CHAPITRE XXXIX.
M. de La Rue.—Madame Amelin.—Jalousie extravagante.—Adresse de D. L.
Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour; déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables, destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention, comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint d'avance.
Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant, également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.
M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime: c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur. Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.
J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi. Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue, après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.
D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M. de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.
La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume, et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du bois de Boulogne.
Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à souffrir plus d'une fois.
Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode: le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté, sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un clin d'œil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler ce qu'elle voulait qu'on ignorât.
Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L. la route de Chaillot.
Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne sais pourquoi, vivement contrarié.
Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.
«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon œil cette femme dont Ney avait eu tant à se plaindre.»
Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa préférence momentanée.
«—Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun trait de ressemblance.»
En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les affections duquel je n'avais aucun droit.
Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le billet suivant:
«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»
Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L. n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami le lendemain.
Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même, lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.
Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur mon cœur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.
D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.
Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.