DU CHOIX
Qu'on doit faire entre les divers
Sentimens qui partagent les
CHRÉTIENS
par Mr. LE CLERC.
§ I.
u'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jésus-Christ.
Il n'y a point d'homme sensé, qui ait lu les Livres du Nouveau Testament, pour s'instruire dans la connoissance de la Vérité, qui n'avoue que Grotius a renfermé dans ses 2. & 3. Livres les motifs de crédibilité les plus forts que la Vérité puisse présenter à l'Esprit. C'est pourquoi celui qui désire son salut, & d'arriver un jour à l'Immortalité bienheureuse, doit s'atacher à la Doctrine renfermée dans ces Livres pour en faire l'objet de sa foi; pratiquer les Préceptes qu'elle lui impose, & fixer toute son espérance, sur les biens qu'elle lui promet. Autrement celui qui paroîtroit convaincu de la vérité de la Religion Chrétienne, & qui n'auroit pour sa Doctrine, ses préceptes, & ses promesses ni l'obéissance, ni la foi, qui leur sont dues, tomberoit en contradiction avec soi-même, & prouveroit qu'il n'est Chrétien, ni de coeur, ni d'esprit.
Or entre les préceptes que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont donné, il y en a un qui nous oblige à confesser publiquement [1]devant les hommes, que nous sommes ses Disciples, si nous voulons qu'il nous reconnoisse au dernier jour lorsqu'il viendra pour juger les Vivans & les Morts; au contraire si nous refusons de le reconnoître devant les hommes pour notre Maître, il refusera de nous avouer pour ses disciples. [2]Jésus-Christ n'a pas voulu que ceux qui s'atacheroient à lui fussent des Disciples cachés, qui parussent avoir honte de sa Doctrine, & sur qui l'estime des hommes ou leurs bienfaits, leurs menaces & les supplices mêmes fissent plus d'impression que ses préceptes, & les promesses qu'il leur fait de leur donner la Vie éternelle. Mais il a voulu que ceux qui sont Chrétiens en fissent une profession publique, pour porter tous les hommes à embrasser la vraye Religion, & que si la Providence le jugeoit à propos, ils scellassent par leur mort la profession de leur foi [3]remettant leurs Ames entre les mains de Dieu, pour montrer qu'ils préférent ses préceptes à toutes choses. C'est ce qui a fait dire à St. Paul [4]que si nous confessions le Seigneur Jésus de notre bouche, & que nous croyions dans nos coeurs que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, nous serons sauvés; car de coeur, ajoûte-t-il, on croit pour obtenir la justice, & de bouche l'on confesse pour avoir le Salut; car l'Écriture dit, que tous ceux qui croiront en lui, n'en auront point de confusion. Sur ce principe, il faut que celui qui reconnoît la Religion Chrétienne pour véritable découvre ses sentimens & sa foi, sans déguisement & sans crainte, lorsque l'occasion s'en présente.
Note 1:[ (retour) ] Devant les hommes &c. C'est Jésus-Christ qui parle Matt. X. 32. Où il dit Quiconque fera profession d'être à moi, devant les hommes; je le reconnoîtrai pour mien, devant mon Pére, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les hommes; je nierai aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au Ciel. Vol. 2. Tim. II. 12. Apocal. III. 5.
Note 2:[ (retour) ] Jésus-Christ n'a pas voulu. C'est pourquoi il dit Matt. V. v. 14. Que ses Disciples sont la lumiére du Monde; qu'une Ville située sur une montagne, ne sauroit être cachée, qu'on n'allume point une lampe, pour la mettre sous un boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison &c.
Note 3:[ (retour) ] Remettant leurs Ames. Luc XII. 4, Jésus-Christ. nous deffend de craindre ceux qui tuent le Corps, & qui après cela n'ont plus rien à vous faire davantage & il nous ordonne de craindre celui qui, après qu'on a été tué, a le pouvoir de jetter dans la gêne. Il prédit à ses Disciples Matt. X. 39. & suivans une infinité de maux, de toute espéce, leur disant que celui qui aura conservé sa vie, la perdra & celui qui aura perdu sa vie, à cause de lui, la trouvera. Préceptes auxquels les premiers Chrétiens ont obéi avec une fidélité constante, puisque le glorieux témoignage qu'ils ont rendu à la vérité de l'Évangile, les a fait appeller Martyrs, c'est-à-dire Témoins.
Note 4:[ (retour) ] Si nous confessions. Rom. X. 9, 10, 11.
Ensuite l'on doit s'atacher à connoitre ceux qui sont du même sentiment, & [5]entretenir avec eux une union parfaite, une paix profonde, & une amitié tendre & sincère, puis que la marque à laquelle Jésus-Christ veut que ses Disciples soient reconnus, c'est de s'aimer les uns les autres, & de se rendre mutuellement tous les services dont ils sont capables. Il les a même exhortez, [6]de s'assembler en son nom, leur promettant que lorsque deux, ou trois Chrétiens seroient dans un même lieu en son nom, il seroit au milieu d'eux; ce qui fait qu'outre que ces Assemblées mutuelles entretiennent & fortifient l'union & la charité, elles contribuent [7]à perpétuer la Doctrine, qui pourroit varier, s'il étoit permis à chaqu'un de conserver sa foi en particulier, sans que personne en fût témoin; car ce qui est caché s'oublie facilement, & disparoît peu-à-peu, mais Jésus-Christ a voulu que sa Doctrine, & les Églises que la suivroient, durassent jusqu'à la fin du Monde, afin de continuer à répandre ses grâces & ses bénédictions sur les hommes.
Note 5:[ (retour) ] Entretenir avec eux &c. Jean. XIII. 34, 35. Je vous fais un nouveau commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres; afin que vous vous entr'aimiez, comme je vous ai aimez. Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tout le monde connoîtra à cela que vous êtes mes Disciples. Vol. 2. Jean. II. 7. III. 11. 16. 23.
Note 6:[ (retour) ] De s'assembler en son nom. Matt. XVIII, 19, 20.
Note 7:[ (retour) ] À perpétuer la Doctrine. C'est ainsi que les Philosophes ont transmis leur Doctrine à la Postérité, la faisant enseigner dans les Écoles publiques, mais les Églises Chrétiennes unies ensemble par des liens plus étroits, & plus forts transmettent avec plus de certitude & de facilité la Doctrine qu'elles ont reçue de leur Maître, ce qui ne pourroit se faire sans Assemblées. Pythagore voulut éprouver ce moyen, mais il le tenta inutilement, parce que sa Doctrine n'avoit rien de céleste. Voi Laërce & Jambliq.
C'est pourquoi celui qui a connu la Religion Chrétienne par l'étude du Nouveau Testament, & qui est persuadé de la vérité de cette Religion doit embrasser sa Doctrine [8]& s'atacher à ceux qui la professent; mais comme il n'y a point aujourd'hui d'Assemblées particuliéres, & qu'il n'y en a jamais eu, qui puissent prendre le titre de Chrétiennes à l'exclusion des autres, on ne doit pas s'en raporter à la seule dénomination extérieure, ni se joindre [9]sans examen & sans discernement à tous ceux qui se disent Chrétiens. Il faut examiner si leurs Dogmes sont conformes à la pureté de la Doctrine qu'on a puisée dans la lecture du Nouveau Testament. Sans cela il pourroit arriver que nous regarderions comme une Assemblée Chrétienne, celle qui n'en auroit que le nom. Il est donc de la prudence d'un homme sage de ne s'engager jamais dans aucune Église sans être persuadé qu'on y enseigne la pure Doctrine de Jésus-Christ, & qu'on ne l'obligera jamais à rien dire ou pratiquer qui soit contraire à ce que Jésus-Christ a prescrit, & enseigné.
Note 8:[ (retour) ] S'atacher à ceux. Voi. Ép. Tim. & Tit. où l'Apôtre leur ordonne d'établir des Églises; & Heb. X. 25.
Note 9:[ (retour) ] Sans examen. Vol. I. Thessal. v. 21. Mais S. Jean s'explique plus clairement sur ce sujet. I. Ép. IV. 1. Mes chers frères, dit-il, ne croyez pas à tout Esprit; mais examinez les Esprits, pour savoir s'ils viennent de Dieu. Car plusieurs faux Prophétes sont venus au Monde.
§. II. Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de Chrétiens.
