CHAPITRE IX.
Arrivée à Bois-le-Duc.—Ma cousine Maria.—Le général Moreau.—Leurs amours.—Générosité de Moreau.—Son départ.
Nous descendîmes à Bois-le-Duc chez mon oncle maternel, le baron Vanderke; il habitait une maison immense, qu'on eût décorée à Paris du titre d'hôtel. Cette maison était occupée par le grand quartier-général de l'armée française, et servait de logement au général en chef Pichegru. Mon oncle avait abandonné à l'état-major le principal corps de logis, qui renfermait les plus beaux appartemens; il s'était retiré avec sa famille et ses nombreux domestiques dans l'aile droite, et les bâtimens qui donnaient sur le jardin. Cette vaste maison ressemblait véritablement à une ville, et à une ville bien peuplée. Nous fûmes reçus à bras ouverts; on nous donna dès le lendemain un dîner d'apparat, auquel furent invités tous ceux des parens de Van-M*** qui habitaient le pays. La famille du baron se composait de sa femme, de ses filles et de deux fils: toutes mes cousines étaient jolies, mais aucune ne pouvait être comparée à Maria, la seconde d'entre elles par ordre de naissance. Dans cette maison comme dans celle de Van-M***, on avait adopté presque tous les usages de la France: né à Batavia d'une famille immensément riche, le baron avait rapporté en Europe toutes les habitudes d'un luxe excessif; il avait l'imagination vive, la conversation très gaie. Ses goûts sympathisaient singulièrement avec ceux de sa nièce Florentine, ainsi qu'il se plaisait à m'appeler: aussi éprouvions-nous un grand plaisir à causer ensemble. Mon oncle avait alors quarante-six ans; sa figure était belle, son maintien imposant; il aimait et cultivait les lettres et les arts, mais sans aucune prétention; souvent il me développait les beautés des poètes anciens, et moi je lui déclamais les strophes du Tasse, ou je récitais devant lui les vers du Dante. Il félicitait Van-M*** du bonheur qu'il avait de vivre avec une femme dont l'esprit était si bien orné. Je riais des éloges qu'il donnait à mon érudition prétendue; comme il ne m'en avait rien coûté pour l'acquérir, je n'y attachais que peu d'importance: c'était au milieu des jeux de mon enfance que ma mémoire s'était enrichie des beaux vers des meilleurs poètes de l'Italie. J'avais puisé une foule de connaissances dans la conversation de mes parens qui m'avaient instruite sans y songer, pour ainsi dire, eux-mêmes. L'amitié que me témoignait le baron donna une nouvelle force à l'attachement que Van-M*** avait toujours eu pour lui.
Dès le lendemain de notre arrivée, les généraux Pichegru, Moreau et quelques autres officiers supérieurs nous avaient été présentés comme les amis de la famille. Je parlerai plus tard du premier: Moreau seul eut alors toute mon attention. Deux motifs puissans m'avaient inspiré la curiosité de le connaître: d'abord les éloges que lui avait plus d'une fois donnés devant moi le général Dessoles, ensuite l'extrême chaleur que ma cousine Maria avait mise à me vanter son courage, sa bonté, et bien d'autres qualités également précieuses et rarement unies ensemble. Sans les préventions favorables qu'on m'avait inspirées sur le compte de Moreau, je ne l'aurais sans doute pas distingué dans la foule des généraux français, car son extérieur n'avait rien de remarquable qu'une extrême simplicité. Nous prenions le soir, comme de coutume, le thé en famille; les généraux y étaient toujours invités. Maria paraissait tellement occupée du général Moreau, ses beaux yeux paraissaient si constamment fixés sur lui, son oreille saisissait si avidement les moindres paroles échappées de sa bouche, que mes soupçons, d'abord assez vagues, se changèrent bientôt en certitude. Mon cœur se serra à l'aspect du danger que courait ma jeune cousine; sa sécurité m'inspirait un sentiment pénible: c'était ainsi que je m'étais perdue! J'étais déjà peut-être trop avancée pour revenir sur mes pas; mais ce n'était pas sans effroi que je portais mes regards en arrière, et je tremblais de voir Maria s'engager dans la route que je n'étais plus assez forte pour abandonner moi-même.
Le baron, comme Van-M***, fournissait aux armées françaises des sommes considérables; il avait chaque jour à régler avec les chefs des intérêts beaucoup trop graves pour qu'une femme de mon âge pût trouver quelque plaisir à les entendre discuter. Un soir, lorsque je vis la conversation engagée sur les affaires sérieuses, je quittai le salon pour me rendre à mon appartement; Maria m'y suivit: «Eh bien! dit-elle en s'asseyant près de moi, vous l'avez vu, ma chère cousine, ce général célèbre; mais c'est peu de le voir, il faut encore connaître son âme.»
