Applications.


[LA DÉCLARATION].


La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle, tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.

Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et la feinte d'une grande passion.

Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui peindre l'état de son cœur.

Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame, exerce une telle puissance sur un cœur de femme que souvent elle parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles préventions.

Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au cœur: un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque sorte imprégnée.

Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide éloquemment votre cause.

Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres: dictées par le cœur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire des lettres amoureuses.

Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras. Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans l'adresse.

On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette classe tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le mépris.

En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles détestent par une déclaration de principes; à celle de l'indifférent, par une déclaration de neutralité; c'est pour l'homme qu'elles aiment qu'elles réservent la déclaration de guerre.


[DES FEMMES, FILLES ET VEUVES].


Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près d'une romanesque.

Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand sur ses joues timides, son cœur tressaille, ses longues paupières se baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un charme si puissant.

Mais si l'on fait habilement germer dans son cœur une tendre confiance; si, moins timide, son œil ose interroger le regard de celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.

Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un cœur novice! L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.

L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.

Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai: «Qui dit amateur, dit ignorant.»

Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit, fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées inculquées dès la jeunesse?

Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.

Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou par son amant.

Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talens purement agréables, mais encore de tous les talens utiles à l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans sur les jeunes provinciaux de leur âge.

D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.

Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.

Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme, si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens.

Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans[12].

[12] M. de Stendhal.

Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force m'est de revenir sur mes pas.

C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de ses avantages, elle se tient toujours sur un qui vive que justifie sa hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans, une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres; son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.

Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée qu'on lui adresse de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.


[THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES].


«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»

(Boiste, Dict.)

«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,

Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:

Il veut des soins ingénieux, constans;

Cherche, étudie et les lieux et les temps,

Compare, oppose, et voit d'un œil austère

L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»

(Bernard.)

C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur parler physionomie et sympathie; et cependant il n'est aucun de ceux à qui ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace, n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier son sourire, cette attention mélangée d'espérance et de curiosité, n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?

Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée; aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées, d'habitudes et de mœurs pouvait assurer le bonheur d'une union durable.

Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon, l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis, à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des passions, parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même les fait tourner à son avantage.

Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs disent que les règles se confirment par l'exception.

On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et enfin l'aspect de leur personne.

Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres parties: en effet, tout le corps humain est un, et chaque symétrie a sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.

Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires et uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la science physiognomonique.

Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace: elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les inductions physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous placerons donc au premier rang la tournure.

DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE.

La tournure et les divers mouvemens du corps chez les femmes, lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la double connaissance du physique et du moral.

Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère dissimulé un fond d'égoïsme; celles, au contraire, qui marchent franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles, généreuses et sincères.

La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers trottent-menu; une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère trompeur, un tempérament paresseux.

Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins d'accord.

DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS.

On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse, au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de l'esprit et dans la nature du caractère.

Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière. Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité des caractères et des mœurs. En appliquant cette observation avec discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve encore assez sensible pour révéler quelque qualité, quelque travers. Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la forme d'une collerette, la manière de draper un châle, tout doit préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on veut deviner avant de chercher à lui plaire.

DU RANG ET DE LA FORTUNE.

A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit deviner le rang et la fortune de la famille à laquelle chaque jeune fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise et de la beauté.

Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance, une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent effacer ni l'éducation ni le changement de situation. Il suffit d'une bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de l'artiste.

DE LA VOIX.

Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution; enfin la voix cassée témoigne chez les femmes qu'elles sont privées de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.

Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et haut, sont des signes également caractéristiques.

Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis, précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une conséquence de la pesanteur de l'esprit.

Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère; celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes; celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont égoïstes et intéressées.

On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec la voix dont elle les prononce.

DU CHANT.

Rien n'indique mieux la disposition intérieure de la femme et son plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le rhythme musical auxquels elle accorde la préférence. Ainsi, celles qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.

Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent, dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent, inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui de cette observation la préférence que les grandes dames du noble faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck, vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.

Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière; au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et l'empreint de ses sensations et de ses sentimens.

La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un tempérament sain et robuste.

DES GOUTS DIVERS.

Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les cœurs simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent avec les vieillards.

L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de la peinture et des fleurs.

Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de préjugés.

Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des occupations propres à développer la force et les passions; un esprit faible ne fera jamais que des poupées.

De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens maigres et végétaux.

Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des passions tendres.

L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé vers la volupté.

On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui, dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les juger dans ces momens où l'abandon fait percer le naturel et le dégage de feinte et d'apprêts.