Les Chrétiens ne s'accordant pas dans leurs sentimens, & étant non seulement divisés par des Opinions différentes, mais, ce qu'on ne peut dire sans les couvrir de honte, se condamnant les uns les autres, & se proscrivant de leurs Assemblées, avec les marques de la haine la plus forte, il y auroit non seulement de l'imprudence, mais de l'injustice & de la précipitation de s'atacher sans discernement à quelqu'une de ces Assemblées, & de condamner les autres sans les connoître. Un homme ne pourroit regarder comme une Église Chrétienne, celle qui rejetteroit une partie de la vraye Religion selon l'idée qu'il en a conçue, & condamneroit ceux du sentiment contraire; il ne pourroit même, se persuader que tous ceux qui seroient condamnés par cette Église particuliére qui les chasseroit de son sein méritassent d'en être exclus. Par conséquent un homme sage & prudent doit examiner ceux qui sont les plus dignes de porter le saint nom de Disciples de Jésus-Christ, & s'unir à eux.
Si l'on demande ce qu'il faudroit faire selon l'Esprit du Christianisme s'il ne se trouvoit aucune Assemblée Chrétienne qui enseignât publiquement la Doctrine de Jésus-Christ, & qui n'obligeât personne à condamner ce qui lui paroîtroit véritable. Alors celui qui auroit découvert l'Erreur, devroit s'appliquer à en retirer les autres, joignant à une prudence consommée [10]la bonne foi & une sincérité parfaite, crainte de fournir aux autres quelque sujet de scandale, d'avoir travaillé sans fruit, & perdre l'espérance de leur insinuer la Vérité, & l'esprit de modération qui en est inséparable. Alors on pourroit dire avec sagesse & modestie ce qu'on croiroit être vrai, sans taxer d'erreur, ceux qui croient avoir la Vérité pour eux; mais Dieu n'a jamais abandonné, & n'abandonnera jamais le nom Chrétien jusqu'au point qu'il ne se trouve aucun homme digne de le porter, ou qui ne puisse s'en rendre digne, & avec lequel on puisse s'unir, supposé que les autres ne voulussent pas ouvrir les yeux à la lumiére de la Vérité, de sorte qu'on fût contraint de se séparer des opiniâtres, ce qu'on ne doit faire cependant qu'après avoir tenté toute sorte de moiens; [11]s'il n'est pas permis de leur dire son sentiment avec douceur & modestie, & de suspendre son jugement à l'égard de ceux qu'on ne croit pas coupables ni par conséquent dignes de condamnation. La Religion Chrétienne défend de parler contre sa conscience, de mentir, de condamner les Innocens; Et il est certain que celui qui plein de respect & d'admiration pour la sainteté des Préceptes que Dieu lui a donné souffriroit toutes choses, plutôt que de les enfraindre, seroit très-agréable à Dieu, puis qu'une action de cette nature qui ne peut avoir pour principe qu'une connoissance de ses devoirs, & un amour très-ardent pour Dieu, ne peut manquer de lui plaire.
Note 10:[ (retour) ] La bonne foi. Ceci est conforme au Précepte de Jésus-Christ, qui Matt. X. 16. nous ordonne d'être prudens comme les Serpens, & simples comme les colombes. Simplicité qui ne doit pas cependant nous engager dans l'imprudence, & prudence qui doit nous éloigner de la fourberie, crainte de pécher contre la bonne foi. Nous pouvons même dire qu'il y en a très-peu qui se garantissent de ces écueils en prenant un juste milieu entre ces deux extrémités.
Note 11:[ (retour) ] S'il n'est pas permis. Pendant qu'on a le droit de suivre les lumiéres de sa conscience, & d'agir selon ses principes, on n'est point obligé de se séparer d'une Communion à moins qu'elle n'eût corrompu les fondemens du Christianisme; mais lorsqu'elle peut opprimer les consciences, & qu'on ne peut demeurer au milieu d'elle, qu'en dissimulant, ou renonçant à la Vérité, il faut alors l'abandonner puisqu'il n'est pas permis de mentir, ni de cacher la Vérité pour faire triompher l'Erreur & le Mensonge, autrement la lumière seroit mise sans le boisseau. C'est pourquoi Jésus-Christ ne s'est point séparé des Assemblées des Juifs, & les Apôtres ne les ont point abandonnées, pendant qu'il leur a été permis d'y enseigner & professer la Doctrine de leur Maître. Voi. Act, XIII. 46.
C'est pourquoi dans cette diversité de sentimens qui partagent les Chrétiens il faut examiner ceux qui pensent le plus juste; & ne condamner les autres, qu'après une pleine certitude qu'ils le méritent; nous atachant à ceux qui ne nous obligent à croire aucun Dogme que nous regardions comme faux; ni à condamner ceux que nous croïons vrais. Si nous ne pouvions trouver ces choses dans aucune Assemblée Chrétienne, il faudroit alors nous retirer avec ceux qui sont dans le même sentiment, pour n'être pas contraint de mentir en trahissant la Vérité.
§. III. Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la vérité.
Une des questions les plus importantes, & des plus difficiles à décider, c'est celle où l'on demande qui sont ceux de tous les Chrétiens dont nous voions les Assemblées, qui pensent plus juste sur la Religion, & qui soient par conséquent plus dignes du nom de Chrétien qu'ils portent. Toutes les Communions différentes qui se sont séparées de Rome, & celle de Rome même, prétendent à ce glorieux privilége, mais mettant à l'écart toutes les raisons qu'elles apportent pour justifier ce titre, nous disons que l'une n'est pas plus croïable que l'autre, car il faudrait être insensé pour se laisser conduire sur ce sujet[12] au hazard, & terminer toutes les Controverses par un coup de déz, pour ainsi dire.
Note 12:[ (retour) ] Au hazard. Voi. la Not. 9. pag. 379, §. II.
Or Grotius n'ayant prouvé la vérité d'aucun des Dogmes de toutes les Communions qui se disent Chrétiennes, mais s'étant uniquement ataché à la Religion que Jésus-Christ & les Apôtres ont enseignée aux hommes, il s'ensuit qu'il faut préférer cette assemblée de Chrétiens qui ne reçoit précisement que la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres. On peut regarder comme la seule & vraye Religion Chrétienne, celle qui sans aucun mélange, sans aucune production de l'Esprit humain, peut se raporter toute entiére à Jésus-Christ comme à son Autheur; C'est à elle qu'il faut appliquer les preuves que nous trouvons dans son 2. Livre de la vérité de la Religion Chrétienne & qui ne peuvent convenir à aucune autre, si elle ne lui est conforme. Si quelqu'un ajoute ou diminue à la Doctrine de Jésus-Christ, il s'éloigne d'autant plus de la Vérité, que les additions ou les retranchemens qu'il fait, sont plus ou moins considérables, & lorsque je parle de la Doctrine de Jésus-Christ, j'entens celle qui est reçue comme telle de tous les Chrétiens, & qu'ils conviennent tous être renfermée dans les Livres du Nouveau Testament, ou pouvoir en être déduite par des conséquences tirées de ses Principes. A l'égard des Dogmes qui, selon le sentiment de quelques-uns, ont été établis de vive voix par Jésus-Christ, & les Apôtres, & se sont ensuite répandus par la Tradition, ou quelqu'autre moien qui les a transmis, de sorte qu'ils n'ont été écrits que long-tems après, je me contenterai de dire qu'ils ne sont pas reçus de tous les Chrétiens, comme sont les Livres du Nouveau Testament; je ne dirai pas qu'ils soient faux, à moins qu'ils ne soient contraires aux lumieres de la Raison & de la Révélation, mais je dirai que leur Origine est incertaine & douteuse; & que tous les Chrétiens ne s'accordent pas sur ce point comme sur les Dogmes dont Grotius a démontré la vérité. Or il n'y a point d'homme sage qui connoissant l'incertitude d'une chose,[13] voulût s'y apuyer comme s'il en étoit très-persuadé, sur tout dans une affaire de la derniére importance.
Note 13:[ (retour) ] Voulût s'y apuyer C'est ce que St. Paul nous enseigne Rom. XIV. v. 23. où il dit que tout ce qui n'est point de foi est péche, où nous avons raporté les paroles de Philon dans son Livre des Errans Edit. Par. p. 469. Où il dit que le plus beau de tous les sacrifices, & la plus excellente de toutes les victimes, c'est de se tenir tranquile, & suspendre son jugement dans les choses qui ne touchent point la foi: & un peu après il ajoûte, qu'un Esprit paisible est en sureté dans les ténèbres, c'est-à-dire lorsqu'on ne sait quel parti prendre.
