CHAPITRE VII.
Le général Grouchy.—Nouvelles imprudences.—Lettre de ma mère.—Aveuglement de mon mari.
Parmi les officiers français qui fréquentaient habituellement notre maison, le général Grouchy était un des plus assidus. Les complimens qu'il m'avait adressés sur l'habileté avec laquelle je m'étais acquittée de ma mission auprès des dames d'Amsterdam avaient singulièrement flatté mon amour-propre: ces complimens ne portaient point le cachet de l'exagération; ils acquéraient un grand prix dans la bouche de celui qui me les adressait. M. de Grouchy ne paraissait alors âgé que de vingt-six à vingt-sept ans; sa figure n'avait rien de remarquable au premier abord, et sa taille était ordinaire; mais sa politesse et la grâce de ses manières le rendaient agréable à tout le monde: le général républicain avait conservé toute l'élégance du courtisan de Versailles. J'avais peu vu d'hommes aussi aimables que lui quand il voulait plaire, et il le voulait ce jour-là.
Avec la chaleur que j'ai toujours portée jusque dans les plus simples bagatelles, je lui fis la description du costume que j'avais arrêté pour nos dames. C'était une tunique grecque, sans manches, drapée et retenue sur les épaules par une agrafe; cette tunique devait être de mousseline de l'Inde; une large ceinture aux trois couleurs dessinerait la taille; dans les cheveux on devait porter une couronne de roses, et au côté une branche de laurier. Je comptais sur une approbation entière, et je ne m'étais pas trompée. Le général sollicita et obtint la permission de m'accompagner dans les nouvelles courses que j'allais entreprendre, pour communiquer à nos dames mon programme de toilette. Toutes me donnèrent également leur approbation. Les femmes n'ont point en Hollande les mêmes grâces qu'en France; mais elles sont en général grandes, bien faites; elles ont le teint animé et la peau d'une éclatante blancheur. Le costume que je leur donnais était très propre à faire ressortir de tels avantages.
Quelle activité je déployai pendant tout le temps que durèrent les préparatifs de la fête! Sans cesse je courais chez les marchandes de modes, chez les ouvrières de toute espèce; j'allais plusieurs fois par jour donner un coup d'œil aux travaux que nécessitait la disposition de notre salle de bal; j'accordais des audiences aux dames qui croyaient avoir besoin de mes conseils, ou j'allais chez elles pour leur donner mes avis. Partout le général Grouchy m'accompagnait comme mon premier écuyer, comme mon conseiller intime. Ces relations journalières et presque continues firent bientôt naître entre lui et moi cette confiance et cet abandon qui ne devraient jamais être que les fruits d'une longue liaison. Malheureusement je n'étais rien moins que prudente par caractère, et j'étais loin d'apercevoir les dangers auxquels j'exposais ma réputation. Enfin arriva le jour où je pus jouir du fruit de mes travaux: les salles, éclairées de la manière la plus brillante, étaient décorées de drapeaux, de trophées et de guirlandes de lauriers. Le salon du milieu figurait une vaste tente: on aurait peine à se représenter rien de plus agréable que ce spectacle d'une multitude de femmes, la plupart d'une grande beauté, que relevait encore la simplicité de leur parure, marchant appuyées sur le bras d'officiers, plus remarquables encore par leur bonne mine que par leur tenue militaire, et cet air de conquête qui sied si bien au militaire français. À cette fête succédèrent sans interruption des dîners, des parties de campagne, des divertissemens de tout genre. Plus que jamais livré aux affaires publiques, mon mari me laissait jouir d'une liberté bien dangereuse; notre maison était toujours pleine d'officiers français; je ne sortais jamais à cheval sans avoir pour escorte un état-major complet. Dans toutes les réunions, aux bals, au spectacle, j'étais accompagnée du général Grouchy. Tous les yeux étaient ouverts sur mes inconséquences; ma conduite était l'objet de justes censures. Le rang que j'occupais dans le monde, et la juste considération dont jouissait mon mari, me faisaient juger avec plus de sévérité.
Ma mère fut bientôt avertie par la rumeur publique; sa tendresse pour moi, et les alarmes que conçut son cœur maternel, lui dictèrent une lettre qu'elle m'adressa sur-le-champ. Cette lettre me fut d'abord désagréable: il me semblait absurde qu'on voulût exercer sur mes actions et mes démarches, après quelques années de mariage, la même surveillance que dans ma première jeunesse. J'ai relu bien souvent depuis cette époque les sages conseils que me donnait ma mère, et j'ai bien amèrement regretté de ne pas les avoir suivis. Je vais mettre cette lettre sous les yeux du lecteur.
22 … 1795.
