LIVRE

Contre l'indifférence des Religions

par Mr. LE CLERC.

§. I.

uiconque a dit le premier[1] qu'il y avoit une Alliance immuable entre l'Esprit de l'Homme & la Vérité d'où les effects sembloient dépendre, quoique souvent interrompus par les Passions & les changemens des hommes, sans cependant jamais se séparer, paroît avoir voir pensé très-juste. Car il n'y a personne qui veuille être trompé, & qui n'aime mieux connoître la vérité des choses que d'être dans l'erreur à leur égard lors qu'elles sont importantes, & même quand elles ne consisteroient que dans une simple contemplation. Nous aimons naturellement le vrai, & nous haïssons l'Erreur, de sorte que si nous connoissions le chemin qui conduit a la Vérité, nous le suivrions sans contrainte; c'est pourquoi tant de grands hommes ont immortalisé leur mémoire en emploiant toute leur Vie à la recherche de la Vérité. Il y en a eu une infinité, & il s'en trouve encore aujourd'hui parmi les Physiciens, & les Géomètres qui se sont donné des peines inconcevables pour la découvrir; [2]& qui ont avoué n'avoir jamais goûté de plaisir plus sensible & plus doux, que lors qu'après de longues & pénibles recherches, ils ont enfin trouvé le vrai. Nous regardons même la connoissance & l'amour de la Vérité, comme un des plus glorieux Privileges qui distinguent les hommes des Animaux.

Note 1:[ (retour) ] Quiconque a dit le premier. Jean Smith dans ses Diff. imp. à Lond. en 1660. Augustin Sorin. 140. sur les paroles de l'Évang. de St. Jean. Tom. S. Col. 682. Tout homme cherche la Vérité & la Vie, mais chaqu'un n'en trouve pas le chemin; & au même serm. 140. Col. 726. l'Esprit hait l'Erreur, & l'on peut comprendre le degré de la haine qu'il lui porte, puisque la joie de ceux qui ont l'esprit troublé, est un sujet de compassion qui fait pleurer les sages. Si l'on proposoit le choix de ces deux choses: Voulez vous être dans l'Erreur, ou suivre la Vérité, il n'y a pas un homme qui ne prît les dernier parti.

Note 2:[ (retour) ] Et ont avoué n'avoir jamais goûtés de plaisir. Voi. la Vie de Pythagor. par Diogene Laërce Liv. I. 12.

Mais comme chaque Vérité n'est pas de la même importance, qu'il y a certains Dogmes Théoriques que nous négligeons d'approfondir, parce qu'ils ne pourroient nous procurer aucun avantage, ou du moins très-peu; & que leur recherche semble ne pas mériter tant de peines; il y en a d'autres qui sont si importans que nous consacrons de bon coeur nos soins les plus assidus & nos travaux les plus redoublés pour les connoître; tels sont ceux qui nous enseignent les moiens de couler nos jours dans la paix, le bonheur & la tranquilité, ce que tous les hommes estiment & recherchent avec ardeur & empressement. Si nous joignons à une vie bien réglée & heureuse (car ce qui est bon, c'est-à-dire conforme à la Vérité doit toûjours être regardé comme heureux) le bonheur éternel qui doit suivre cette vie si courte, ce que tous les Chrétiens dans toutes les Communions différentes font profession de croire; l'on avouera que la connoissance des moiens moiens par lesquels on y peut parvenir mérite toute nôtre étude, nos recherches & nôtre application.

§. II. Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par conséquent l'on doit emploier tous ses soins à la connoître.

Nous ne parlons point ici à ceux qui méprisent toute sorte de Religions & nous n'avons rien à leur dire; le célèbre Grotius les a si solidement réfutés dans l'Ouvrage dont nous avons parlé ci-dessus, qu'il n'y a point d'homme qui cherche la Vérité, qui puisse, après l'avoir lu, révoquer en doute qu'il y a un Dieu qui veut être honoré des hommes, & qu'ils lui rendent le Culte que Jésus-Christ a établi, promettant à ceux qui le serviront de cette maniere la félicité éternelle après cette vie fragile & périssable.