§. IV. Des choses dont les Chrétiens sont d'accord & de celles ou ils sont d'un sentiment contraire.
Quoiqu'on voie parmi les Chrétiens les disputes les plus vives, soutenues avec chaleur & animosité, qui les engagent à s'accuser mutuellement de nier les choses les plus évidentes, & les mieux prouvées, cependant il y en a qui sont si claires que chaqu'un les admet sans contradiction, ce qui forme une démonstration convainquante de leur vérité, puis qu'elles sont reçues d'un consentement unanime, sans que l'Esprit de contestation & de chicane qui aveugle ses Partisans puisse y former aucun nuage. Je ne prétens pas dire que toutes les choses dont on dispute soient incertaines & douteuses, parce que les Chrétiens n'en conviennent pas unanimement; car une chose peut paroître obscure à certaines Personnes, qui la trouveroient claire, si le préjugé, ou quelqu'autre Passion ne l'obscurcissoit dans leur Esprit; mais il n'arrivera presque jamais que des Partis contraires, & acharnés à la dispute, s'accordent sur une chose qui est obscure.
Les Chrétiens qui vivent aujourd'hui conviennent premiérement ensemble du nombre & de la vérité des Livres du Nouveau Testament; & si les Savans sont en dispute sur quelques Épîtres,[14] c'est une chose qui n'est d'aucune conséquence puisqu'ils conviennent tous qu'elles sont divinement inspirées, & que ces sortes de controverses ne peuvent apporter aucun changement à la Doctrine Chrétienne. Ce consentement unanime est de la derniére conséquence, puisqu'il s'agit ici de la source indubitable de la Révélation sous la nouvelle Alliance, & qu'à l'égard des autres monumens de révélation que quelques-uns reçoivent, d'autres les révoquent en doute.
Note 14:[ (retour) ] Sur quelques Épîtres. Celle aux Hébreux, la 2. de St. Pierre, & les deux derniéres de St. Jean, sur les Autheurs desquelles les Savans sont partagés.
De plus les Chrétiens s'accordent sur plusieurs Points de Foi qui renferment ce qu'on doit croire, espérer, & pratiquer; par exemple, ils croient tous, pour retracer ces principaux Points, I. qu'il y a un Dieu Éternel, tout-puissant, souverainement bon & saint; qui posséde dans le dégré les plus parfait, les Attributs les plus excellents, sans aucun mélange d'imperfections; qu'il a créé le Monde, & tous ceux qui l'habitent, & qu'il conduit & gouverne toutes choses par les Loix de sa souveraine Sagesse. II. Que ce Dieu a un Fils unique, savoir Jésus-Christ né à Bethléem de la Vierge Marie sans connoissance d'homme, sous la fin de la vie d'Hérode le Grand, & sous l'Empire de César Auguste; qu'ensuite il fut ataché à la Croix où il mourut sous le Regne de Tibère, Ponce Pilate étant Intendant de la Judée; que sa Vie est raportée fidellement dans l'Histoire de l'Évangile; qu'il avoit été envoyé par son Pére pour apprendre aux hommes le chemin du salut, les racheter par sa mort de la malédiction éternelle, & les réconcilier à Dieu; que la vérité de sa Mission à été confirmée par plusieurs miracles, que sa mort a été suivie du triomphe de sa Résurrection, & qu'après avoir conversé plusieurs fois avec plusieurs Personnes, qui l'ont vu & touché, il est monté au Ciel en leur présence & eux le regardant; qu'il y regne, & n'en reviendra qu'au dernier jour, lorsque les Vivans & les Morts étant sortis de leurs Tombeaux, il les jugera selon l'Evangile; que tout ce qu'il a enseigné doit faire l'objet de nôtre foi, & que ce qu'il a commandé doit faire celui de notre obéïssance, soit qu'il regarde le Culte de Dieu, l'Empire que nous devons avoir sur nos passions, ou la charité du Prochain; que l'homme n'a jamais reçu de Préceptes plus saints, meilleurs, plus utiles,& plus conformes à sa nature, quoique tous les hommes, excepté Jésus-Christ, les transgressent, & ne puissent arriver au salut, que par la miséricorde de Dieu. III. Qu'il y a un Saint Esprit que les Apôtres de Jésus-Christ ont reçu, qui a opéré plusieurs miracles en leur faveur, & par leur ministére, qui anime la piété des hommes fidéles, & les fait perséverer dans l'obéïssance qu'ils doivent à Dieu, les fortifiant dans les Epreuves de cette vie, & que cet Esprit saint nous parlant par la voix des Apôtres, exige la même foi & la même obéïssance que le Pére & le Fils. IV. Que l'Église Chrétienne a été fondée & conservée depuis le tems de Jésus-Christ jusqu'au nôtre par le Pére, le Fils & le S. Esprit; que tous ceux qui joindront la repentance à la foi, obtiendront miséricorde de Dieu, & seront participans de la Vie éternelle lorsque Jésus-Christ viendra pour les résusciter; & qu'au contraire ceux qui auront refusé de croire à l'Évangile & de pratiquer ses Préceptes resusciteront, s'ils sont morts, pour souffrir des supplices éternels. V. Que tous les Chrétiens doivent reconnoître & professer ces vérités, soit dans le Batême où ils promettent de vivre d'une maniére conforme aux Régles de l'Évangile, & éloignée de vices & de la corruption du siécle, soit dans la S. Cene, où nous annonçons la mort de Jésus-Christ, selon ses préceptes, jusqu'à ce qu'il vienne, faisant connoître que nous voulons être ses Disciples, & regarder comme nos fréres ceux qui la célébrent comme nous, afin que ces Cérémonies étant pratiquées avec le respect & la piété qu'elles demandent, nous procurent l'Esprit de Dieu, & ses bénédictions spirituelles & célestes.
[15]Tous les Chrétiens croyent ces choses, & celles qui y ont une liaison essentielle (car il ne s'agit pas ici d'entrer dans un détail plus étendu sur ce sujet) & ils s'accordent tous sur ces Points, si ce n'est que quelques-uns y ajoûtent plusieurs choses pour servir de Commentaire, d'explication & de supplément à la Doctrine que nous avons raportée; ce qu'ils ne prouvent pas par les Écrits des Apôtres, mais par la Tradition, par la Pratique de l'Église, & quelques Écrits modernes, qui selon leur sentiment se sont perpétués de siécle en siécle. Je ne dirai de ces Additions que ce que j'ai déjà dit, que tous les Chrétiens ne sont pas d'accord sur ce sujet, comme sur les Dogmes que nous avons raportés, & dont la clarté est si évidente qu'ils écartent les moindres doutes, sitôt qu'on reconnoît l'authorité de l'Écriture qu'aucun Chrétien de bon sens ne peut nier.
Note 15:[ (retour) ] Tous les Chrétiens. Dans l'explication que nous venons de donner de la Doctrine Chrétienne, nous avons suivis l'ordre du Symbole appelé des Apôtres, évitant tous les termes contestés parmi les Chrétiens, parce qu'il s'agissoit des choses dont ils conviennent tous; cependant nous ne condamnons point comme faux ce qui peut y être ajoûté par voye d'explication ou de confirmation. Au contraire nous louons le travail & les soins de ceux qui nous ont communiqué leurs lumieres sur ce sujet, ne doutant point qu'on n'ait découvert & qu'on ne découvre encore plusieurs choses pour l'éclaircissement de ces Vérités. C'est pourquoi Tertullien a très-judicieusement pensé lorsqu'il a dit sur ce sujet dans son Livre de Virginibus velandis. Chap. I. La Régle de la foi est une seule dont la fermeté est invariable, savoir de croire en un seul Dieu Tout-puissant, Créateur du Monde, & en son Fils Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, crucifié sous Ponce Pilate, résuscité des Morts le 3. jour, monté au Ciel, à présent assis à la dextre de Dieu, d'où il viendra juger les Vivans & les Morts par la résurrection de la chair. Cette Régle de la foi demeurant immuable, les autres Points de la Discipline, ou de la Doctrine, & de la conduite des moeurs, peuvent être rectifiés sous l'assistance & la direction particuliére la grace de Dieu &c.
Si l'on se rend attentif sur cette Doctrine, & qu'on pése les raisons qui prouvent la vérité de la Religion Chrétienne, on verra d'abord (ce qu'il est essentiel de bien remarquer) que la solidité de ces preuves ne porte pas sur les Points contestés, & qui divisent le Monde Chrétien, comme nous l'avons déjà insinué.
