XVI.
Gaston, duc d'Orléans.—Ses menées ambitieuses.
Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes, étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince du sang; le maréchal duc de Montmorency.
Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé.
Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec Gaston.
Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.
Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis; mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à Vincennes.
À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston. Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce vous qui avez osé donner cet avis au roi?—C'est moi,» lui répondit froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner ceux qui aimeront le roi et la reine mère… Et de ne point taire au roi les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles pour le recommander à la clémence du roi.