CHAPITRE LII.
Elleviou.—Nouvelles tentatives de Lhermite.—Visite à M. Obval.—Le champ du Repos.
Madame de La Rue n'avait pas cessé de me voir avec assez d'assiduité; mais, malgré ses instances, j'avais refusé constamment toute invitation pour les dîners d'apparat que donnait son mari. Quant à elle, je ne la voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes courses à Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette femme vraiment aimable. Nous étions quelquefois sérieuses, mais plus souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car douées chacune d'avantages contraires, nos goûts devaient différer comme eux.
Nous étions un jour livrées à ces graves débats; nous cherchions à nous persuader en essayant réciproquement nos parures de préférence, lorsque le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant à la hâte de ce qui se trouva sous notre main, nous allâmes nous tapir dans la ruelle du lit.
Tout cela ne servit qu'à amener un sourire malin sur les lèvres d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux étalés çà et là, la singularité de notre retraite, indiquaient aisément l'emploi que nous avions fait de notre temps.
L'opéra comique du Prisonnier venait de fixer la brillante réputation d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La Rue. Jeune, d'un extérieur charmant, de manières d'autant plus séduisantes qu'elles étaient alors plus rares, il était l'objet de la tendresse passionnée d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu que sur la scène. Il perdait quelque chose de près, mais il conservait assez pour être dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui suffirent à mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il était bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout à côté du pauvre M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M. Lisleban, de la jolie quoique froide comédie d'Heureusement. La conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accès de gaieté, madame de La Rue répéta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de France. De mon côté on me fit réciter quelques vers. Ma mémoire possédait presque toutes les grandes tirades du grand répertoire, que mon enthousiasme pour Talma y avait gravées. La tête manqua me tourner en récitant la scène de Sémiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou et madame de La Rue vanter avec franchise mon élan et mon maintien tragique.
M. de La Rue, que tout cela n'amusait guère, parce qu'il n'y comprenait pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin à nos triomphes par une malice; «Mais, ma chère amie, dit-il assez haut à madame de La Rue, songe donc que l'état de madame doit lui rendre fort pénible de parler ainsi debout.»
À l'instant le regard d'Elleviou s'attacha sur moi avec un curieux intérêt. Je fus presque tentée de profiter de la scène pour m'ouvrir à l'amitié, pour m'en assurer les consolations et les conseils; mais le caractère de M. de La Rue avait quelque chose de trop répulsif pour que je m'abandonnasse. Ma fierté aima mieux donner le change à mon embarras, et elle me fit trouver une contenance et des paroles, enfin un talent de mensonges qui trompèrent complétement Elleviou et madame de La Rue. Je voulus rester sur ce petit triomphe d'esprit, et ne me laissai point retenir à dîner; étant d'ailleurs attendue chez la mère de D. L***, je m'y rendis.
Entre la rue des Petits-Champs et la rue Sainte-Anne, j'aperçus Lhermite, dans un fort bel équipage, arrêté à la porte du traiteur Léda, qui était assez en vogue à cette époque. Un grand homme maigre, déjà vieux, l'accompagnait. Ces messieurs me saluèrent, et l'étranger avec un air de surprise. La mienne fut grande, lorsque le soir, à mon retour à Chaillot, on me dit que l'ambassadeur de la république cisalpine et M. Lhermite s'étaient fait écrire à ma porte.
Le lendemain, dans la matinée, je les vis arriver tous deux. Ce n'était point l'ambassadeur qui cette fois accompagnait Lhermite, mais un secrétaire de l'envoyé cisalpin, neveu du comte de Luosi, à cette époque grand-juge à Milan.
Ces deux messieurs, sachant que je possédais toute la confiance de Moreau, étaient aussi persuadés qu'ils avaient d'importans et d'utiles secrets à me surprendre. Ce fut de part et d'autre une lutte d'adresse, dans laquelle je n'eus point de peine à vaincre, car la loyauté et la droiture sont plus habiles qu'on ne pense. L'Italien, malgré tous ses efforts, s'en alla donc comme il était venu.