DU STYLE.

Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»[13] On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique, spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son caractère, on saisit sa physionomie.

[13] Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César écrivait du même style dont il combattait.»

On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses, des exagérations d'une lettre de femme, l'endroit où elle se trahit et dévoile son caractère avec sa pensée.

DES MŒURS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.

C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions quotidiennes de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent les goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une capacité.

La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la dissipation.

Les mœurs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les penchans qui ont été comprimés se développent. A ce moment, l'amour des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé; celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame. Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres, rangées, studieuses, naturellement réfléchies et concentrées en elles-mêmes.

Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.

DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS.

La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention, ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté noir comme lui sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier d'affection.

Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions, savoir:

1o Les yeux et le front.

Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.

2o Les joues et le nez.

Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la douleur et de la volupté.

3o La bouche et le menton.

Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes, trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.

C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans l'expression des regards que se font lire les sentimens, que se peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat, l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front, heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations auxquelles leur cœur est en proie.

Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le front.

Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également, quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues et des coins de la bouche.

Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement, renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à peindre au vif les affections de la femme.

Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action vertueuse ou vicieuse, elles en saisissent l'air sans y penser, et cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le cœur d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent extérieurement sur elle.

Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont portées à l'extérieur.

Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.

Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres se raidissent, le sang bouillonne.

Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le cœur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.

Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives aux individus, ne peuvent être continuelles et sont inhérentes à celles-ci.

Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.

La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent à un esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et vulgaire; un œil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une ame tendre, douce et craintive.

Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un juge observateur et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes; l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider la question.

De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, le lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu d'enfant, on pourrait dire que la physiognomonie donne barre sur le beau sexe, mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.


[APOLOGIE]
De la Coquetterie.


Mademoiselle de Scudéry, dans ses Conversations morales, après avoir ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait venir le mot coquette de l'italien civetta, chouette: elle prétend que la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient des adorateurs.

Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans le mot coq, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.

Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés. On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces réunions où le désir de paraître aimable porte chacun à faire valoir les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie: les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes adultères et déréglées, et des courtisanes.

Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs mœurs aucune trace de coquetterie.

Ce fut sous Catherine de Médicis seulement que la coquetterie prit naissance: c'était un caractère nouveau.

Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir, d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre n'eût également agi sur les cœurs: il porta les hommes à ne pas voir avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel, parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant auxiliaire, la coquetterie.

Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes. Brantôme nous apprend dans le Panégyrique de Catherine de Médicis, que cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur, dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France: «C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses aimables agens diplomatiques.

Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs, montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter les courages et soumettre les cœurs.»

Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie dans l'acception véritable du mot.

La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux; son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc chose si facile que de soumettre les besoins du cœur aux jouissances de l'esprit?

Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux efforts constans que l'on tente pour toucher son cœur; il ne voit dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.

A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens, nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»

Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un amant.

Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire, qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.

Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.

Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientôt d'une coquette qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature: ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois, les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se faire un cercle de chevaliers de l'espérance, elles aient dédaigné un caractère qui ne leur pouvait réussir.

Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait à s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos mœurs! Nos petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes qui brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter l'oreille qu'à l'amour.

Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut, voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la laisser dégénérer en galanterie.

La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de l'esprit.

La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous donc en exprimant ce vœu du plus profond de notre cœur: Puissent les femmes devenir chaque jour plus coquettes!


[MACÉDOINE D'APHORISMES],
Pensées, Lieux Communs, etc.


Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.

Eprouve ton cœur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui n'est pas net.

M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16 ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari: aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»

Remarque. Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le contrat d'union.

Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.—Les jeunes femmes agissent de même: elles se piquent d'amour-propre.

Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime. Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même.

«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail, chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)

L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.

L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même.

Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!

En amour, quand on divise de l'argent, on augmente l'amour; quand on en donne, on le tue.

Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime plus que la vie.

Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du cœur et de la capacité d'aimer.»

Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.

Dans une société très avancée, l'amour-passion est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.

«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne vivre point que de vivre d'aumône.»

Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une grande passion.

«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les douleurs plus aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plus grandes extases et ravissemens d'esprit.»

C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les symposiaques, et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du philosophe.

Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet.

«J'appelle plaisir toute perception que l'ame aime mieux éprouver que de ne pas éprouver.

»J'appelle peine toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver.[14]»

[14] Maupertuis.

Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est une peine: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus attrayantes.