Je ne m'attendais pas à entendre jamais le nom de Moreau sortir sans éloges de la bouche de Maria; mais le ton d'enthousiasme auquel elle s'était élevée tout à coup me frappa d'étonnement. Elle continua long-temps à me parler de son héros, et avec une exaltation toujours croissante: rien ne me semblait cependant justifier son délire. Plus tard j'ai eu l'occasion de reconnaître et d'apprécier toutes les nobles qualités de Moreau; je ne crains donc pas d'avouer que sa personne ne m'avait pas d'abord paru répondre à la grandeur de sa renommée; sa timidité naturelle approchait presque de la gaucherie, et j'avais besoin d'être prévenue d'avance en sa faveur pour arrêter pendant quelques minutes mon attention sur lui. Je tournai mes yeux vers Maria: «Ma cousine, lui dis-je, votre attachement pour le général Moreau me paraît plus tendre que ne l'est d'ordinaire la simple amitié.
«—Oui, dit-elle en levant la tête avec une sorte de fierté, il a tout mon amour, et cet amour ne finira qu'avec ma vie.»
Je restai tout étourdie de cette réponse et du ton qu'avait pris Maria; elle revint bientôt au langage simple et naïf qui la rendait si intéressante, mais ce fut encore pour me vanter l'homme qu'elle adorait. Je ne rapporterai point ici tout ce qu'elle m'apprit d'honorable pour le caractère de Moreau; il avait, à entendre Maria, le désintéressement de Fabricius et la continence de Scipion. Je ne me refusais point à croire ma cousine sur parole, mais il était impossible de ne pas la soupçonner d'un peu de partialité. Il fallait la voir s'animer en parlant, fixer sur moi ses grands yeux avec tous les indices d'une émotion profonde, et s'indigner presque de ce que je ne partageais pas son enthousiasme.
Effrayée d'une passion si violente, je n'osais plus interroger Maria; je n'osais lui demander jusqu'à quel point Moreau était instruit du secret de son cœur. La suite de la conversation m'apprit bientôt que je pouvais donner toute carrière à mes soupçons et à mes craintes. J'éprouvais le vif désir d'arracher ma jeune parente à un égarement qui, tôt ou tard, pouvait lui devenir si funeste; sans heurter ses affections en traitant avec trop de sévérité l'homme qui avait profité de son délire, je lui représentai cependant que Moreau avait violé tous les droits de l'hospitalité en la séduisant elle-même au sein d'une famille qui devait être pour lui l'objet de tant de respects et d'égards.
«Non, me répondit-elle; vous vous trompez, il n'a point abusé de la confiance qu'on lui témoignait: il m'a fuie d'abord; il a combattu le penchant irrésistible qui m'entraînait vers lui; moi seule je suis à blâmer, et c'est mon imprudence qui m'a perdue. Je connaissais la fortune de mon père et son attachement pour les Français; j'aurais été heureuse de pouvoir enrichir Moreau en devenant un jour sa femme. Dans cet espoir j'aimais à saisir toutes les occasions de le rencontrer; je lui servais d'interprète dans ses relations avec les Hollandais, ou je lui donnais quelques notions de notre langue. Il y a trois semaines qu'il vint à l'improviste me prier de lui traduire une lettre qu'il venait de recevoir; j'étais occupée à dessiner un emblême de fleurs au bas duquel j'avais tracé son nom: Je cachai mon dessin en rougissant; il me pria de le lui montrer; je refusai: alors il chercha à s'en emparer, il y réussit; et je ne revins à moi que tout en larmes, et dans les bras de celui à qui ma vie appartient maintenant tout entière.» Elle cacha sa tête dans mon sein en achevant ces mots; puis elle ajouta d'une voix tremblante: «Jugez de ma douleur et de mes inquiétudes, ma chère cousine! plaignez-moi, conseillez-moi; mais ne me dites pas de l'oublier, je suis à lui pour toujours.
«—Je le pense comme vous, lui répondis-je; mais vous devez lui appartenir par des liens plus sacrés. Vous a-t-il communiqué ses projets à votre égard?
«—Non; mais puis-je m'en plaindre? de quel droit prétendrais-je maintenant à devenir venir sa femme? Il faut tout vous avouer: chaque nuit, lorsque tout dort dans la maison, je vais le trouver chez lui. Je le vois si peu pendant le jour!—Est-il possible, Maria! quelle imprudence!—Je sais que je fais mal, et cependant je ne puis vaincre mon amour. Je pleure sans cesse sur ma faute; mais à quoi bon? Deux fois j'ai manqué d'être découverte. Imaginez-vous que je suis obligée de passer devant la chambre où reposent mon père et ma mère: oh! comme mon cœur se serre alors! S'ils savaient à quel point je suis coupable, comme ils me mépriseraient, eux qui m'aiment si tendrement!… Ensuite il me faut traverser la chambre qu'occupent mes petites sœurs avec leur bonne, puis le grand corps de logis situé entre les deux ailes. Un jour je suis restée deux heures cachée derrière une statue dans la grande salle, où aboutissent plusieurs issues des chambres occupées par les officiers français. Je tremblais moins de froid que de terreur.
