CHAPITRE VIII.

Une journée de plaisir.—Deux émigrés français implorent ma protection.—Je parviens à les sauver.—Départ pour Bois-le-Duc.

Tout le monde fut exact au rendez-vous: à l'heure fixée nous montâmes en voiture, tous bien enveloppés de fourrures épaisses. Van-M***, retenu à Amsterdam par quelques affaires, n'était point du voyage. Nous formions une bande de jeunes fous avides de plaisir, et bien disposés à le saisir partout où ils le rencontreraient. Arrivés au tolhuys, nous descendîmes de voiture pour faire le reste du chemin à pied; nous commencions en effet à éprouver le besoin de marcher pour nous soustraire aux atteintes du froid: nous nous étions mis en route par une de ces belles journées d'hiver qu'on ne voit guère que dans le Nord. Appuyées sur les bras de leurs cavaliers, les dames s'amusaient à glisser sur les ruisseaux glacés qui traversaient des prés où l'herbe durcie par le froid et couverte de verglas étincelait des couleurs de l'arc-en-ciel. Aux éclats de rire que nous poussions, au bruit de la glace qui se brisait sous les coups de nos sabots fourrés, on nous eût pris de loin pour une bande d'écoliers échappés à la férule de leurs maîtres; nos compagnons de voyage partageaient notre gaieté ou l'excitaient par leurs saillies. Après une course assez longue, nous arrivâmes enfin à une habitation où de grands préparatifs faits d'avance pour nous recevoir attestaient chez ceux qui l'occupaient le désir de nous être agréables; cependant la froideur de leurs manières, l'air contraint qu'ils prirent à notre abord, s'accordaient mal avec la réception qu'ils semblaient avoir voulu nous faire: ce contraste me frappa. Personne, parmi les gens qui connaissaient Van-M***, ne pouvait ignorer son dévouement à la cause des Français, et le désir qu'il témoignait en toute occasion de rendre agréable à leurs officiers le séjour de la Hollande. D'où pouvait donc provenir la froideur qu'on témoignait à mes hôtes? Je ne m'en expliquais point la cause; mais je résolus de m'en plaindre à Van-M***.

Un repas, composé de tout ce que la saison et le pays pouvaient offrir de meilleur et de plus recherché, nous attendait dans une salle bien échauffée. Nous nous mîmes à table avec un appétit aiguisé par le froid et l'exercice; puis nous songeâmes à aller voir les logemens qu'on avait préparés pour chacun de nous. Il y avait quinze lits, et nous étions vingt-quatre maîtres, sans compter huit domestiques. «D'un lit hollandais, disait Grouchy, on peut aisément faire trois lits à la française, et nous autres soldats, nous n'avons pas même besoin d'un matelas.» À l'ouvrage! s'écria-t-on soudain de toutes parts; et aussitôt chacun se mit en devoir de bouleverser les meubles, sous prétexte de les ranger dans un ordre plus commode pour tous. On courait, on se poussait dans tous les sens; c'était à qui ferait le plus d'extravagances. Au milieu du tapage universel, Grouchy ne quitta pas un seul instant la place qu'il occupait à côté de moi, malgré la peine que se donnait la belle madame San***, pour attirer ses regards et l'amener à s'asseoir près d'elle. Avec ce tour spirituel qu'il savait donner aux choses les plus communes, il prétendit que son assiduité près de moi était un devoir dont il ne pouvait se dispenser envers la femme de son ami. À Lille, en 1792, ces mots, dans la bouche de Marescot, m'auraient fait voir toute l'étendue de mes fautes, et m'auraient sur-le-champ rappelée à la raison et au devoir. Nous étions en 1795, et déjà je souriais d'une telle pensée, qui trois ans plus tôt m'aurait glacée de terreur.

Quand on fut las de cette gaieté bruyante, nous recommençâmes à parcourir, mais avec plus de tranquillité, la maison et ses dépendances. Nous passions sous un hangar, lorsqu'une jeune et jolie servante hollandaise, Gertrude, qui allait en sortir, courut avec une extrême vivacité fermer une porte qui conduisait à la partie du bâtiment où se trouvait la laiterie. Quelque prompt qu'eût été son mouvement, je crus avoir vu deux hommes s'enfuir par cette porte. Je fixai mes regards sur la jeune fille, elle rougit aussitôt; ses yeux se remplirent de larmes, et elle joignit les mains d'un air suppliant. Je crus deviner son secret: l'expression de ma figure la rassura, et la sérénité reparut sur son visage. Cette scène muette dura beaucoup moins de temps que je n'en mets à la décrire: elle échappa à tous les yeux, excepté à ceux du général Grouchy qui me donnait le bras; cependant il ne m'en dit pas un mot, et j'imitai sa réserve.