§ V. De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion Chrétienne.
Un homme sage & prudent qui verra les Chrétiens disputer sur certains Points particuliers, & s'accorder unanimement sur d'autres, comprendra qu'il ne doit pas puiser la Religion Chrétienne dans une source équivoque & douteuse, mais dans celle dont ils reconnoissent tous unanimement la pureté. Or cette source ne peut être la Confession de Foi d'aucune Église particulière, mais les seuls Livres du Nouveau Testament qu'ils regardent tous comme très-véritables. Il est vrai qu'il se trouve des Chrétiens qui prétendent que ces Livres ne peuvent être entendus, qu'en y joignant la Doctrine de leurs Églises; mais d'autres s'inscrivent en faux contre ce sentiment, & tout ce qu'on peut dire sur ce sujet, c'est qu'une Opinion devient suspecte lorsqu'elle n'a pour apui que le témoignage de ceux qui la soutiennent, & qui ont un intérêt particulier à l'établir. D'autres avancent qu'il faut un secours extraordinaire du S. Esprit non seulement pour croire à l'Ecriture, ce qu'on accorde sans peine; mais aussi pour comprendre le sens des vérités qu'elle renferment, ce qu'ils auroient de la peine à prouver; mais supposons-le, pourveu que tous ceux qui lisent les Livres du Nouveau Testament dans le dessein de connoître la Vérité, avouent que dans ces dispositions Dieu leurs accorde cet Esprit par un effet de sa bonté, il n'y aura plus de disputes sur ce Point; chaqu'un agissant avec prudence & sans danger pourra puiser dans la lecture de ces Livres la connoissance de la Religion Chrétienne, en se servant des moiens qui sont utiles & necessaires pour les entendre, ce que nous n'examinons pas ici.
Tous ceux qui croyent que Dieu a pleinement révélé sa volonté par Jésus-Christ, dans les Livres du Nouveau Testament, se trouvent indispensablement obligés d'embrasser toutes les choses que ces Livres lui proposent comme l'objet de sa Foi; de son Espérance, & de ce qu'il doit faire & pratiquer; car celui qui s'atache à Jésus-Christ & le regarde comme son Docteur dans la foi, doit recevoir & s'atacher à tout ce qu'il a enseigné, sans qu'il puisse admettre aucune exception en recevant une partie de sa Doctrine & rejettant l'autre. Tels sont tous les Dogmes que j'ai raporté ci-dessus, & dont tous les Chrétiens conviennent ensemble d'un consentement parfait.
À l'égard des autres Points sur lesquels ils disputent, n'ayant pas la même évidence, un homme qui craint Dieu & qui a de la piété peut & doit examiner toutes choses & suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il en ait une connoissance plus exacte; car il y auroit de l'imprudence d'admettre ou de rejetter des choses dont on ne connoîtroit ni la vérité ni la fausseté, puisque le salut éternel n'est pas promis dans les Livres du Nouveau Testament à celui qui embrassera un sentiment controversé plutôt que l'autre, mais à celui qui recevra d'esprit & de coeur les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne que nous avons raporté.
§. VI. Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du Nouveau Testament.
On ne peut donc de droit [16]obliger les Chrétiens à recevoir que les choses qu'ils croyent contenues dans les Livres du Nouveau Testament, pour pratiquer celles qui y sont commandées, & éviter les autres qui y sont défendues. Si l'on prétend leur imposer d'autre Loi, c'est sans en avoir ni le droit ni l'authorité. Car qui est le Juge équitable qui puisse obliger le Chrétien à croire qu'un Dogme est émané de Jésus-Christ, lorsqu'il n'en trouve aucun fondement dans le moien par lequel Dieu nous a transmis la révélation, de l'aveu de tous les hommes? Supposons qu'il y ait d'autres Dogmes qui soient vrais, ils ne peuvent avoir aucun motif de crédibilité dans l'esprit de celui, qui les voyant admis par les uns & contestés par les autres, prendra un milieu plus seur en s'atachant aux Livres du Nouveau Testament, comme à la source de la Révélation, sans vouloir entrer en discussion des Points disputés. Pendant qu'il se tient ferme à ce sentiment, on n'a aucun droit de lui demander autre chose, & il ne changera point jusqu'à ce qu'il soit persuade qu'on peut trouver dans une autre source la connoissance du Christianisme, ce que je ne croi pas qu'on puisse faire.
Note 16:[ (retour) ] Obliger de droit. C'est à quoi se raporte ce que Jésus-Christ nous dit Matt. XXIII. 8. & suiv. Mais pour vous, ne vous faites pas appeller, mon maitre; car vous n'avez qu'un seul maitre, savoir, le Christ, & vous êtes tous fréres! Ne nommez personne vôtre Pere sur la terre, car vous n'avez qu'un seul Pére; savoir, celui qui est au Ciel. Ne vous faites pas appeller conducteurs; car vous n'avez qu'un seul conducteur; savoir, le Christ. Voi. Jaq. III. 1. Apoc. III. 7. Où il est dit que Christ a la clef de David, qui ouvre, savoir le Ciel, & que personne ne ferme, qui ferme & que personne ne peut ouvrir. Or si Jésus-Christ doit être le seul objet de la foi, & que le Nouveau Testament renferme toute la Révélation qu'il a apporté sur la terre, il s'ensuit que toute la foi du Chrétien doit porter sur ces Livres.
[17]Si quelqu'un vouloit donc ôter aux Chrétiens les Livres du Nouveau-Testament, ou y ajoûter des choses dont ils n'ont aucune certitude, il ne doit pas être écouté, puisqu'il démande ce que la prudence deffend d'accorder, en voulant nous obliger à croire des choses dont nous ne sommes pas certains, & à en omettre d'autres que tout le monde regarde comme certainement révélées. Il n'est pas nécessaire à chaqu'un d'entrer dans un détail circonstancié de toutes les Controverses, ce qui demanderoit une discussion presqu'infinie, & ne peut convenir qu'aux Savans qui consacrent leurs veilles à cette étude, & qui ont du tems pour le faire. Celui qui veut nous forcer à croire ce que nous ne pouvons pas, nous chasse de sa Communion, parce qu'on ne peut faire violence à la foi, & qu'un homme craignant Dieu & qui aime la Vérité, n'aura jamais la criminelle complaisance pour qui que ce soit de faire profession d'une chose qu'il ne croit pas.
Note 17:[ (retour) ] Si quelqu'un vouloit. C'est ce que prouvent les paroles de S. Paul. Gal. I. 8. Mais si nous vous annoncions, ou si un Ange du Ciel vous annonçoit, autre chose, que ce que nous vous avons évangélisé, que nous & lui soions anathème. Certainement il ne convient à personne de vouloir ajoûter à l'Evangile ce qu'il croiroit nécessaire, ou en retrancher ce qu'il regarderait comme inutile.
Ceux qui sont d'un sentiment contraire nous objectent, que si chaqu'un à la liberté de juger des Livres du Nouveau Testament, on verra bientôt autant de Religions que de Chapitres, & que la vérité qui est unique sera opprimée par la multitude des Erreurs. Avant de produire des Objections, & de combatre le sentiment que nous avons établi ci-dessus, & qui est apuïé sur les raisons les plus fortes, je croi qu'il faudroit avoir renversé nos principes puis que ces principes étant toûjours les mêmes, la Doctrine qu'ils soutiennent demeure inébranlable comme il est facile de le prouver. Car s'il s'ensuit quelque difficulté de ce que nous avons établi, la vérité n'en est pas moins certaine jusqu'à ce qu'on ait montré que nos principes ne sont ni vrais, ni solides. Mais sans aller plus loin sur ce sujet, nous disons qu'il est faux que la Révélation du Nouveau Testament soit si obscure qu'un homme d'un esprit sain, & qui cherche avec ardeur & sincérement la Vérité, ne puisse y trouver, & n'y trouvé effectivement, les Points fondamentaux de la Religion Chrétienne, ce qui est prouvé par l'expérience, puisque tous les Chrétiens, comme nous l'avons montré, se trouvent sur ce sujet d'un contentement unanime, ce que Grotius a remarqué au §. XVII. de son II. Livre. Nous ne parlons pas ici de ceux qui ont le Cerveau blessé ou le coeur corrompu, nous portons nos veues sur les Communions entiéres des Chrétiens, qui quoique devisées & animées par des disputes continuelles, s'accordent toutes sur ce Point.