Sur ce principe, personne ne peut douter que la Religion ne soit de la derniere importance, & que se trouvant plusieurs Assemblées de Chrétiens différens dans leurs Dogmes, on doit s'appliquer à connoître celle qui est la plus conforme à la Doctrine & aux Préceptes de Jésus-Christ. On ne peut pas les regarder toutes dans le même point de vue, & les considérer comme étant égales, puisqu'il y en a plusieurs si différentes dans la Doctrine & dans le Culte, qu'elles s'accusent réciproquement des Erreurs les plus monstrueuses, & du Culte le plus corrompu; qu'il y en a même quelques-unes qui excluent les autres du Salut éternel. Si la chose étoit vraie, il faudroit s'en séparer d'abord pour s'atacher à ceux qui se disent véritablement Chrétiens, & qui objectent à leurs Adversaires des Points si essenciels. Car il ne s'agit pas simplement de cette vie fragile & mortelle, sujette à une infinité de maux, de chagrins & de traverses dans quelqu'état qu'on soit placé; mais il s'agit des supplices dont Dieu menace ceux qui ne croiront pas à l'Évangile, & de la possession d'un bonheur éternel & infiniment parfait.

Cependant l'on trouve des hommes, qui à la vérité ne sont pas savans, & n'ont jamais lu ni médité l'Écriture, qui par conséquent ne connoissent point les sujets contestés entre les Chrétiens, & ne peuvent savoir qui a raison; ceux de ce caractére s'embarrassent peu d'entrer dans cette discussion, se persuadant qu'il est permis d'embrasser le sentiment, ou de pratiquer le Culte qu'on veut. La chose leur paroît indifférente quelque Communion Chrétienne qu'on suive, & dont on fasse profession. Nous ne parlons pas simplement du menu Peuple, mais il y a des Roiaumes où non seulement le Commun, mais les Grands & les premiers de l'État après s'être séparés de l'Église Romaine, y rentrèrent sous un nouveau Regne, & parurent ensuite les plus zélés à secouer son joug, lorsque le Gouvernement changea de face. Sous Henri VIII. Roi d'Angleterre, on fit plusieurs Ordonnances contre l'Église Romaine, non seulement par la seule autorité du Roi, mais du consentement des principaux Officiers de la Couronne, & des plus Grands du Royaume; & ceux même qui n'approuvoient pas les raisons de ce Prince souscrivirent cependant à sa volonté. Après sa mort, son fils Edouard VI. qui lui succéda, aiant embrassé le Parti de ceux qui s'étoient séparés de la Communion de Rome, ce que son Pére avoit déjà fait, & qui avoient établi des Dogmes condamnés par le Pape & ses Adhérans, les principaux du Roiaume firent une profession publique de la Religion du Roi. Edouard étant mort, Marie sa soeur, entièrement dévouée au Pape, monta sur le Thrône; l'on vit alors les Grands du Roiaume se joindre à la Reine & devenir zélés persécuteurs de ceux qui sous le Regne précédent avoient paru avec éclat & méprisé l'Autorité de Rome; après la mort de Marie, Elizabeth lui succéda, & qui aiant suivi les sentimens d'Edouard son frére affermit la Religion par un long Regne, & en posa des fondemens si solides, qu'ils lui servent encore aujourd'hui des base & de soutien.

Ceux qui liront l'Histoire de ce Siécle, verront que ces variations de la part des Grans du Roiaume ne peuvent avoir pour principe qu'une fausse persuasion que l'on peut également trouver le Salut éternel dans toutes les Communions Chrétiennes. J'avoue qu'on peut attribuer une partie de ces changemens à la crainte; mais quand je me représente le courage des Anglois, la constance & le mépris de la mort dont ils ont si souvent fourni des preuves, je croi facilement que l'atachement à la vie & l'indifférence de la Religion, principalement dans les Grands du Roiaume, ont été les mobiles de ces variations si sensibles.

§. III. Que l'indifférence de Religion n'est pas permise d'elle-même; qu'elle est deffendue par les Loix divines, & condamnée par toutes les Communions Chrétiennes.