«Ma chère enfant, mesdames Vandael*** et Verstraten sont venues me voir, et leurs discours m'ont ôté repos et bonheur. Quoi! ma chère Elzelina, ce que j'ai appris serait-il vrai? Ton mari aurait-il donc entièrement oublié les soins de son honneur et de la réputation de sa femme? Non content de t'avoir exposée aux plus terribles accidens de la guerre, aux orages d'une révolution, il ne te ramène au sein de sa famille que pour te livrer en spectacle à la malignité publique, et t'exposer aux traits de la médisance la plus motivée. De toutes parts j'apprends que les gens honnêtes blâment tes imprudences, surtout qu'ils plaignent ta jeunesse abandonnée sans guide à toutes les séductions d'un monde corrompu. Je ne te soupçonne pas, ma chère enfant; mais enfin on t'accuse, on désigne ton séducteur. Le temps est venu d'imposer silence à tant de bruits injurieux: mon Elzelina, écoute la voix de ta bonne mère; arrache-toi au tourbillon dans lequel tu te perdrais tôt ou tard; viens te jeter dans les bras de ta première amie. Que ton mari continue, s'il le veut, de se livrer à la politique, mais qu'il te laisse retrouver auprès de moi le repos et surtout l'obscurité dans laquelle ta réputation peut seulement se rétablir. Au printemps nous irons ensemble revoir l'Italie; je te conduirai à Val-Ombrosa. Là, au milieu des souvenirs de ton heureuse enfance, tu sentiras bientôt renaître en toi le goût des plaisirs purs. J'arriverai dans deux jours à Amsterdam; viens au devant de moi, ma chère fille, et que je lise d'avance dans tes regards la réponse que je voudrais entendre sortir de ta bouche. Songes-y, mon Elzelina; il y va du bonheur de ta vie et de celui de ta bonne mère.
«ALIDA VAN-AYLDE-JONGHE.»
Telle était cette lettre, dont le ton doux et bienveillant révoltait encore mon orgueil. Cependant je n'étais pas insensible au chagrin de ma mère, et, sans réfléchir que mon extravagance en était la seule cause, je m'affligeais intérieurement de sa douleur. Cette tristesse passagère fit bientôt place à l'impatience que m'inspirait l'idée qu'on prétendait restreindre ma liberté. Au lieu donc de méditer sur les conseils de ma mère, je ne m'occupai que des moyens à prendre pour calmer son inquiétude, sans renoncer aux plaisirs bruyans dont je ne pouvais plus me détacher. Je tremblais surtout qu'on ne m'obligeât de fuir un homme dont le commerce me plaisait bien plus que je n'osais me l'avouer à moi-même; il fallait aussi prévenir adroitement l'effet des conseils de ma mère sur l'esprit de mon mari, et c'est à quoi je songeai sérieusement.
Je rêvais aux moyens de parler à Van-M*** de la lettre de ma mère, sans lui en faire connaître le contenu, lorsque je le vis tout à coup entrer lui-même dans mon appartement; il voulait donner un dîner au général, et venait m'avertir du jour qu'il avait choisi. Ce jour était le même que celui de l'arrivée de ma mère. Je saisis aussitôt l'occasion qui s'offrait; je parlai à Van-M*** de la lettre que j'avais reçue, de la nécessité de faire des préparatifs dans le logement que devait occuper ma mère, de l'incertitude où j'étais de l'heure à laquelle elle arriverait; je conclus enfin qu'il me serait impossible de faire les honneurs du dîner en question. Van-M*** était naturellement très doux, mais il avait à cœur de ne jamais être contrarié dans les témoignages de bienveillance et de bonne amitié qu'il prodiguait sans cesse aux généraux français: «Tout cela peut s'arranger, me dit-il avec un peu de vivacité: ta mère arrivera sans doute le matin; tu te rendras de bonne heure auprès d'elle; tu pourras y rester jusqu'à trois heures de l'après-midi. Alors j'irai te chercher en sortant de l'assemblée[6]; j'embrasserai ta mère, mais je me garderai bien de l'inviter à dîner avec nous: nos amis, je le sais, ne sont pas les siens, et sa présence jetterait parmi nous une grande contrainte. Je voudrais cependant bien connaître le motif de sa brusque arrivée.»