«Il ne faut pas penser à gouverner un cœur tout d'un coup et sans aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable.» (Labruyère.)

On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait.

La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur, ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.

Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.

Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit pas, à cause de sa passion.

Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime en lui prenant la main.

Il faut aussi parfois citer les génies positifs: osons donc invoquer en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez, Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, sur les Progrès de l'Entendement humain: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on dise, d'être détaché du bien propre.

Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit dans Mademoiselle de Clermont: «Par la suite, l'expérience lui apprit que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»

La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.

L'influence de l'éducation et des mœurs de l'enfance se fait toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux de toutes les dames qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.

Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède, auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie, duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit. Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le penser.»

Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise tête de sa femme.

«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes passions forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)

Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un vice du cœur, la coquetterie un déréglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr.

«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.

Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.

Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.

Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.

Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres, elles aiment l'amour.

Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des mœurs galantes si renommées du moyen-âge.

L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de singulières analogies et un piquant intérêt.

[DES COURS D'AMOUR].

Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une époque beaucoup plus reculée.

Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre mariés?

Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15].

[15] André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Arétin.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois l'opinion eût soutenu cette institution.

André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les cours d'amour

André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, Vie des poètes provençaux, dit, page 15:

«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, il les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à Signe et Pierrefeu, ou à Romanin ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts qu'on nommait lous arrêts d'amours

Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:

[16] Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance de Toulon et de Brignoles.

Dans la Vie de Bertrand d'Alamanon, Nostradamus dit:

«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»

A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les œuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs..... dames illustres et généreuses[17] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.....

[17]

Nostradamus, page 217.

»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels, esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de leur amour.»

Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:

«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de toute la cour, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»

La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:

«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»

On trouve dans un autre jugement:

«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.

»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce jugement, etc.»

André, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre de dames et de chevaliers.

André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: Le véritable amour peut-il exister entre époux?

Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait pas aux arrêts des cours d'amour?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.

Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours d'amour?

Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire commandée par l'honneur?

Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus qui me mette à même de résoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?»

Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement, recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18].

[18] Nostradamus, page 131.

La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux judiciaires de cette époque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon et de Marseille.

N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en 1174 qu'en 1822?

Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur les règles du code d'amour.

Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André, le chapelain.

Il y a trente et un articles. Les voici:

CODE D'AMOUR
DU XIIe SIÈCLE.

1.

L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.

2.

Qui ne sait céler ne sait aimer.

3.

Personne ne peut se donner à deux amours.

4.

L'amour peut toujours croître ou diminuer.

5.

N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.

6.

Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.

7.

On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une viduité de deux années.

8.

Personne, sans raison plus que suffisante, ne doit être privé de son droit en amour.

9.

Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par l'espoir d'être aimé).

10.

L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.

11.

Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en mariage.

12.

L'amour véritable n'a désir de caresses que venant de celle qu'il aime.

13.

Amour divulgué est rarement de durée.

14.

Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les obstacles lui donnent du prix.

15.

Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.

16.

A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.

17.

Nouvel amour chasse l'ancien.

18.

Le mérite seul rend digne d'amour.

19.

L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.

20.

L'amoureux est toujours craintif.

21.

Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.

22.

Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection d'amour.

23.

Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.

24.

Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.

25.

L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce qu'il aime.

26.

L'amour ne peut rien refuser à l'amour.

27.

L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.

28.

Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses sinistres de ce qu'il aime.

29.

L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.

30.

Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle aime assidûment et sans interruption.

31.

Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme par deux femmes[19].

[19]

  1. Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.
  2. Qui non celat, amare non potest.
  3. Nemo duplici potest amore ligari.
  4. Semper amorem minui vel crescere constat.
  5. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.
  6. Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.
  7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.
  8. Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.
  9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.
  10. Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.
  11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.
  12. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.
  13. Amor rarò consuevit durare vulgatus.
  14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parùm facit haberi.
  15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.
  16. In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.
  17. Novus amor veterem compellit abire.
  18. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.
  19. Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.
  20. Amorosus semper est timorosus.
  21. Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.
  22. De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus crescit amandi.
  23. Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.
  24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.
  25. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere.
  26. Amor nihil posset amori denegare.
  27. Amans coamantis solatiis satiari non potest.
  28. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.
  29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.
  30. Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine detinetur.
  31. Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus mulieribus unum.

Fol. 103.

Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.

Question: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»

Jugement de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....

»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3e jour des calendes de mai, indiction VIIe[20]

[20] «Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?

»Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare...

»Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabil vobis sit ac veritate constanti.

»Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»

Fol. 56.

Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour: «Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.»