CHAPITRE XL.
L'ami de D. L.—Une représentation de Talma.—Rencontre au spectacle.
Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais, doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre encore.
Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus longue audience.
Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.
Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus enfin libre de partir pour Passy.
À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée. Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus boursouflées.
D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si ardemment désiré voir.
Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée, m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma réponse, il mit la main à l'œuvre en aidant mes domestiques à enlever quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante: je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il me présentât un tel personnage.
Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L., je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les voir partir tous les deux.
Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait Épicharis et Néron; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux Italiennes: «Sentir quel genio e non goder, dit-elle, che sarei dunque!»
Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «Carissima padroncina!» s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation momentanée de son esprit.
La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie, mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard, ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,» s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir, car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit, de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante: pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique, et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame, permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»
À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien l'habitude de n'écouter que mon cœur et ma tête, que je trouvai presque mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.
Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma proposition et je mis tout en œuvre pour dissiper la gêne excessive qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes politesses, obtenir ce résultat.
Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots; je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme victorieuse contre moi.
La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait, la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.
Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame, s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher. «J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»
Je la quittai, le cœur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir. Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi, il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument avec sa position honteuse que je commençais à deviner.