§. VII. Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a pris de conserver la Doctrine Chrétienne.
L'on doit admirer sur ce sujet, comme sur une infinité d'autres qui concernent la conduite & le Gouvernement de l'Univers, la Providence particuliére de Dieu, qui au milieu de tant de disputes qui ont été autrefois, & qui continuent encore aujourd'hui, a cependant toûjours conservé les Livres du Nouveau Testament dans toute leur pureté, afin de rétablir par ce moien la Doctrine Chrétienne toutes les fois qu'elle seroit altérée; nous ayant transmis ce Thrésor tout entier, mais ayant conservé la Doctrine qu'il renferme, au milieu de cette Mer orageuse de disputes, de sorte que les Points essentiels ne se sont jamais éclipsés de la memoire des Chrétiens.
Une partie considérable de Chrétiens prétend, que dans les siécles qui ont précédé, plusieurs Erreurs se sont imperceptiblement introduites & glissées dans les Écoles, ce que les autres nient, ce qui a causé en Occident cette séparation qui a divisé le Monde Chrétien en deux parties presqu'égales, seize cens Ans après la naissance de Jésus-Christ; cependant dans ces siécles mêmes, où l'Erreur a séparé une partie des Chrétiens de l'autre, & où ils se reprochent avec vérité les ténèbres, la corruption & les vices qui régnaient alors, le principaux Points de la Religion Chrétienne, que nous avons raporté, sont toûjours demeurez invariables sans vicissitude ni changement.
[18]Il n'y a point de siécle si ténébreux & si corrompu qui ne fournisse la preuve de cette vérité en lisant les Écrivains de ce tems là dont nous avons encore les Ouvrages. J'avoue, car il ne s'agit pas de dissimuler, qu'on a introduit dans la Théologie Chrétienne plusieurs choses étrangéres, inconnues, & qu'on a joint aux Écrits du Nouveau Testament; c'est pourquoi l'Evangile, cette semence de régénération n'a pas porté tant de fruits qu'elle eût fait, si on eût écarté les ronces, les épines des chicanes Scolastiques, qu'on peut comparer à de mauvaises plantes que la main du Pere Céleste n'a point planté. Les vices ont accompagné l'Erreur, non seulement on les a commis, mais on les a toléré, & canonisé dans la suite; cependant cette sainte Doctrine a toûjours été conservée pure & entiére dans les Livres du Nouveau Testament, & tous les Chrétiens s'accordent sur ce sujet. C'est pourquoi l'on a veu paroître dans la suite des hommes illustres qui se sont vivement oposés aux vices & aux Erreurs de leur siécle, qui les ont repris & censurés, & ont eu assés de zéle & de fermeté pour se roidir contre le torrent. C'est par ce moien que Dieu selon sa promesse a empêché [19]que les portes de l'enfer ne prévalussent contre son Eglise, c'est-à-dire qu'il n'a jamais permis qu'il ne restât aucune Assemblée dans laquelle la Doctrine Chrétienne ne subsistât dans toute sa pureté, quoi qu'il s'y trouve quelques Dogmes particuliers quelquefois plus obscurs ou plus clairs. Or il est certain, pour le remarquer en passant, que si cette Doctrine ne fût émanée de Dieu, elle ne se fût jamais sauvée d'un déluge de vices & d'erreurs qui l'ont toûjours environnée; mais elle eût été renversée de fond en comble & ensevelie sous les variations, les caprices, & les vicissitudes de l'Esprit humain.
Note 18:[ (retour) ] Il n'y a point de siécle. Les Partisans de Rome, & ceux qui en sont séparés conviennent qu'il n'y a point eu de siécles plus malheureux que le 10. & 11. Cependant si quelqu'un veut lire ce que les Écrivains de ces siécles infortunés nous ont laissé dans la Bibliothèques des Peres, il y trouvera tous les Dogmes que nous avons raportés dans la § IV. Bernard Abbé du Monastère de Clervaux & qui vivoit au commencement du 12. siécles. Ce grand homme dont quelques-uns relévent avec tant d'Éloges la constance, l'érudition, la piété, & dont les Ouvrages transmis aux siécles futurs n'ont jamais été condamnés, raporte dans ses Écrits, les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne. Les siécles qui ont suivi jusqu'au 16. prouvent la même Vérité, & ceux qui se sont écoulés depuis ce tems là ne laissent aucun doute sur ce sujet.
Note 19:[ (retour) ] Les portes de l'Enfer, ou du Sépulchre. C'est ainsi que nous avons traduit le terme, grec πύλας άδα, parce que ce terme & l'expression hébraique Scheol à laquelle il répond, n'a jamais signifié dans l'Écriture un Démon, mais seulement le sépulchre ou l'état des morts, comme, Grotius & d'autres l'ont remarqué, d'où l'on peut conclure qu'il y aura toûjours quelqu'Assemblée, qui conservera les Points fondamentaux de la Doctrine Évangélique.
§. VIII. L'on répond à la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y eût des Erreurs & des disputes entre les Chrétiens.
L'on pourroit peut-être nous objecter ici, qu'il sembleroit que la Providence eût veillé avec plus de soin à conserver la Doctrine Chrétienne, si Dieu eût prévenu par sa toute-puissance les Erreurs qui ont été, & qui règnent encore aujourd'hui parmi les Chrétiens, & qu'il eût maintenu au milieu d'eux la vérité, la concorde & la paix. Mais nous apartient-il de prescrire à Dieu les Loix qu'il doit suivre afin que les choses soient mieux réglées dans le Gouvernement de l'Univers? Au contraire n'est-ce pas à nous à penser que Dieu qui est souverainement sage a eu des raisons particulieres pour souffrir ce qu'il a souffert, quoique ces veues qui sont impénétrables soient incompréhensibles à l'Esprit humain. Mais si l'on peut découvrir quelques raisons probables qui ont engagé Dieu à agir comme il a fait, nous devons croire que ces raisons & d'autres plus importantes l'ont déterminé à permettre & souffrir ce que nous voions sous nos yeux.
Mais avant de s'arrêter sur ce sujet à aucune conjecture, il faut établir que Dieu a résolu de créer [20]les hommes libres, & de leurs conserver cette liberté jusqu'à la fin, c'est-à-dire qu'ils ne fussent pas tellement bons, qu'ils fussent contraints & nécessités de l'être toûjours, ni tellement mauvais qu'ils succombassent sous le pois des crimes, sans jamais s'en réléver; mais il les à créés changeans variables & inconstans afin qu'ils pussent passer alternativement du crime à la vertu & de la vertu au crime avec plus ou moins de facilité, selon que leurs habitudes pour le bien ou le mal auront été plus ou moins fortes. Le Peuple Juif nous fournit la preuve de cette vérité, que les Chrétiens confirment chaque jour par expérience. Les uns & les autres n'ont été contraints par aucune force insurmontable de pratiquer la vertu ou le vice; ils n'étoient conduits & dirigés que par les Loix qui promettent des récompenses aux gens de bien, & des punitions aux méchans, auxquelles Dieu joignoit des motifs pour les encourager à la pratique de la vertu, & les détourner du vice, quoiqu'ils aient toûjours été libres d'obéïr, ou de désobéir à Dieu, ce qui est justifié par l'expérience, puisqu'ils ont toûjours été bons ou mauvais lorsque la Loi de Dieu leurs prescrivoit également la pratique de la vertu, & leur deffendoit également le vice. Jésus-Christ nous a fait connoître que la même chose arriveroit parmi les Chrétiens, comme on le peut conclure des deux Paraboles qu'il a raporté[21] l'une de la Zizanie que l'homme ennemi a semé & qui est crue avec le bon grain & [22]l'autre du filet jetté dans la Mer & dans lequel se trouvent de bons & de mauvais Poissons, pour montrer que dans le Corps extérieur de l'Eglise il y auroit un mélange de bons & de mauvais Chrétiens, ce qui prouve qu'il a parfaitement connu les maux qui devoient arriver dans l'Eglise. S. Paul n'a-t-il pas averti les Corint. [23]Qu'il falloit qu'il y eût des hérésies, afin que l'on découvre parmi vous ceux qui sont dignes d'être approuvez? [24]Et s'il n'y avoit point eu de disputes & que tous les Chrétiens se fussent unanimement accordés sur la Doctrine, il n'y eût point eu d'occasion de choisir, & de pratiquer cette vertu, qui fait préférer la Vérité à toutes choses. La Sagesse de Dieu brille donc avec éclat sur ce sujet, puisqu'il fait tirer la vertu du milieu même des vices.
