XV.

Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.

Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison, d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin, auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette, Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités, que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée, s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour. «La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage, vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame, disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé d'observer toutes les lois de l'État.»

La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.»

Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi, et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse; que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant qu'elle s'en souvenait.»