.
La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais.
ART. 7.
Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
[CHAPITRE IV].
Du Caprice.
ARTICLE PREMIER.
Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
ART. 2.
Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
ART. 3.
On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du cœur, l'autre un calcul de l'esprit.
ART. 4.
Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai. Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs, il laisse encore plus de regrets.
ART. 5.
«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
[TITRE DEUXIÈME].
Pendant.
[CHAPITRE PREMIER].
Des Regards.
ARTICLE PREMIER.
Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus fine et plus vive.
ART. 2.
Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'œil a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
ART. 3.
L'œil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du cœur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
ART. 4.
Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel. L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient trouver la passion.
[CHAPITRE II].
Des Lettres.
ARTICLE PREMIER.
C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre dans notre langue, si féconde en écrits.
ART. 2.
Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au moyen d'une lettre.
ART. 3.
«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de mystère.
ART. 4.
«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d'un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le cœur sait parler au cœur.»
(J.-J. Rousseau.)
ART. 5.
Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi: Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que l'on a dit.
[CHAPITRE III].
Des Rendez-vous.
ARTICLE PREMIER.
Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un, brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre, démoralisé, interdit, reste court.
ART. 2.
Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se perd là par son excès.
ART. 3.
Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
ART. 4.
Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître, attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus simple et la plus sûre des rendez-vous.
ART. 5.
L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence, de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé, interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
ART. 6.
Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul, la passion et l'esprit.
[CHAPITRE IV].
Promesses et Sermens.
ARTICLE PREMIER.
Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre, quitte à tenir si l'on peut.
ART. 2.
Ainsi, entre gens de cœur, les protestations, les sermens, à jamais, pour la vie, doivent aller, venir, s'échanger comme les boulets sur un champ de bataille.
ART. 3.
Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
ART. 4.
Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de fidélité, et d'en exiger.
ART. 5.
Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler, d'offrir ses vœux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
[CHAPITRE V].
L'Accord parfait.
ARTICLE PREMIER.
Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
[7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme amoureuse.
Champfort, 4. 155.
ART. 2.
Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit admettre la possibilité d'un rival favorisé.
ART. 3.
L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
[8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les vœux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de divorce, parce que le mariage est un mystère;» et quel mystère! l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «Tu es Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam.» Mais que devenait ce mystère si l'Église se fût trouvée un nom du genre masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi bonne autorité que le Tu es Petrus, s'exprime ainsi dans son Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
ART. 4.
«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
[TITRE TROISIÈME].
Après.
[CHAPITRE PREMIER].
De la Jalousie.
ARTICLE PREMIER.
C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens de s'en guérir.
ART. 2.
«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
ART. 3.
Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
ART. 4.
Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette femme dont la vue seule arrête le battement de votre cœur.
ART. 5.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne peut aider à la supporter.
ART. 6.
Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
ART. 7.
Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour qu'il prendrait pour elle.
ART. 8.
Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu alors devient réalité.
ART. 9.
On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le cœur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
ART. 10.
«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,» disait madame de Coulanges.
ART. 11.
La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
ART. 12.
Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et de mépris de soi-même.
ART. 13.
La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
ART. 14.
«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas l'espérer.» (Montaigne.)
ART. 15.
Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant Othello. Il y apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
Trifles light as air
Seem to the jealous, confirmations strong
As proofs from holy writ.
[9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile.
[CHAPITRE II].
Brouille.
ARTICLE PREMIER.
La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
ART. 2.
Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique, de désœuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
ART. 3.
La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son imagination, d'inquiéter son cœur, d'y faire naître les soupçons et tous les petits doutes de l'amour heureux.
ART. 4.
Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse, ce qui est impossible à un homme.
ART. 5.
Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
ART. 6.
La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale dès le premier mois du mariage.
ART. 7.
La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
ART. 8.
En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites, vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait impossible.
[CHAPITRE III].
Du Raccommodement.
ARTICLE PREMIER.
«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
ART. 2.
C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations, mais encore aux réalités.
ART. 3.
Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
[10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
ART. 4.
C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté pour la vie, qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de voir trop tôt le dénoûment.
ART. 5.
Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille. Ainsi une femme ne doit jamais dire oui à l'amant qu'elle a trompé.[11]
[11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»
[CHAPITRE IV].
De la Séparation.
ARTICLE PREMIER.
Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes, c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la séparation est le seul recours d'un cœur trahi.
ART. 2.
Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
ART. 3.
Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable, c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
ART. 4.
On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés, qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux et bien plus fait pour donner le bonheur.