CHAPITRE LI.
Renvoi d'Ursule.—Retour de mon mauvais génie.—Lettre du général
Moreau.—La prétendue famille D. L***.
Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.
Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue, je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais devant une double responsabilité.
La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la sœur de la protégée d'Ursule, de madame Sev…, fut installée à sa place.
Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.
En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse… «M'apportez-vous une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»
D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon cœur et mon amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?—Mais voilà justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom du général, il n'aura jamais aucun droit, aucun titre; et, qui pis est, il ne vous en donnera aucun.—«Que vous êtes détestable, m'écriai-je, avec vos droits et vos titres! Me connaissez-vous assez peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet. J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère que la discussion sera finie.—Songez, Madame, qu'il y va de tout votre avenir: cela mérite quelque attention.—Quelque attention? je ne sais; mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous oublié à mon tour. Mon cœur s'est donné à un autre: je vous fuis.
—«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?—En doutez-vous? Je n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire, de ses périls, celui qui a fait sentir à mon cœur tout le délire d'une passion exclusive.—Vous m'épouvantez.—Est-ce bien vous, D. L., qui me tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.» Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»
D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur, il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il me répugne de décider une mère à me céder son enfant.—Elle sera toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.—Vous avez raison, D. L***, m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D. L*** m'obéit aussitôt.
Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion, contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur générosité.
Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:
Gênes, ce…
«Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que votre cœur.
«S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes libre.
«Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre intérêt de votre véritable ami,
«MOREAU.»
Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait dans le cœur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour, cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre devait me faire perdre tout empire sur le cœur de Moreau et je le perdis en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi pour le ramener.
Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L*** était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais paraître déplacées.
D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions, à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev…, je devais m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre. La mère et la sœur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre, ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je reviendrais ensuite à Chaillot avec mon enfant et sa nourrice.
Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.