«—Malheureuse enfant! et si l'on vous avait vue!—Sans doute: mais croirait-il que je l'aime si je n'osais braver tous les dangers pour arriver jusqu'à lui?»
Je ne saurais rendre les divers sentimens que faisaient naître en moi les confidences de Maria. Elle pleurait: je mêlais mes larmes aux siennes; je lui représentais l'affreux abîme qu'elle creusait sous ses pas, la douleur de ses parens si jamais ils venaient à découvrir qu'elle se rendait indigne de leur tendresse; enfin, à force de prières, j'obtins d'elle la promesse de cesser ses excursions nocturnes. Mon plan était déjà arrêté; et, d'après ce qu'elle m'avait dit du général Moreau, c'était sur lui-même que je comptais d'abord pour m'aider à la sauver.
Le lendemain du grand dîner donné par le baron, nous fîmes une promenade à cheval dans les campagnes environnantes: Moreau nous accompagnait; l'occasion de lui parler s'offrait naturellement; il se trouvait à côté de moi. Je l'engageai à devancer un peu le reste de la cavalcade, pour avoir le loisir de causer un instant avec lui. Quand nous fûmes assez éloignés pour qu'il fût impossible de nous entendre, je lui déclarai sans détour que Maria m'avait instruite des relations qui existaient entre eux, et que j'avais puisé, dans les discours même de ma jeune parente, une assez haute opinion de son caractère pour penser qu'après avoir abusé de sa faiblesse, il ne voudrait pas lui enlever tout espoir de bonheur à venir en nourrissant sa fatale passion. «Maria, ajoutai-je, n'ose plus prétendre à devenir votre épouse; sa naissance et son nom ne lui permettront jamais de descendre au rôle de votre maîtresse: vous le sentez comme moi, général. Elle a droit à votre respect, et vous ne voudriez pas, en entretenant plus long-temps avec elle une liaison illicite, l'exposer à perdre entièrement l'honneur, premier trésor d'une femme. Trouvez donc un motif pour quitter promptement ce pays, et sauvez-la d'elle-même, en cessant de vous offrir à ses yeux.
«—Vous êtes assez bonne, madame, me répondit Moreau avec un accent que je n'oublierai jamais, vous êtes assez bonne pour me traiter avec indulgence. Puisque vous voulez bien avoir de moi si bonne opinion, vous ne serez point étonnée d'apprendre que je songeais moi-même à tirer mademoiselle Vanderke de la fausse position dans laquelle je l'ai placée: il y a long-temps que mon bonheur fait mon supplice, parce qu'il me laisse toujours des remords. Puisque Maria s'est confiée à vous, veillez sur elle: je l'aime sans doute, mais non pas de cet amour ardent qui seul peut la rendre heureuse. Cependant si elle peut se contenter des sentimens que j'ai à lui offrir, madame, je remets notre sort entre vos mains. Je pars dans deux jours pour Bommel avec M. Van-M***: permettez-moi de vous adresser de là une lettre que vous remettrez à votre cousine. Si mes offres sont rejetées, je vous jure d'avance que cette lettre sera la dernière qu'elle recevra de moi, et que je ne reparaîtrai plus dans la maison de son père.»
Moreau paraissait profondément ému en me parlant. J'aurais pu m'étonner de le voir payer d'une amitié si calme l'amour le plus passionné: je ne pus toutefois m'empêcher de convenir que son langage était celui d'un honnête homme, disposé à réparer une faute qu'il avait presque involontairement commise. Dès ce moment je lui accordai toute mon estime: je consentis à ce qu'il me proposait, et je me promis d'agir avec la plus grande circonspection dans une circonstance qui allait décider du bonheur de deux êtres également dignes d'être heureux. Moreau partit en effet le surlendemain. Maria était au désespoir; elle croyait avoir vu celui qu'elle aimait pour la dernière fois: elle vint me demander des consolations, et je pleurai avec elle.
J'employai tous les ménagemens possibles pour lui traduire la pensée de Moreau; j'essayai de lui faire entrevoir la possibilité d'un mariage, dans le cas où elle voudrait accepter un attachement calme, mais durable, en échange d'un amour aussi vif que le sien. L'idée de n'être pas aimée autant qu'elle aimait elle-même la frappa si douloureusement qu'elle oublia tout le reste: il m'était bien pénible de voir couler ses larmes, mais je ne fis rien pour les tarir. Il aurait fallu, pour calmer sa douleur, réveiller dans son âme un espoir chimérique; maintenant que le coup était porté, il valait mieux laisser au temps le soin de cicatriser la blessure. Quinze jours se passèrent ainsi: une légère indisposition, résultat des secousses violentes qu'elle venait d'éprouver, fournit à Maria un prétexte pour ne pas quitter sa chambre. Mes soins empêchèrent qu'on ne rapprochât l'époque où commença cette maladie subite de celle où le général Moreau avait quitté Bois-le-Duc.