Trois mois plus tard, Lhermite n'y mit pas tant de façons. Après avoir tout employé pour obtenir de madame Moreau ce qu'elle refusa constamment d'accorder, la communication des lettres du général, il vint offrir tout bonnement à celle qui était alors dépouillée d'un titre usurpé, d'acheter cette correspondance. Si l'apparence d'une trahison même honorable ne m'eût retenue, j'aurais à l'instant confondu les soupçons d'une injurieuse politique par l'exhibition de ces lettres, où ne respiraient que les plus nobles pensées d'un cœur tout français alors. Toutefois je ne voulus pas livrer la correspondance, non seulement la plus innocente, mais la plus belle, aux interprétations de l'intrigue. Je repoussai les lâches sollicitations de Lhermite; je connaissais trop le danger de ces hommes, machines politiques dévouées à tous les gouvernans, qui savent agrandir le cadre d'une dénonciation. Je poussai la prudence avec Lhermite aussi loin qu'elle put aller, car je savais qu'on en voulait à la renommée de Moreau, et tout ce qu'on tramait contre elle. Grand homme! mes regrets m'ont appris combien tu m'étais cher. Infidèle à ton amour, je ne le fus pas à ta gloire, et mes larmes plus tard me l'ont appris, en te voyant mourir ailleurs qu'à Hohenlinden.
La perte de mon Henri, les inquiétudes attachées à l'exécution du projet qui en ce moment absorbait ma vie, éloignaient facilement de mon cœur tout ce qui n'était pas lui. C'est ainsi que j'avais oublié et Aurélie et ma pauvre Ursule.
La première était partie depuis long-temps pour la Belgique. Je reçus en même temps une lettre d'elle et une autre d'Ursule. Celle d'Aurélie était remplie des plus vives expressions de reconnaissance. Aurélie me parlait du bonheur qu'elle trouvait à élever son Emma, devenue, disait-elle, son unique amour, sa seule joie. Je sentis à ces mots que j'aimerais ainsi l'enfant que j'allais adopter; que lui aussi peut-être me tiendrait un jour lieu de tout.
La lettre d'Ursule me causa aussi une sorte de plaisir, mais différent. Elle, si vive, ne me parlait de son affection qu'en termes tranquilles, indiquant qu'elle en avait trouvé un autre objet. Cette idée me mit à l'aise sur un retour qu'au fond je ne désirais pas, et qu'Ursule n'était plus sans doute en disposition d'accomplir, par la réserve avec laquelle elle m'en offrait l'hommage.
J'avais, pour mon projet, renoncé à tous les amusemens du monde, et mes jours s'écoulaient dans une retraite que n'interrompait aucun plaisir. J'en fus chercher un bien triste à la pension de mon pauvre Henri. On m'y reçut avec cet empressement d'une affection bien flatteuse pour qui l'inspire. Là j'entendis rapporter mille traits touchans de celui que j'avais perdu.
À l'époque de la mort de mon Henri, un simple corbillard conduisait le riche et le pauvre à l'asile où viennent s'éteindre toutes les espérances de la vie. La voix éloquente de Regnault de Saint-Jean-d'Angely n'avait pas encore rendu à la mort cette dernière pompe d'un hommage funèbre consacré par la parole. Le bon M. Obval, qui me remit d'après ma demande la note des frais de sépulture, me causa une sorte de joie douloureuse en me disant: «Certain de votre approbation, madame, j'ai fait déposer les restes de notre Henri dans une tombe particulière; c'est la seule distinction aujourd'hui permise. Connaissant votre cœur, j'ai voulu me réserver le triste plaisir de vous conduire sur le tombeau de l'enfant qui vous dut plus que la vie.» M. Obval voulut me reconduire jusqu'à Chaillot; il craignait que je n'allasse ce jour même visiter la tombe. Sa belle-sœur me le défendit au nom de ce titre de mère qui allait être bientôt le mien. À ces mots je baissai la tête, toute confuse de ces hommages que je surprenais par une ruse.
M. Obval ne me quitta qu'à ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux à la voiture. Quand j'eus changé de toilette, couverte d'un voile, je me fis conduire au cimetière de Montmartre. Je savais que la tombe était placée dans un lieu écarté; M. Obval me l'avait indiquée. Je la découvris, ou plutôt je la devinai à travers mes sanglots; mes larmes coulèrent en abondance, mais une touchante rêverie les adoucit bientôt, l'idée de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais adopter, et qu'il m'avait légué pour ainsi dire. C'est ainsi que, m'abandonnant à cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'étais arrivée avec la douleur, je partis avec l'espérance.
Cette respiration d'une belle journée, ce spectacle mélancolique des tombes émaillées de fleurs, et en quelque sorte de la mort revêtue d'une parure consolante, tout cela m'avait ranimée, et en sortant de ce lieu de regrets et de silence, je me dis:
Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau,
Le désespoir s'éloigne à l'aspect du tombeau!