JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONNÉ, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE PITIÉ.
«Quand je perdis ma mère j'étais bien petit, je comprenais peu de choses; mais je sentis tout de suite que j'étais bien malheureux.
«Autre journée.—Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte me fit éviter d'abord, mais dont la bonté prévint mon chagrin d'être pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces, qu'attendri et non confus, je bénis dès lors le bienfait sans rougir de l'aumône.
«Autre journée.—Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si ma seconde mère allait perdre ainsi tout ce qu'elle possède! moins petit et plus heureux que la première fois, je pourrais alors devenir un appui. On peut recevoir de l'enfant à qui on a tout donné.
«Autre journée.—Tous mes maîtres sont contens de moi; je suis bien heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.
«Autre journée.—Je suis malade, mais je ne veux pas qu'on le sache; ma belle amie serait inquiète. Que me fait un peu de douleur pour lui en épargner beaucoup!
«Autre journée.—Je souffre beaucoup plus; j'ai la fièvre, dit-on… Non, c'est que j'ai peine à vivre. Oh! pourvu que je ne meure pas sans voir mon amie! Elle viendra; mais comme elle sera affligée en me voyant si pâle, si faible! Je l'aime tant, que je tâcherai d'avoir un peu meilleure mine.
«Autre journée.—Cher monsieur Obval, le pauvre Henri est bien reconnaissant de vos bontés. Il faudra donc aussi vous quitter! Quitter tous ceux que j'aime, c'est là, c'est là la plus grande peine de la mort.
«Le lendemain.—J'ai bien peur de ne plus me lever. Je mettrai ce journal près de mon cœur, et, si je succombe, on verra que ce cœur eut de la reconnaissance pour tous les bienfaits.»
Pauvre enfant! Il avait ajouté encore ces mots au crayon:
«Je ne puis ni mourir, ni vivre, car mon amie ne vient pas. Que j'écrive encore ce dernier élan pour elle: AMOUR ET RECONNAISSANCE.»
Ces derniers mots donnèrent un libre cours à mes larmes. Ô douleur de la maternité! je vous sentis, je vous devinai tout entières. Une fiction triste et cruelle me révéla votre immensité. Tombée de tout le poids d'une illusion dans l'amer sentiment de ma solitude, je ne fis qu'envier davantage ce bonheur d'être mère, dont l'image même semblait vouloir me fuir pour toujours.
J'étais plongée dans une vague rêverie de désirs et de regrets, quand Ursule vint me surprendre escortée d'une autre femme dont la figure touchante me frappa. Le patronage d'Ursule était chose assez nouvelle auprès de moi, pour que cette circonstance excitât vivement ma curiosité. L'intérêt s'y joignit aussitôt. Ursule, avec cette certitude de me plaire qui me prévient toujours favorablement, poussa en quelque sorte la jeune femme au devant de moi, avec ce seul mot: Elle a connu ce pauvre Henri… «Oui, madame, et je l'ai aimé comme mon frère. Vous vous rappelez peut-être un jour, il y a deux mois, que vous vîntes à la pension lui apporter des livres et une foule d'autres choses. Mais, madame, sachez d'abord que j'habite près du jardin de la pension, que j'ai une sœur, et que, le jour même dont je vous parle, Toinette, ma petite sœur fut frappée par les écoliers. Henri accourut à ses cris, s'établit dès ce moment son défenseur, et vint passer auprès de nous toutes ses heures de récréation. C'est de vous qu'il nous parlait sans cesse; il avait son projet, disait-il souvent; il voulait mettre de côté pour acheter une robe et un chapeau à Toinette, la mener, quand elle aurait dix ans, à sa belle amie, qui l'accueillerait avec bonté, tant elle aimait les enfans. Nous avions une grande envie de vous voir, car à moi aussi le pauvre Henri avait promis cette faveur. Il devait parler à madame pour qu'elle voulût bien être marraine de mon enfant avec le frère de M. Obval; et voilà qu'absente seulement pendant dix jours, j'arrive pour apprendre que le pauvre Henri vient de mourir.»
Ici les sanglots de la jeune femme renouvelèrent mes larmes. Ce que j'avais éprouvé en l'écoutant ne peut se rendre: c'était un sentiment pénible et doux, un regret et un rêve de mère.
«Je réaliserai toutes les espérances de Henri, dis-je à la jeune femme; je prendrai soin de Toinette, et cet enfant, qu'il désignait à ma tendresse, deviendra le mien.» En promettant ainsi je me trahissais tout entière, avec ma chimère de maternité, qui semblait s'échapper plus vive et plus puissante à l'idée d'une adoption prochaine et consolatrice. Ce n'était point assez pour mon cœur que de laisser deviner sa pensée; j'avais hâte de tenter le cœur qui pouvait y répondre. Je fis préparer à déjeuner dans le jardin; et quand je fus seule avec la jeune femme, je lui demandai depuis combien de mois elle était enceinte; je lui demandai plus, et à force de séductions, je lui arrachai une promesse. Seule je fus coupable, aussi seule ai-je été punie d'une fraude où l'or avait été mon complice.
Une plume savante a dit: Dans les Mémoires on peut laisser de côté tout ce qui nous force à rougir, si les faits ne sont pas intimement liés aux autres événemens de notre vie. Le tort grave dont j'accuse ici la pensée et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destinée pour que je puisse profiter de l'heureux privilége de le taire. Il faut le dire au prix de quelque honte, mais pour m'en épargner une plus grande, qui du moins ne m'appartient pas, celle d'avoir été conduite à une feinte répréhensible par un lâche motif d'ambition ou d'intérêt. Cette faute, comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exaltée, dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de céder à mes impulsions.
Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent le public et les amis de Moreau: on ignora toujours la véritable cause de notre rupture, et, durant notre liaison, j'avais trop peu ménagé ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne cherchassent point à en dénaturer le caractère. Moreau cessa de m'aimer, parce qu'il avait la preuve écrite de ma main que j'en aimais un autre. L'idée de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mère. J'eus si peu cette vue intéressée dans ma résolution imprudente, qu'il ne me vint pas même à l'esprit qu'on pût la soupçonner. J'ai déjà fait assez d'aveux pour qu'on croie à ma sincérité; j'ai déjà donné assez de preuves de mon fol entraînement, pour qu'il devienne seul ici l'interprétation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer les événemens tels qu'ils se sont passés; je serai plus sévère que la malignité même, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et de sordide intérêt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes erreurs.