Plusieurs raisons démontrent avec évidence, que c'est une Erreur très-dangereuse de croire qu'on peut placer la Religion parmi les choses arbitraires, qu'on peut changer comme un habit, conformant sa Créance & sa Foi aux circonstances du tems où l'on se trouve. Nous raporterons sur ce sujet les principales raisons tirées de la nature de la chose même, des Loix divines, & du consentement unanime de tous les Chrétiens.

Premiérement il est honteux de mentir & sur tout dans une chose importante, puisqu'il est deffendu de le faire dans la plus légère, à moins de produire plus de fruit par le mensonge que par la vérité; mais ici les hommes ne peuvent ni mentir ni dissimuler sans s'exposer à un danger très-évident, puisque confirmant le mensonge autant qu'ils en sont capables dans une chose si importante, ils oppriment la Vérité & la retiennent captive dans les ténèbres. Exemple contagieux, principalement dans les Personnes distinguées sur qui le Peuple régle sa conduite, & qui se rendent coupables non seulement de leurs propres péchés, mais de ceux où ils entraînent les autres par leur mauvais exemple; ce qui fait d'autant plus d'impression sur les Esprits, qu'on se rend toûjours plus attentif sur les actions des Supérieurs que sur leurs paroles.

Il est également honteux & indigne d'un Coeur noble & généreux de mentir pour conserver une vie fragile, périssable & mortelle, & aimer mieux déplaire à Dieu qu'aux hommes. C'est pourquoi les plus grans Philosophes ont préféré la mort, aux actions qu'ils croioient condamnées par la Divinité. [3]Socrate nous en fournit une preuve, puisqu'il aima mieux boire de l'extrait de Ciguë, que de vivre & cesser de parler en Philosophe selon sa coutume. D'autres se sont[4] exilés de leur Patrie, plutôt que de renoncer aux Opinions qu'il avoient soutenues les croiant véritables. Il s'en est trouvé d'assés courageux parmi les Païens pour oposer une conduite réglée au torrent du vice, couvrir de honte la corruption de leur siécle par les reproches les plus vifs, & cru qu'il valoit mieux mourir que de flatter un Tiran, & changer leur maniere de vivre. Tels ont été Thraseas [5]le louche & [6]Helvidius l'ancien qui choisirent la mort, plutôt que d'approuver par de lâches & d'indignes flatteries les vices & le déréglement des Empereurs; ce qui aiant été pratiqué par des hommes qui n'avoient qu'une espérance incertaine d'une vie plus heureuse que celle-ci, doit faire une impression plus vive sur ceux qui ont une espérance invariable d'une félicité éternelle.

Note 3:[ (retour) ] Socrate. Voi. ce que nous avons raporté sur ce sujet dans nos Ouvrages de Littérature, Liv. I. C. III.

Note 4:[ (retour) ] Exilés de leur Patrie. Galeaux dans le Livre où il montre que les affections de l'Ame suivent les mouvemens du Corps: Chap. dern. sur la fin parlant des Stoïciens, dit qu'ils ont mieux aimé abandonner leur Patrie, que de trahir leurs sentimens en cachant leur Doctrine.

Note 5:[ (retour) ] Thraséas le louche. Fut mis à mort sous le Regne de Néron, parce qu'il ne voulut pas le flatter dans ses vices. Voi. Annal. Tacite, Liv. XVI. XXIV. & suiv.

Note 6:[ (retour) ] Helvidius l'ancien. Gendre de Thraséas, à qui on commanda de sortir d'Italie, selon le raport de Tacite dans le même endroit; qui fut ensuite mis à mort par Vespasien, comme nous le raporte Suétone Chap. XV. parce qu'il n'avoit pas témoigné assez de respect pour son nouveau Souverain. Le Fils d'Helvidius eut le même sort, puisque Donatien le fit mourir. Voi. Sueton. dans sa Vie, & Tacite dans la Vie d'Agricola. C. XLV.