Dès que nous fûmes rentrés dans la salle, je profitai du premier moment favorable pour m'échapper. Gertrude m'attendait au passage; elle me tira à l'écart, et me remit une lettre ainsi conçue:

«MADAME,

«Depuis quinze jours nous trouvons, mon frère et moi, dans cette maison, une retraite qui protége nos jours voués à la misère et à la mort: depuis hier, il nous a fallu quitter l'asile que nous occupions dans le bâtiment principal, et la générosité de Gertrude nous a seule mis à même d'échapper à tous les regards. Mon malheureux frère, malade, exténué de fatigue, ne saurait entreprendre de quitter à pied des lieux dans lesquels nous sommes, cependant menacés d'une mort certaine si nous y prolongions davantage notre séjour. La mort dans les combats ne nous effraie pas; mais mourir en coupables, de la main de nos compatriotes, voilà ce qui nous fait horreur: le malheur nous accable de toutes parts. Vous avez, dit-on, madame, une grande influence sur les chefs de l'armée victorieuse; de plus, vous êtes la fille de cette baronne Van-Aylde-Jonghe, notre protectrice à tous, et notre ange tutélaire dans ces contrées. Au nom du ciel, madame, sauvez mon frère: une femme adorée, un fils né dans l'exil, l'attendent au Texel; c'est lui, ce sont eux que j'ose recommander à votre compassion. Vous excuserez notre hardiesse, madame; mais nous attendons tout de votre humanité.

«Le chevalier DE COURCELLES.»

Pendant que je lisais cette lettre, Gertrude me pressait avec les plus vives instances de sauver ceux qu'elle protégeait: elle me racontait toutes les circonstances de l'arrivée et du séjour des deux émigrés dans la maison de ses maîtres. On les y avait bien traités pendant quinze jours; mais, à la nouvelle de ma prochaine arrivée, on leur avait intimé l'ordre de partir. On craignait même que je n'apprisse avec déplaisir qu'on n'avait pas refusé l'hospitalité à deux proscrits, du parti contraire à celui que suivaient Van-M*** et ses amis. Gertrude me racontait tous ces détails à voix basse et les larmes aux yeux; mes yeux étaient aussi humides que les siens. Ce contraste de la gaieté qui régnait dans toute la maison avec les angoisses des deux émigrés, ce rapprochement de leurs mortelles inquiétudes avec les éclats de rire qui peut-être retentissaient jusqu'à leurs oreilles, tout cela m'émut au plus haut degré, et ne me laissa ni la volonté ni le temps de délibérer. J'écrivis au crayon, sur un morceau de papier, cette seule ligne: «Je réponds de vos jours; mais cachez-vous bien ici jusqu'à minuit.» Gertrude, toute joyeuse, alla sur-le-champ porter ce papier à MM. de Courcelles. À peine était-elle partie que je sentis combien il serait difficile de tenir la promesse que je venais de faire: si Van-M*** eût été près de moi, les obstacles eussent été beaucoup moins nombreux et bien plus faciles à surmonter; mais, en son absence, et dans une maison qui lui appartenait, sauver deux hommes qui avaient combattu, dont le vœu constant était de combattre le parti auquel il s'était attaché, c'était s'exposer à le compromettre bien gravement. Je sentais tout cela, et cependant je voyais combien les secours m'étaient indispensables pour réussir dans la tâche que je m'étais imposée: me fier à quelqu'un des officiers français, dont le premier devoir était de poursuivre ceux que je voulais sauver, c'était risquer beaucoup; mais les difficultés même que j'entrevoyais excitaient vivement le désir que j'avais de faire évader les deux émigrés.