Note 20:[ (retour) ] Les hommes libres. Toute l'Antiquité Chrétienne n'a eu qu'un même sentiment sur ce sujet. Voi. Justin Mart. Apol. I. Chap. LIV. & LV. Iren. Liv. IV. Chap. IX. & XXIX. sur la fin Chap. LXXI. & LXXII. Orig. dans son Livre intitulé de Philocalia Chap. XXI. Euseb. Prep. Evang. Liv. VI. c. VI. & d'autres dont Denis Petau raporté les sentimens, au I. Tom. Dogm. Theol. Liv. VI. Chap. VI. l'on trouve encore plusieurs choses sur le même sujet Tom. III. Liv. III. IV. & V.
Note 21:[ (retour) ] L'une de la Zizanie. Matt. XIII. 24. & suiv.
Note 22:[ (retour) ] L'autre de filet. Mat. XIII. 47. & suiv.
Note 23:[ (retour) ] Qu'il falloit qu'il y eût. I Cor. II. 19. Car il faut qu'il y ait des hérésies entre vous, afin que ceux qui sont dignes d'approbation soient manifestés entre vous, c'est-à-dire qu'en considérant les hommes tels qu'ils sont, il faut, s'ils ne deviennent pas meilleurs, qu'il s'éléve au milieu de vous des Sectes qui distinguent les bons des mauvais, pendant que les premiers se trouveront unis à la Vérité & à la charité; & que les autres marcheront à travers champs. Voi. Matt. XVIII. 7.
Note 24:[ (retour) ] S'il n'y avoit point eu &c. Nous nous sommes étendus sur l'explication de ce sujet dans nôtre Histoire Ecclésiastique. Siec. I. an. 83. &c.
Mais si l'on dit [25]comme font quelques uns qu'il eût été plus à propos que cette vertu n'eût jamais été pratiquée, que de voir régner des vices qui lui sont contraires, qui ont produit tant de crimes, tant de malheurs & de calamités parmi les hommes, & seront suivis des chatimens les plus rigoureux; nous répondons que ces Maux quelque grands qu'ils paroissent, n'ont pas empêché Dieu de donner des preuves autentiques de sa puissance en créant des êtres libres. Sans cela, aucune Créature n'eût connu sa liberté; Dieu même, quoique Souverainement libre, n'eût jamais été regardé comme tel, si par un effect de sa toute-puissance, il n'eut empreint dans l'esprit des hommes cette idée qu'ils ne se fussent jamais formée par la contemplation de ses Oeuvres. On ne lui eût même rendu aucun Culte, si l'on eût cru qu'il agissoit, non par une bonté souverainement libre, mais par contrainte & une nécessité indispensable de faire ce qu'il faisoit; & s'il eût reçu quelques homages, la liberté n'y eût point eu de part. On ne peut donc comparer les maux de cette vie, ni même de celle qui est à venir, avec un aussi grand mal que l'ignorance de Dieu, & l'anéantissement de la vertu; & si ces choses nous paroissent incompréhensibles & nous font de la peine, nous devons penser que Dieu qui est très-bon, très-juste, très-puissant & très-sage ne peut agir que d'une maniere conforme à ses perfections divines & infinies; qu'il trouvera facilement le moien d'éclaircir nos doutes, de résoudre nos difficultés, & justifier sa conduite, en montrant à toutes les Créatures intelligentes qu'il n'a fait que ce qu'il devoit faire. En attendant ce grand jour qui fera disparoître les ténèbres de l'ignorance, il a voulu donner des preuves de toutes ses vertus, pour nous engager à mettre en lui toute nôtre confiance, & à regarder ses Oeuvres dans des veues de justice & d'équité.
Note 25:[ (retour) ] Comme font quelques-uns. Pierre Bayle a produit cette objection ornée d'un faux brillant, & soutenue de tous les artifices que la Rhétorique peut fournir. Nous l'avons réfutés dans quelques volumes de nôtre Bibliothèque choisie, & principalement dans le IX. X. XI. & XII. composé en François.
Nous pourrions ajoûter ici plusieurs choses, mais elles nous éloigneroient de la fin que nous nous sommes proposés, en nous engageant dans une discussion qui ne convient pas ici.
§. IX. Que ceux là professent & enseignent la plus pure Doctrine de Jésus-Christ, qui ne proposent pour Regle de la foi, de l'espérance & des moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord.
Laissant toutes ces choses à l'écart, pour revenir au parti qu'on doit prendre entre les différentes Opinions qui partagent les Chrétiens, nous ne pouvons agir plus sagement & avec plus de sureté dans ses circonstances qu'en nous atachant à la Communion qui regarde l'Évangile comme la Régle de sa foi sans aucun mélange des Traditions humaines, & est contente que chaqu'un y conforme ce qu'il doit croire, espérer & pratiquer; ce qui étant exécuté de bonne foi, & sans déguisement, l'on trouvera la pureté de la Doctrine que nous avons montré avoir toûjours été la même malgré les révolutions des siécles, la multitude des Erreurs, les Orages des disputes, & les changemens des Royaumes & des Villes. L'Évangile renferme tout ce qui est necessaire pour régler la foi & les moeurs, & si l'on veut y ajoûter quelque chose, il faut montrer que ces additions ne sont faites que par raport à certaines circonstances de tems & de lieux, mais qu'on ne les propose pas comme nécessaires, ce qui n'apartient qu'au [26]Souverain Législateur; sans cette restriction, on introduiroit facilement des Dogmes contraires.
Note 26:[ (retour) ] Souverain Législateur. Voi. Rom. XIV. 1. & suiv. L'Apôtre parlant de ceux qui vouloient prescrire aux autres de Rites particuliers, ou condamner ceux qui les pratiquoient, dit que ce droit n'apartient qu'à Jésus-Christ seul. Nous trouvons la même chose, Jaq. IV. 12. Il n'y a qu'un seul Législateur qui peut sauver & qui peut perdre.
Il n'est pas permis aux Chrétiens, comme nous l'avons remarqué, de se soumettre avec une obéïssance aveugle à toutes les Opinions des hommes, ou de faire une profession extérieure de ce qu'ils ne croient pas, pratiquant ce qu'ils condamnent intérieurement en eux-mêmes, parce qu'ils le croient contraire aux Préceptes de Jésus-Christ. C'est pourquoi lorsqu'ils n'ont plus cette liberté Chrétienne dont nous avons parlé, ils doivent se retirer non pas comme s'ils condamnoient ceux qui ne sont pas du même sentiment qu'eux, mais parce que chaqu'un doit agir selon ses lumieres, pratiquer ce qui lui paroît le meilleur, & éviter ce qu'il regarde comme un mal.
§. X. Que la prudence nous obliger de participer à l'Eucharistie avec ceux qui ne demandent des Chrétiens que ce que chaqu'un trouve dans les Livres du Nouveau Testament.
Jésus-Christ aiant établi deux Sacrements dans son Eglise, savoir le Batême & l'Eucharistie, il n'a pas dépendu de nous de recevoir le Batême dans l'Eglise qui enseigne & professe le plus pur Christianisme; puisqu'il nous a été administré dans l'âge le plus tendre & le plus incapable de ce discernement; mais ne participant à l'Eucharistie que dans un âge mur, nous pouvons examiner la Société Chrétienne dans laquelle nous voulons recevoir ce Sacrement, & si nous ne l'avons pas encore fait, nous sommes obligés de le faire dans la suite.