Tous les Siécles ont immortalisé la mémoire de ceux qui se sont exposés à la mort avec un courage intrépide pour le salut de leur Patrie; & sur ce principe, qui pourra refuser des louanges à ceux qui ont préférés le Ciel à la terre, & une Vie éternelle & bienheureuse que la Révélation nous découvre, à cette vie mortelle & fragile qui doit finir un jour? Qui au contraire ne blameroit pas une ame basse qui aime mieux conserver une vie qui lui est commune avec les Bêtes & qu'elle doit bientôt perdre, que de le mettre en possession d'une vie bien heureuse & immortelle lorsque l'occasion s'en présente? Nous voions des Soldats affronter avec intrépidité les périls les plus dangereux moins par amour pour leur Patrie, que pour acquérir & se conserver la faveur & la bienveillance du Prince & du Souverain, & la faire ensuite réfléchir sur leur Famille. Nous les voions sur le bord du Tombeau se féliciter que leurs Enfans soient intéressés dans les plaies qui leurs procurent la mort. Combien de Mercenaires qui combattent & exposent leur vie pour un gain sordide; & il se trouvera des hommes qui pour soutenir la Vérité qui est éternelle, agréable à Dieu & accompagnée des plus magnifiques récompenses, ne voudroient pas risquer je ne dis pas la vie, mais leurs biens & les honneurs qu'ils possédent! C'est pourquoi Jésus-Christ nous a donné le Précepte renfermé dans ces paroles; [7]Quiconque fera profession d'être à moi, devant les hommes; je le reconnoîtrai aussi pour mien, devant mon Pére, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les hommes; je nierai aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au Ciel. Paroles dans lesquelles il nous enseigne qu'il reconnoîtra pour ses Disciples & couronnera de la gloire éternelle celui qui n'aura jamais dissimulé ni caché sa Doctrine par ses oeuvres ni par ses paroles. Il nous avertit dans une autre endroit; [8]de nous conduire avec prudence, & de ne pas jetter les perles devant les Pourceaux; mais cette prudence ne tend pas à nous engager à dissimuler ou à mentir pendant toute nôtre vie, pour éviter la colère & l'animosité des hommes; & à ne pas tenter en vain de faire revenir à eux-mêmes des gens aveuglés par l'Erreur, & obstinés dans leur aveuglement. Il nous déclare même, après les paroles que nous avons raporté, u'on sera obligé de garder cette conduite, & de confesser publiquement son Nom malgré la haine des Parents, la persécution de ses Proches, & le danger de la mort. Car celui, dit-il, [9]qui aimera son Pere & sa Mére plus que moi n'est sera pas digne de moi; celui qui aimera son Fils ou sa Fille plus que moi, ne sera pas digne de moi; ce qu'on peut appliquer à celui qui par des vues charnelles & pour l'amour de ses Parens dissimule la Doctrine de Jésus-Christ & ses Préceptes. Il nous avertit même que cette fermeté peut nous exposer à la mort; mais que ce motif ne doit pas nous obliger à changer de conduite, puisque perdant cette vie nous retrouvons dans celle qui est avenir l'immortalité bien-heureuse, ce qui fait qu'il ajoûte, [10]Celui qui ne prendra pas sa croix, & qui ne me suivra pas, ne sera pas digne de moi: Celui qui aura conservé sa vie (dans ce siécle) la perdra (dans le siécle futur), & celui qui aura perdu la vie (sur la terre) à cause de moi, la trouvevera dans le Ciel accompagnée d'un bonheur éternel.

Note 7:[ (retour) ] Tout homme donc &c. Matth. X. 32.

Note 8:[ (retour) ] De ne pas jetter les perles &c. Matt. VII. 6.

Note 9:[ (retour) ] Qui aimera son Pére &c. Matt. X. 37.

Note 10:[ (retour) ] Celui qui ne prend &c. Matt. X. 38. 39.