Le temps que j'avais mis à écouter Gertrude, puis à réfléchir sur ce qu'elle venait de m'apprendre, s'était écoulé rapidement pour moi; mais il avait paru long au reste de notre compagnie. Je portais encore sur ma figure les traces visibles de l'émotion que je venais d'éprouver lorsque je rentrai enfin dans la salle: aussitôt je me vis entourée; on cherchait à lire dans mes yeux; tout le monde m'adressait des questions…; tout le monde, excepté celui que j'aurais voulu voir plus empressé que tout autre à s'informer des causes de ma longue absence, puisqu'en lui seul reposait tout mon espoir. Mes réponses évasives ne satisfirent sans doute la curiosité de personne; mais elles mirent fin à un interrogatoire qui commençait à me fatiguer. Grouchy, debout près de la cheminée, affectait de ne pas avoir remarqué mon retour. Je surpris cependant quelques regards lancés sur moi à la dérobée; leur expression était singulière, et différait entièrement de celle qu'ils prenaient presque toujours en se fixant sur moi. Je vis bien qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire: deux ou trois mots que je réussis à lui arracher me mirent bientôt au fait; un petit mouvement de jalousie long-temps comprimé se manifesta enfin, et j'avouerai franchement que ma coquetterie s'en tint pour fort honorée.

Des dépêches que reçut le général Dessoles vinrent donner à la conversation une tournure nouvelle, et, heureusement pour moi, très-favorable à l'exécution de mon projet: il s'agissait de nouvelles rigueurs à exercer contre les émigrés que l'armée française pourrait encore arrêter dans la Hollande. Quelle fut ma joie lorsque j'entendis les principaux officiers qui se trouvaient dans notre société déplorer amèrement l'extrême sévérité des ordres qu'on leur intimait, et aviser même entre eux aux moyens de les éluder! tous blâmaient hautement la dureté du général Beurnonville, les relations qu'il continuait d'entretenir avec quelques révolutionnaires exaltés; tous accusaient la cruauté du général Vandamme. «La liberté! certainement nous la voulons tous, disaient avec feu les généraux Sainte-Suzanne, Saint-Cyr, Dessoles et Grouchy; sans elle point de salut pour la France, mais la liberté sans échafaud.» Peu à peu je me mêlai à la conversation: plus d'une fois j'eus même le plaisir d'entendre se renouveler autour de moi l'expression des sentimens généreux qui animaient la plupart des militaires français. Mais tout en déplorant la rigueur des lois contre les émigrés, les officiers républicains n'en blâmaient pas moins la fatale détermination qu'avaient prise un si grand nombre de Français d'abandonner leur pays, et de s'allier aux ennemis du dehors pour l'asservir.

Grouchy gardait toujours le silence: il m'importait cependant beaucoup de connaître son opinion; je hasardai de prononcer quelques mots en faveur des émigrés. «Ne suivaient-ils pas les drapeaux de leurs rois? La fuite d'ailleurs n'était-elle pas le seul moyen de salut que pussent trouver dès l'origine de la révolution ceux d'entre eux qui appartenaient à la noblesse?—Madame, reprit Grouchy, c'était en France qu'il fallait planter l'étendard royal: et moi aussi j'étais noble; cependant je n'ai pas quitté la France; j'ai continué de servir mon pays, et mon pays ne m'a point désavoué.»

Grouchy se tut après ce peu de mots: la discussion continua entre les autres généraux. Je m'approchai de lui, et le regardant d'une manière significative: «Quoi, lui dis-je, général, vous que j'aurais voulu trouver le plus indulgent de tous, vous vous montrez le plus sévère!»

Je baissai la tête en soupirant: tout à coup, comme si ce soupir eût révélé à Grouchy toute l'étendue de mes craintes pour les deux fugitifs, et toute celle des espérances que j'avais d'abord fondées sur lui, il s'approcha de moi: «Madame, dit-il, s'ils vous intéressent, je les trouverai moins blâmables.»

Je vis clairement qu'il m'avait comprise; un sourire fut ma seule réponse. «Ah! dit Grouchy, je donnerais ma vie pour un tel sourire.» Je rompis brusquement l'entretien, et je promis seulement de le reprendre le soir même, à six heures, dans le jardin. On servit le thé: nos dames devinrent autant d'Hébés, empressées de verser l'ambroisie aux dieux de la guerre; chacune déployait à l'envi ses grâces naturelles. Pour moi, qui dédaignais par caractère les choses du ménage, je m'assis devant un vieux clavecin, et dissimulant sous le voile d'une gaieté folle les pensées sérieuses qui agitaient mon esprit, je me mis à jouer des valses avec toute la vigueur dont j'étais capable. Grouchy, plus aimable et plus empressé que jamais, mettait tous ses soins à dissiper la tristesse qui venait par intervalles obscurcir mon front: il y réussissait souvent. Pendant ce temps, le général Dessoles faisait faire l'exercice à la belle madame Vanderstra***: au troisième demi-tour à droite, ce soldat de nouvelle recrue culbuta la table à thé et les porcelaines du Japon dont elle était couverte. Nouveau sujet d'éclats de rire universels. Au milieu du tumulte, j'entendis clairement ces mots prononcés à mon oreille: «Il est six heures; je vais au jardin.»