Je feignis aussitôt de chercher la lettre de ma mère, mais Van-M*** me retint en me disant: «Ne cherche point cette lettre; j'en devine le contenu par le sens de celle que j'ai reçue moi-même.» À ces mots je tressaillis involontairement, et mes joues se couvrirent d'une rougeur subite: «Ta mère, continua Van-M***, me parle de t'emmener pour quelque temps loin de notre pays; elle veut te conduire avec elle à Florence: mais elle, qui m'a si fortement blâmé naguère de t'avoir emmenée avec moi dans un pays voisin de celui que nous habitons, comment peut-elle supposer que je t'exposerai à voyager dans une contrée lointaine, qui est actuellement le principal théâtre de la guerre? Et toi, ma chère amie, voudrais-tu me quitter pour suivre ta mère en Italie?»
En me voyant détourner la tête d'un air confus, Van-M*** crut qu'en effet j'éprouvais le désir de me séparer de lui. Il s'approcha de moi, me serra dans ses bras, et, me pressant contre son cœur, il me prodigua les témoignages de la plus vive tendresse. Je ne saurais décrire ce que j'éprouvais en l'écoutant; je respirais à peine, et mes lèvres tremblantes n'auraient pu prononcer un seul mot: mais quand il me demanda, avec l'accent passionné d'un premier amour, si je me trouvais malheureuse auprès de lui, si je voulais me séparer d'un époux qui n'avait jamais cessé de me reconnaître pour la souveraine absolue de ses volontés et de ses affections, je cachai dans son sein mon visage inondé de pleurs; le remords entra dans mon âme, et je fus près de lui révéler la vérité. Van-M*** redoubla de caresses; il parvint à me faire dire que je n'avais ni l'intention ni le désir de le quitter. Mon trouble et ma confusion lui parurent suffisamment expliqués, par l'appréhension où je devais être d'affliger ma mère par un refus. L'aveu près de s'échapper s'arrêta sur mes lèvres; je n'eus pas le courage de détruire en un instant, par une franchise barbare, le bonheur d'un homme si bon, qui m'aimait si tendrement; je repris une contenance plus assurée, et j'en vins même à croire que le silence pouvait me tenir lieu de vertu.
Une indisposition de ma mère retarda son arrivée: comme je savais que cette indisposition n'avait rien de grave, je n'en conçus aucune inquiétude, et je ne m'occupai plus que de recevoir de mon mieux les nombreux convives invités par mon mari au dîner dans lequel le général Beurnonville devait occuper la première place. Van-M*** lui-même voulut présider à ma toilette: il n'aimait pas les diamans; c'était, suivant lui, une parure destinée exclusivement à l'âge mûr; des fleurs et des perles étaient ce qui convenait le mieux au mien. Il plaça de sa propre main sur mon front le bandeau destiné à retenir ces cheveux blonds dont les longues tresses faisaient son admiration et ses délices; il goûtait une joie enfantine en parant celle dont la beauté lui semblait tellement effacer les grâces des autres femmes. Nous avions soixante personnes à dîner; tout annonçait l'opulence de Van-M*** dans sa manière de traiter ses convives. J'avais ménagé aux Français une nouvelle surprise: d'accord avec moi, toutes les dames étaient vêtues comme au jour du bal, et, au moment de passer dans la salle du repas, chacune présenta à son cavalier un bouquet composé de laurier, d'olivier et d'immortelle, réunis ensemble par un ruban aux trois couleurs. Tout cela, je le sais, n'était peut-être pas d'un très bon goût; mais Van-M*** éprouvait le besoin de manifester chaque jour, par de nouvelles preuves, son enthousiasme pour les hommes qu'il regardait comme les libérateurs de son pays. Nous étions à peine au dessert, que des dépêches arrivées au général Beurnonville le forcèrent de nous quitter sur-le-champ. Peu m'importait le brusque départ d'un homme qui n'avait pas le don de me plaire; mais ce qui me contraria vivement, ce fut de le voir emmener à sa suite le général Grouchy. Une demi-heure après, on vint prier Van-M*** de se rendre auprès de Beurnonville; les généraux Sainte-Suzanne et Dessoles l'accompagnèrent. Nos dames alors commencèrent à bouder, et nous demeurâmes toutes assises en cercle dans le salon jusqu'à l'heure fixée par l'usage pour le grand passe-temps hollandais. Le thé vint enfin faire diversion à des causeries monotones, et dissiper un peu l'ennui qui redoublait à chaque instant. Les généraux et Van-M*** reparurent enfin; mon mari annonça son intention de partir très prochainement avec moi pour Bois-le-Duc, et il déclara qu'il voulait profiter du peu de durée qu'aurait encore notre séjour à Amsterdam pour faire connaître à ses amis les diverses manufactures qu'il possédait aux environs de cette ville. Je proposai de ne pas différer cette partie de plaisir au delà du lendemain. À l'instant les invitations furent faites: douze dames seulement purent accepter. On convint de se réunir chez moi le lendemain à six heures du matin, et bientôt nous nous séparâmes.