Doctrine si évidente & si claire que toutes les différentes Communions la reçoivent & l'admettent: ceux qui obéissent au Pape, ou qui en sont séparés conviennent tous d'un commun accord qu'il n'est jamais permis de déguiser ni de trahir les sentimens de sa Conscience sur la Religion, lorsqu'il s'agit des Dogmes fondamentaux, & que cela se peut faire sans trouble & sans tumulte: car il seroit plus à propos de se taire sur des choses qui ne touchent ni la Foi ni la pureté des moeurs, afin de ne pas donner lieu à des contestations & à des disputes perpétuelles entre les Chrétiens, puisque nous trouvons si peu de Savans qui soient parfaitement d'accord sur toutes choses; nous disons qu'alors il vaudroit mieux se taire, & non pas feindre ou déguiser, puisque garder le silence sur ses sentimens, ce n'est pas mentir; mais dire qu'on croit ce qu'on ne croit pas c'est un mensonge formel. De plus si l'on veut faire passer en Loi un Dogme que vous croiez faux, il vous est permis & vous étés obligé de témoigner avec douceur & modestie que vous n'êtes pas de ce sentiment, & le faire sans éclater par des disputes & des contestations. Autrement la douceur du Gouvernement de l'Église Chrétienne, qui n'exclut pas la diversité d'Opinions lorsque la Charité n'en soufre aucun domage, deviendroit une Tirannie qui voudroit enchaîner les pensées, & les réünir toutes au même objet sans que l'Esprit eût la liberté de varier sur la moindre chose. Il y a une infinité de Questions Théoriques & très-obscures, principalement à ceux qui n'en ont jamais fait une Étude particuliére; Questions qui ne doivent jamais porter aucune atteinte à la liberté Chrétienne; vérité d'autant plus certaine, que de l'aveu de tous les Chrétiens il y a une infinité de passages de l'Écriture, & un grand nombre d'Opinions Théologiques sur lesquelles les Savans ne se sont jamais accordés & ne s'accordent pas même entre ceux qui en d'autres choses demandent & exigent un consentement unanime.

§. IV. Qu'il ne faut pas légérement taxer d'Erreur & d'un Culte deffendu, ceux qui sont d'un sentiment contraire au notre, ou les exclure du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoiqu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons.

Ceux qui sont séparés de l'Église Romaine, & ceux qui y sont encore, ne sont pas d'un même sentiment entr'eux sur tous les Points, quoique selon la pensée des plus éclairés de part & d'autre les choses dans lesquelles ils différent ne portent aucune atteinte a la Foi, & aux homages que nous devons à Dieu. Il est vrai que ceux qui sont séparés de l'Église Romaine l'accusent d'avoir introduit des Dogmes & un Culte qu'ils croient faux; nous ne décidons rien sur ce sujet, mais nous disons que selon le sentiment de cette Église il n'est jamais permis de feindre approuver ce qu'on condamne, puisqu'elle n'admet personne dans sa Communion qui fasse connoître qu'il ne s'accorde pas avec elle sur ce sujet.

Il se trouve cependant parmi ceux qui sont détachés de Rome[11] des Savans éclairés & d'une profonde littérature, qui ne croiant pas qu'il leur fût permis de r'entrer dans une Communion dont ils se sont séparés à cause de la Doctrine & du Culte, ne voudroient pas exclure du Salut éternel tous ceux qui vivent & meurent dans cette Eglise, de quelqu'ordre qu'ils soient Savans où Ignorans. Ceux qui croient la Doctrine de Rome contraire & oposée à l'esprit & aux Points fondamentaux du Christianisme savent qu'il ne leur est pas permis d'en faire profession ni de feindre approuver ce qu'ils condamnent, puisque s'ils tomboient dans ce malheur & qu'ils y persévérassent jusqu'à la mort, ils n'auroient rien à prétendre au Salut, mais à l'égard de ceux qui suivent de bonne foi cette Doctrine qu'ils croient conforme à la Révélation, ou du moins ne lui être pas si contraire, qu'elle sappe les fondemens de la Foi ou de la Sainteté Chrétienne, soit que cette pensée soit le fruit des Études de leur jeunesse, soit préjugé, défaut de lumiére, de connoissance ou de jugement; les Auteurs dont nous avons parlé ne croient pas qu'on puisse exclure du Salut ces sortes de personnes, parce qu'ils ne savent pas jusqu'à quel point Dieu étend sa miséricorde. Il y a une infinité de circonstances, de lieux, de tems, d'affections de l'Ame qui nous sont inconnues & qui peuvent affoiblir ou diminuer devant Dieu les fautes des hommes pécheurs: ce qui fait qu'on doit excuser dans les uns, ce que l'on condamneroit dans d'autres plus savans & plus éclairés: c'est pourquoi ils croient qu'il est plus conforme aux Loix de la sagesse & de l'équité Chrétienne, en condamnant la Doctrine & le Culte, de laisser au Jugement de Dieu ceux qui pratiquent l'un & l'autre, quoique cet acte de charité ne les empêche pas de croire qu'il ne leur est pas permis de suivre cette Doctrine ni de pratiquer ce Culte.

