III.
États généraux de 1614.
On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie, comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois; aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise, lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en 1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de s'abîmer dans une immense révolution.
Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère, Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa sœur de lait, placée près d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement, les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des états généraux.
La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres, profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément, contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.