Je tressaillis, et baissai la tête sans répondre. Grouchy sortit, et, après un moment d'hésitation, je sortis moi-même en me répétant tout ce que je m'étais déjà dit pour excuser l'imprudence de ma démarche. Il faisait encore jour lorsque j'arrivai au lieu du rendez-vous. Le général vint au devant de moi avec une politesse respectueuse, et tout-à-fait propre à me rassurer sur les conséquences de ma démarche. «Madame, dit-il, sans le besoin que vous éprouvez de rendre service, je n'aurais sans doute pas le bonheur de vous voir ici. Je serais heureux de pouvoir servir vos intentions généreuses: vous savez ce que me commandent l'honneur et le devoir; je suis bien sûr que vous ne me demanderez rien de contraire à l'un ni à l'autre. Parlez, madame; que dois-je faire?

—«Général, lui dis-je, j'ai besoin d'un sauf-conduit pour deux de mes gens qui se rendent au Texel: ils partiront cette nuit.

—«Madame, qu'exigez-vous? je ne puis rien faire; ce n'est point moi qui commande ici.»

À ce refus positif, mon cœur se serra; je devins tremblante. «Ah! les malheureux! m'écriai-je.» J'insistai de nouveau. Grouchy ne répondait pas: enfin il me développa en peu de mots toutes les difficultés qui l'empêchaient d'obtempérer à ma demande. Je dois dire à sa louange qu'il ne parla pas une seule fois des dangers personnels auxquels pouvait l'exposer un tel acte de complaisance pour moi.

Nous étions insensiblement arrivés à la porte d'un kiosque élégant, situé au bout de l'allée dans laquelle nous marchions. On avait tout préparé d'avance pour y faire de la musique dans la soirée: le temps était froid; l'obscurité augmentait à chaque instant. Le kiosque était éclairé: nous y entrâmes, et nous nous assîmes auprès du feu. Je renouvelai mes supplications; je peignis avec force la position affreuse des deux émigrés, leurs angoisses et leur misère. Grouchy me regardait en silence, puis soupirait en détournant les yeux; enfin après une longue hésitation: «Ils partiront demain dans une de vos voitures?»

—«Oui, lui dis-je; et ils seront rejoints sur la route par deux de leurs parens également à mon service.»

Il y eut un nouveau silence. Voyant que je ne pouvais l'amener à consentir formellement, j'employai toutes les formes de persuasion, tous les témoignages d'estime et de confiance qu'il m'était permis de donner, pour obtenir la signature qui pouvait sauver la vie à mes protégés. Nous avions là tout ce qu'il fallait pour écrire. Grouchy avait pris et jeté plusieurs fois la plume: le temps s'écoulait, et chaque minute d'attente ajoutait aux souffrances des malheureux fugitifs. «Hélas! dis-je enfin, vous prétendiez tout à l'heure que vous donneriez votre vie pour un seul sourire de moi; ce sourire a-t-il donc déjà perdu tout son prix à vos yeux?»

À ces mots, Grouchy saisit ma main avec transport, la couvre de baisers, prend la plume, signe le sauf-conduit. Un sourire fut sa récompense.

Il promit de détourner les regards importuns, et d'occuper l'attention de notre compagnie; et je me séparai de lui pour m'occuper sans délai des préparatifs du départ. Avant minuit, MM. de Courcelles étaient en route dans une voiture commode, couverts de vêtemens chauds, et abondamment pourvus du nécessaire. Le lendemain Van-M*** arriva pour hâter et abréger les courses que nous devions faire aux environs d'Amsterdam. Nous consacrâmes encore deux jours à notre petit voyage, et nous revînmes à la ville. Ma mère n'était pas encore arrivée: il fallut partir pour Bois-le-Duc sans la voir. Les généraux Grouchy et Dessoles nous accompagnèrent jusqu'à Utrecht; là ils prirent une route différente de la nôtre, et je ne les revis plus que long-temps après.