Note 11:[ (retour) ] Des Savans éclairés. Entre ceux qui composent ce nombre Guillaume Chillingworthius, dans un Livre Anglois intitulé; la Religion des Protestans est un chemin sûr qui conduit au Salut, où il raporte tous les Auteurs qui sont de son sentiment.

On ne peut pas conclure de ces principes qu'un homme élevé dans d'autres sentimens, instruit dans l'Étude & la connoissance des saintes Lettres, selon la coutume de ceux qui se sont séparés de Rome, qui agissant contre sa Conscience feroit ou diroit ce qu'il croit faux ou deffendu, & trahiroit la Vérité dans quelque vue temporelle & mondaine, il ne s'ensuit pas qu'un homme dans ces dispositions puisse espérer le pardon de Dieu, principalement s'il meurt dans la funeste habitude de faire ou pratiquer ce qu'il condamne, ou qu'il eût été dans le dessein de continuer plus long-tems s'il eût plus long-tems vécu. Nous ne croions pas que dans toutes les Communions qui se disent Chrétiennes, un homme de ce caractère puisse trouver aucune assurance de Salut.

Que les Hypocrites considérent & examinent ce qu'ils font lorsqu'ils méprisent & foulent aux pieds toutes les lumieres que la Raison & la Révélation leur présentent qu'ils les rendent inutiles les par leur conduite, & s'embarassent si peu du jugement unanime que tous les Chrétiens portent sur ce sujet. Il est vrai que ces sortes de personnes ne doivent pas être mises au rang des Savans, & qu'il ne faut pas croire qu'elles aient examiné les choses avec précision; au contraire ces gens méprisent la Littérature des Théologiens, & n'ont aucune connoissance de ce qui est essentiel pour porter sur ce sujet un jugement équitable & solide. Ils ne font pas plus de cas de la Philosophie que les plus distingués d'entre les Romains ont autrefois tant estimée & qui tire sa source de la lumière naturelle, parce que toutes leurs vues portent à satisfaire leurs Passions, ce que la Philosophie Payenne n'a jamais approuvé; peu inquiets du jugement des siécles passés, & se mettant peu en peine de ceux d'aujourd'hui, sans se soucier de ce qui arrivera dans la suite, l'on peut dire qu'ils sont plus semblables à des Bêtes qu'à des hommes raisonnables, puisque la Raison ne leur sert de rien & qu'ils n'en font aucun usage. Ceux de ce caractère, qui ne se font aucune peine de feindre ou de mentir, ne méritent aucune créance; ils sont indignes de posséder la confiance de qui que ce soit dans les choses de cette vie, puisqu'ils croient pouvoir impunément se moquer de Dieu & des hommes dans la plus importante des toutes les affaires. Il s'en trouve parmi eux qui posent pour principe qu'on doit toûjours suivre la Religion du Prince, qui venant à changer peut faire varier la foi, & il n'est pas étonnant de leur voir avancer des maximes si impies, puisqu'ils n'ont pas même les principes de la Religion naturelle & comptent pour rien les lumieres de la droite Raison & de la Vertu. Que les Princes & les Souverains sont à plaindre d'honorer de leur confiance des gens de ce caractère qui ne croient ni Religion naturelle ni révélée; & n'en observent aucuns principes! Des gens qui n'ont aucune teinture des belles Lettres ni des Sciences, qui se moquent du jugement des personnes les plus éclairées, qui se mettent peu en peine de rechercher la Vérité & vivent dans un déguisement continuel, sont indignes de gouverner l'État ou d'avoir quelque Administration dans les affaires de la République.