Il y en a qui au lieu de considérer l'Eucharistie, selon l'Institution de Jésus-Christ, comme un [27]signe de paix, d'union & de charité entre les Chrétiens, la regardent comme l'Étendart de la division, & excluent de leurs Communion tous ceux qui ne veulent se soumettre qu'à ce que Jésus-Christ leur a proposé pour être le modèle de leur foi, l'objet de leurs espérance & la régle de leur conduite; qui ne reçoivent ce qu'ils sont persuadés être contenu dans l'Evangile, leur conscience ne leur permettant pas d'admettre d'autre Régle que celle dont nous avons parlé; sujet qui ne paroît pas mériter d'être exclus d'une Assemblée. Il est permis, & l'on doit conserver la paix & l'union avec ces sortes de Personnes, mais il n'est jamais permis à un homme sage & craignant Dieu de [28]participer à l'Eucharistie avec ceux qui veulent admettre d'autre Régle de la foi & des moeurs que l'Evangile, & qui éloignent de leur Communion ceux qui sont d'un sentiment contraire; mais a l'égard des Chrétiens qui n'admettent d'autre moien d'arriver au salut que celui que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont prescrit dans l'Evangile, & que chaqu'un y peut trouver; l'on peut en toute sureté, & l'on doit même participer avec eux à l'Eucharistie si l'on est véritablement ataché à l'Évangile. Car il y a une grande différence entr'eux, & les autres dont nous avons parlé ci-dessus; puisque tous ceux qui sont appellés, & qui participent à la même Table reçoivent tous également les Livres du Nouveau Testament comme la seule & unique Régle de la foi & des moeurs, à laquelle ils veulent conformer toutes leurs actions; qui n'admettent aucune Idolatrie, & ne regardent pas comme Ennemis ceux qui reçoivent quelque Dogme qu'ils n'adoptent pas eux-mêmes. Il est certain qu'on ne doit pas communier avec ceux qui veulent forcer les autres à recevoir leur Doctrine, ou leurs sentimens particuliers; qui adorent d'autre Divinité qu'un seul & vrai Dieu Pére, Fils & S. Esprit; qui prouvent par leurs Oeuvres, qu'ils s'embarassent peu de Préceptes de l'Évangile; qui reconnoissent d'autre moien de salut que ceux qui sont marqués dans les Livres de l'Alliance éternelle; mais ceux qui ont des sentimens contraires & qui en fournissent les preuves méritent qu'on s'unisse à eux, & qu'on les préfere à tous les autres. Il n'y a point[29] d'homme ni d'Ange même capable de prescrire au Chrétien un nouvel Evangile comme l'objet de sa Foi, & c'est cet Evangile qui le rend vrai Disciple de Jésus-Christ, lorsqu'il s'atache à sa seule Doctrine; qu'il lui obéït autant que la foiblesse humaine le peut permettre; qu'il adore un seul Dieu, qu'il aime son Prochain comme soi-même, & qu'il conforme ses actions aux Régles de la tempérance & de la sobriété. Si l'on retranche quelque chose de ce que nous venons de marquer, l'on tronquera les Loix de l'Alliance dont personne ne peut dispenser que Dieu seul; si l'on y ajoûte, c'est un joug inutile que personne n'a droit d'imposer aux Chrétiens. Dieu seul, souverain Arbitre du salut éternel, est le souverain Législateur de qui les Chrétiens peuvent recevoir la Loi.
Note 27:[ (retour) ] Comme un signe de paix. Voi. I. Cor. X. 16. 17. où après avoir parlé du Calice, & du pain de l'Eucharistie dont plusieurs sont participans, il ajoûte, quoi que nous soyons plusieurs, nous ne sommes qu'un seul pain & qu'un seul corps; car nous participons tous à un seul pain. Paroles qui prouvent que l'Eucharistie est un signe d'union entre les Chrétiens, comme l'on judicieusement remarqué les plus célèbres Interprétes.
Note 28:[ (retour) ] Participer à l'Eucharistie. Grotius a été du même sentiment comme il paroît par un petit Livre qui a pour titre. Si l'un doit toûjours participer aux signes, où il traite des raisons qu'on peut avoir de ne pas communier. Tom. 4. Oeuv. Theol. p. 511.
Note 29:[ (retour) ] Il n'y a point d'homme. Voi. la Not. sur. §. I.
On pourroit nous demander par quel titre ces Assemblées Chrétiennes, dont nous venons de tracer le portrait, sont distinguées des autres; mais il ne s'agit pas ici d'une dénomination particuliére: le Lecteur doit être persuadé que par tout où il trouvera les Principes que j'ai établis, ce sont les Assemblées que j'ai eu en vue; partout où sera cette seule & unique Régle de la Foi, & cette liberté de Conscience dont j'ai parlé, qu'il s'assure que c'est là le véritable Christianisme, sans s'atacher à aucun nom particulier, ce qui ne fait rien à la chose. Je croi qu'il y en a plusieurs de ce caractére, & je demande à Dieu de tout mon coeur qu'il les augmente de jour en jour, afin que son Royaume vienne & soit étendu dans toutes les parties du Monde; que tous les hommes lui obéïssent, & ne rendent hommage qu'à lui seul.
§. XI. De la Discipline Ecclésiastique.
Il se présente ici quelque difficulté sur la forme extérieure du Gouvernement de l'Église, ce qu'on appelle la discipline Ecclésiastique: car il n'y a point de Société semblable à celle de l'Église qui puisse subsister sans ordre, c'est pourquoi il a fallu établir quelque forme de Gouvernement. Or on démande quel modelle les Apôtres nous ont laissé sur ce sujet, & de quelle maniére ils ont conduit & gouverné né les Églises, puisque ce qui a été établi dès le commencement semble mériter la préférence, & que de deux Églises qui enseignent également la Doctrine de Jésus-Christ dans toute sa pureté, il faudroit préférer celle qui suivroit dans la Pratique le Gouvernement des Apôtres, quoique ce Gouvernement seul destitué de la Prédication de l'Évangile ne fût qu'un fantôme d'Église.
Or il se trouve aujourd'hui deux sortes de Gouvernement; l'un par lequel l'Église est conduite sous l'autorité d'un seul Évêque, qui a seul le droit d'ordiner des Prêtres & d'autres Ministres d'un ordre inférieur; l'autre dans lequel tous les Ministres ont un pouvoir égal, & associent à leur Gouvernement quelques personnes de l'Église, sages, prudentes, & d'une conduite sans reproche. Ceux qui ont lu sans préjugé ce qui nous reste des plus anciens Écrivains de l'Église; [30]ne peuvent ignorer que la premiére forme de Gouvernement qu'on appelle Épiscopal, tel que nous le voyons établi dans la partie méridionale de l'Angleterre, fut mis en pratique dans le premier siécle après les Apôtres, ce qui suffit pour conclure qu'il est d'institution Apostolique; mais à l'égard de celle qu'on appelle Presbytérienne, elle doit son origine à ceux qui s'étant séparez de la Communion de Rome dans le 16. siécle, l'on établie en plusieurs endroits de France, d'Allemagne, de Suisse, & de Flandres.
Note 30:[ (retour) ] Ne peuvent ignorer. Voi. notre Histoire Ecclésiast. l'an. 52. 6. 68. 8. & suiv.
Ceux qui ont lu l'Histoire de ce siécle savent, que cette forme de Gouvernement ne fut introduite que parce que les Évêques refusérent d'accorder la Réforme qu'on demandoit dans la foi & dans les moeurs, & qu'on jugeoit indispensable pour extirper les Erreurs & abolir les Vices. Si les Évêques de ce tems là eussent voulu faire librement & de bon coeur, ce que firent dans la suite ceux d'Angleterre l'on verroit une uniformité de Gouvernement parmi tous ceux qui se sont séparés de Rome, & l'on eût prévenu une infinité de malheurs, suites ordinaires des troubles & des divisions; car examinant la chose avec attention, l'on voit que la seule raison qui a fait changer le Gouvernement, c'est qu'on ne pouvoit rien obtenir ni espérer de juste & d'équitable de ceux qui conduisoient alors. C'est ce qui a fait introduire la forme Presbytérienne, qui étant une fois établie, il a été, & il est encore aujourd'hui de l'intérêt des Souverains & des Magistrats de la maintenir, à moins de vouloir porter le trouble & la division dans les Provinces & dans les Villes, ce que des personnes sages n'accorderont jamais, & ce qui ne seroit pas à souhaiter. La forme du Gouvernement fut autrefois établie pour conserver la Doctrine Chrétienne, & non pas pour troubler la République qui ne pourroit être agitée, sans que la Religion en ressentît le contrecoup.
C'est pourquoi les personnes les plus sages qui auroient souhaité que le Gouvernement le plus conforme aux tems Apostoliques eût été établi partout, ont cru qu'il étoit plus à propos de laisser les choses dans l'état où elles sont, que de s'exposer aux dangers inévitables qui accompagnent presque toûjours les changemens & les nouveautés. Cependant les plus judicieux n'ont point conçu pour ce sujet de sentimens de haine & d'animosité les uns contre les autres; ils ne se sont ni chargez d'outrages, ni condamnez, comme ont coutume de faire ces Esprits brouillons qui n'agissent que par intérêt de Parti, comme si le salut éternel dépendoit de la forme du Gouvernement Ecclésiastique, ce qu'on ne prouvera jamais par l'Écriture ni par l'Esprit de la Religion Chrétienne.
