CHAPITRE LIII.

Madame Lacroix.—Son érudition.—Anecdote historique.—Dévouement au malheur.—Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.

Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T… en termes qui achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de T… m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T…, et dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui soulage le cœur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces ci-devant, leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la prospérité?—Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.—Là! n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose, trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous. Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre général. Ils m'ennuient avec leur légitimité. Et pourtant, vous vous rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan, les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs, de la cupidité et de l'étiquette.»

Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T… Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui en avait provoqué l'expression.

En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire sur-le-champ au ministère des relations extérieures.

J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.

Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune. Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit bientôt plus piquantes.

Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T…; j'en avais la tête pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et j'insistai sur le prix que j'attacherais à ce que la puissance pût partager et aider l'intérêt qu'elle m'avait inspiré. Je peignis avec vivacité la scène du Louvre et du péristyle de Feydeau, avec attendrissement le bonheur d'avoir arraché à la mort un être malheureux. Mais une approbation presque ironique calma bientôt mes expressions: le ministre s'en aperçut, et je le lui dis même avec la vivacité de la mauvaise humeur. «Convenez, répondit-il en me prenant la main, que je parais avoir un cœur bien insensible.—Insensible! m'écriai-je; oh! vous pouvez dire d'une dureté sans exemple. Rire d'une infortune!—Oh! c'est épouvantable… Mais ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que je ne ris point de l'infortune, mais de la facilité de la charmante conteuse à se laisser tromper par une intrigante.—Une intrigante! cette dame! Mais y songez-vous? Une femme comme il faut! une émigrée!

—«Soyez tranquille; avec de telles dispositions à vous attendrir, parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour en revenir.

—«Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y faisait un peu de bien?

Ces mots furent prononcés avec l'accent du mécontentement et de l'émotion; alors, me prenant la main: «Vous me trouvez bien haïssable?—Mais… oui, s'il faut l'avouer. Vous êtes sans pitié,

Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.

«—Bravo! comment! de la mémoire encore avec tant d'esprit?—Citoyen ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, émigré, appeler intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous le génie de se tirer d'embarras?—Vous êtes bien la femme la plus singulière et la plus séduisante. Écoutez, ma jeune et romanesque héroïne de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs réels des émigrés; voici un carton qui en renferme les preuves, et en voilà un autre qui contient les témoignages de l'ingratitude de la plupart.—Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brûler l'autre, et continuer.—Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-même, cherchant un asile, ce n'est point dans le cœur des nobles, c'est dans celui d'une femme obscure que j'ai trouvé cette généreuse bienveillance qui s'attache à l'infortune pour la soulager, cette pitié courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle est toujours prête à partager ses dangers. Oui, j'ai rencontré ces qualités angéliques, moins votre grâce, votre esprit et votre instruction, chez une femme qui n'avait point d'aïeux, mais un cœur; et cette femme ne m'accusera jamais d'égoïsme et d'ingratitude.—Oh! pardonnez-moi de vous avoir mal jugé.» Voilà tout ce que je pus répondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand parut touché; mais le caractère politique reprenant le dessus, il me dit, quand je me retirai: «Ma jeune et belle amie, vous en êtes encore aux illusions; mais, croyez-moi, modérez les élans d'un cœur qui me paraît bien exposé à l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre trouvaille de Feydeau…, et surtout n'allez pas me haïr à cause d'elle.—Vous haïr? Vous savez bien l'empêcher, et prévenir un sentiment par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai bientôt causer avec vous.»

Je sortis du cabinet en véritable étourdie. Ma visite avait été longue, et, soit impatience, soit malignité naturelle, les courtisans, qui encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout à la fois leur facilité de supposer le mal et de l'encenser.

Je trouvai D. L*** à Chaillot; il avait terminé tous les arrangemens avec la jeune mère; il m'engagea à l'aller voir le lendemain.

Nous étions dans le salon du rez-de-chaussée; la porte du jardin se trouvait ouverte, celle du vestibule était fermée. Au milieu de notre conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il avait fermé lui-même la porte; cependant, voulant s'en assurer de nouveau, il la trouva seulement poussée contre la serrure; il l'ouvrit entièrement, et aperçut madame Gaillard qui se glissait dans la salle à manger. Nous ne doutâmes plus qu'on nous eût écoutés. Adélaïde me dit, le soir, que deux messieurs étaient venus dans l'après-dîner, qu'ils avaient causé avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D. L***. J'étais si loin de penser qu'on pût voir en lui un amant heureux, que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le soupçon. D. L***, instruit des bruits qui couraient à ce sujet, était loin de les détruire; sa vanité et son intérêt trouvaient leur compte à les favoriser. Je ne découvris ses vues que trop tard, et cette fois, comme toujours, j'eus l'occasion de reconnaître qu'avec un peu plus de prudence, je me fusse épargné bien des malheurs.