Cependant ces sortes de personnes, qui méprisent également la Vérité & la Vertu, se persuadent qu'ils sont meilleurs Citoiens & qu'ils ont plus d'esprit que les autres, quoique leur persuasion soit fausse, puis qu'étant toûjours disposés à soutenir la vérité ou le mensonge, à pratiquer la vertu ou le vice, à parler & agir différemment selon leurs intérêts; ils prouvent par leur conduite qu'ils ont renoncé au bon sens, & fait divorce avec la Raison, & méritent que tout le monde les méprise & les évite.

§. V. Qu'un homme qui est dans l'Erreur & qui pêche par ignorance peut être agréable à Dieu; mais qu'un hypocrite & un fourbe qui dissimule ne le peut pas.

Telle est la condition des hommes qu'il s'en trouve qui d'ailleurs ne sont pas méchans, mais qui par les préjugés d'une mauvaise éducation, ou faute de Maîtres & de bons Livres par le moien desquels ils pourroient découvrir l'Erreur & la quitter, ou n'aiant pas assés d'esprit pour comprendre les Controverses de Chrétiens & en juger, passent toute leur vie dans un espéce de ténèbres. Ces sortes de personnes qui, selon la portée de leur Esprit, ont cru ce qu'on leur a enseigné de la Religion Chrétienne, & qui ne sachant pas mieux l'ont suivi de bonne foi, nous paroissent plus dignes de pitié, que de colére. J'avoue que leur Religion est un assemblage d'ignorance, qu'elle est imparfaite, tronquée, défectueuse; mais elle est de bonne foi, & nous pouvons croire que celui qui ne recueille point où il n'a point semé, leur fera grace, ou du moins ne les punira pas dans toute la rigueur de sa Justice.

Mais si nous portons nos vues sur d'autres d'un caractère différent, qui n'ont manqué ni d'éducation, ni de Maître, ni de Livres, ni de lumieres, ni d'esprit, pour connoître, en matiere de Controverse, de quel côté se trouve la Raison & la Vérité, & qui malgré toutes ces choses demeurent fermes & atachés au Parti de l'Erreur, parce qu'ils y trouvent les honneurs, les richesses, & les plaisirs de cette vie; nous ne pouvons regarder sans indignation ces sortes de personnes, & il n'y a point d'homme qui voulût entreprendre d'excuser ou justifier une pareille conduite, sans donner des preuves de l'impudence la plus hardie: d'où il faut conclure que si nous ne pouvons nous résoudre à leur pardonner, nous dont la vertu est si imparfaite, quelle sera la rigueur & la sévérité de Dieu contre ceux qui agissant avec connoissance & contre leurs propres lumieres auront préféré le mensonge à la vérité pour les biens fragiles d'une vie périssable & mortelle.

Dieu qui est souverainement miséricordieux pardonne à l'ignorance lorsqu'elle n'a pas le vice pour principe; il fait grace aux vertus imparfaites & à l'erreur de ceux qui ont été trompés, principalement lorsqu'il n'y a aucune malignité formelle ni aucun mépris de la Religion; mais comme nous l'a enseigné Jésus-Christ, il ne pardonnera jamais à ceux qui aiant connu la vérité auront publiquement professé le mensonge. Un Hypocrite ne peut pas même être agréable & plaire à ceux de son caractère, qui ne voudraient point d'un Ami capable de changer au moindre intérêt, & d'abjurer à la première occasion les Loix les plus saintes de l'amitié la plus inviolable. Nous concluons de ce que nous avons dit, qu'il n'y a point de crime plus énorme & plus honteux que de dissimuler, dans les choses de la dernière importance, ce qu'on connoit de meilleur, pour faire une profession publique de ce qu'on croit de plus mauvais, ce que la Raison nous enseigne & ce que la Révélation nous confirme du consentement de routes les Communions différentes qui se disent Chrétiennes.

FIN.