§. XII. Que Grotius a beaucoup estimé l'ancienne Discipline, quoiqu'il n'ait jamais condamné l'autre.
Ceux qui ont lu les Écrits du célèbre Grotius, & qui ont examinés sa Doctrine & ses moeurs, sont très-convaincus qu'il s'étoit formé [31]une juste idée de la Doctrine la plus pure dont il a prouvé la Vérité, & qu'il n'a jamais cru d'autre Religion véritable; mais parfaitement instruit de ce que les Auteurs Ecclésiastiques ont raporté sur ce sujet, & voiant que la forme du Gouvernement Épiscopal étoit la plus ancienne, il l'à approuvée de la maniere qu'elle subsiste en Angleterre, comme on en peut juger par ses paroles[32] raportées au bas de la page. Il ne faut pas douter que si la chose eût dépendu de lui, & qu'il n'eût pas été agité par de si fâcheux contretems, & aigri par la malignité de ses Ennemis, il ne se fût joint à ceux qui suivoient cette ancienne forme de Discipline & qui n'eussent exigé de lui que la pure Doctrine Chrétienne que nous avons raportée, & dont il a lui-même prouvé la Vérité. Ce qui nous engage à avoir cette pensée est fondé sur des raisons qui nous ont paru si importantes, que nous les avons jointes à ce petit Livre.
Note 31:[ (retour) ] Une juste idée. Voi. entr'autres choses l'Instruction des Enfans Chrétiens que l'Auteur a traduit des Vers flamans en Latin. Tom. 4. Ouvrag. Theol. p. 629. Il a souvent même répété dans ses derniers Ouvrages que tout ce qui est nécessaire au Salut est clairement renfermé dans le Nouveau Testament. Voi. ses Remarq. fur les Consult. de Cassand. à la fin, où il traite de la suffisance & de la clarté de l'Écriture, de sorte que selon ses Principes, chacun peut tirer de là les Points essenciels de la Doctrine Chrétienne que nous avons raportés.
Note 32:[ (retour) ] Par ses paroles raportées &c. Remarq. Consult. de Cassand. 14. Les Évêques sont supérieurs aux Prêtres, & nous trouvons cette dignité de prééminence établie par Jésus-Christ dans la personne de Pierre & continuée par les Apôtres partout où ils en ont trouvé l'occasion, pratique approuvée par le S. Esprit dans l'Apocalipse; c'est pourquoi comme il est à souhaiter que cette pratique soit établie par tout &c. Voi. ce qu'il dit ensuite touchant la puissance Ecclésiastique, & dans l'Examen de l'Apologie de River. p. 714. Col. 2. a quoi l'on pourroit joindre les lettres qui sont à la fin de ce petit Ouvrage.
§. XIII. Exhortation à tous les Chrétiens divisés de sentimens de n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine, que de ceux dont chacun connoit la certitude par la lecture du Nouveau Testament, & qui a toûjours fait l'objet de la Foi.
Les choses étant comme nous les avons raportées, nous ne pouvons trop exhorter les Chrétiens de se souvenir que ce que nous avons dit renferme toute l'essence de la Religion Chrétienne dont la Vérité peut être prouvée par les Argumens de Grotius, & qu'il ne s'agit pas de Points de dispute que chacun conteste de part & d'autre, & qui ont enfanté tant de maux: puisqu'on ne peut persuader à personne, qui aura lu & médité avec attention & respect le Nouveau Testament, qu'il y ait un [33]autre Législateur que Jésus-Christ des Loix duquel dépende l'Éternité du Salut; ceux qui seront convaincus de ces Vérités, ne pourront jamais obtenir d'eux-mêmes, d'admettre ou regarder comme nécessaire au Salut & essentiel à la Foi ce qui ne sera pas fondé dans la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres, soit qu'il le regarde comme vrai, ou qu'il croie lui être contraire. C'est pourquoi le meilleur & le plus éficace ce de tous les moiens qu'on puisse employer pour terminer les disputes, c'est de n'obliger personne à croire que ce qu'il connoit certainement être révélé; & l'on ne doit pas craindre les inconveniens qui en pouroient arriver, puisque l'Expérience démontre que dans la durée de tous les siécles qui se sont écoulés depuis Jésus-Christ jusqu'à nous il n'y a pas eu un homme de bon sens qui ait rejetté les Points essentiels de la Doctrine Chrétienne que nous avons raportés. Si l'on ne demandoit que cette seule chose [34]& qu'on voulût se fixer sur ce qui est essentiel à la Foi, les disputes seroient bientôt terminées, & les autres Points, dont on ne conviendroit pas unanimement, ne regarderoient plus le corps entier des Églises, mais les particuliers qui agissant chacun selon les lumieres de leur Conscience, en doivent un jour rendre compte à Dieu: s'ils pouvoient se persuader qu'ils sont tous d'accord sur les Points fondamentaux de la Religion, comme cela est vrai, & qu'ils se tolérassent mutuellement sur le reste, sans employer la violence ou de lâches & d'indignes artifices, pour attirer les autres dans leurs sentimens, & les astreindre à leurs Culte; c'est en quoi consisteroit la paix qu'on peut espérer sur la terre. [35]L'ignorance des hommes, soutenue & fortifiée des préjugés qui les aveuglent, ne doit pas faire espérer à une personne sage & prudente de pouvoir les réunir tous dans un même sentiment, soit qu'on y emploie la violence, ou qu'on les convainque par les raisons les plus solides. Les Esprits les plus éclairés, & les coeurs les plus nobles n'ont jamais approuvé la violence, qui est le ministre de mensonge, & non pas de la Vérité; & les Savans qui se laissent souvent éblouir par de fausses lumieres, ou aveugler par les préjugés de l'éducation, & d'autres motifs particuliers, connoissent assés le poids des raisons qu'on leurs propose; ce qui rend inutile la violence qu'on leurs voudroit faire pour les forcer d'agir ou de parler contre leurs consciences. Que ceux qui sont chargés du Gouvernement de l'Église soient contens qu'on croie à l'Évangile, & qu'on établisse ce Point de Foi, comme ce qu'il y a de plus essentiel, qu'on observe ses Préceptes, & qu'on espére le Salut de la fidélité avec laquelle on observera ses Loix, alors tout sera dans l'ordre; mais pendant qu'on fera un mélange des Traditions humaines avec la Révélation, & qu'on voudra unir les choses douteuses avec celles qui sont certaines, les disputes ne finiront point, & il n'y aura aucune espérance de paix que tous les gens de bien & qui ont de la piété doivent demander à Dieu de tout leurs coeur, contribuant à la procurer par tous les moiens dont ils sont capables.
Note 33:[ (retour) ] Un autre Législateur. Les paroles de S. Jaq. IV. 12. sont formelles sur ce sujet; nous les avons citées au §. 5. avec d'autres qui s'y raportent. De plus la chose parle d'elle-même, puisque les Chrétiens étant divisés par des sentimens contraires, personne ne voudra se soumettre aux raisons du Parti oposé.
Note 34:[ (retour) ] Cette seule chose. Ce fut le sentiment du Jaques I. Roi d'Angleterre, si nous en croions Casaubon, qui dans la réponse aux Lettres du Cardinal du Perron à la 3. Observ. p. 1612. nous raporte ces paroles. Le Roi croit qu'il n'y a pas un grand nombre de choses nécessaires au Salut, c'est pourquoi sa Majesté se persuade que le meilleur & le plus court moien pour établir la paix & l'union, c'est de séparer avec precision les choses qui sont nécessaires de celles qui ne le sont pas, & d'emploier tous ses soins pour convenir des choses qui sont absolument nécessaires, accordant une entiére liberté sur celles qui ne le sont pas.
Note 35:[ (retour) ] L'ignorance des hommes. Hilaire a pensé très-juste, lorsqu'il a dit sur la Trinité Liv. 10. N. 70. Dieu ne nous a point appellez au Salut & à la Vie éternelle par des questions épineuses & difficiles; il ne veut point nous attirer à lui par les traits d'une Éloquence mondaine: ce qu'il nous prescrit pour arriver à l'Éternité est également absolu & facile, c'est de croire que Dieu a résuscité Jésus-Christ des morts & le reconnoître & confesser pour notre Seigneur.