CHAPITRE LXIX.
Arrivée à Marseille.—Mademoiselle Rousselois.—Engagement à
Draguignan.—M. Fauchet, préfet.
Comme je suis la femme aux aventures, je n'arrivai d'Aix à Marseille qu'après une foule d'incidens, qui, dépourvus d'intérêt pour un lecteur, n'en forment pas moins les épisodes terribles d'un voyage. Je suis à Marseille, j'oublie et je tais tous ces détails. Je devais, avec quelques compagnons de voyage, aller le lendemain de mon arrivée voir le château d'If; la partie fut remise, parce que le directeur désira fixer au plus vite mes représentations. Cette course n'eut lieu que plus tard, et l'on dirait que la fortune se plut à l'ajourner, pour que je fusse témoin d'un grand deuil militaire, de l'envoi du cercueil de plomb qui contenait les restes de l'infortuné Kléber, envoyés des sables de l'Égypte vers le sol plus hospitalier de la patrie.
Je pris de suite mes petits arrangemens domestiques dans l'hôtel où j'étais descendue. Le choix d'un fort bel appartement, les conditions de ma table, l'engagement d'une femme de chambre, tout cela fut l'affaire d'un instant, car l'hôtesse était accommodante, et presque désintéressée, malgré son état.
J'allai voir M. de Permon, qui me fit le plus aimable et le plus galant accueil; les jours de mes représentations furent fixés. Elles furent heureuses, grâce aux bienveillans conseils de la célèbre chanteuse Rousselois, qui avait le sentiment du vrai beau et de la dignité tragique; bonne et excellente amie qui me valut des succès, qui me donna des preuves du désintéressement le plus rare, celui de l'amour-propre. Ses conseils allaient plus loin que le théâtre. Elle me disait quelquefois: Et l'avenir, y pensez-vous? et notre état, qui ne donne pas la fortune, exige encore dans sa liberté quelques soins de réputation. «Là-dessus elle me reprochait mes courses, mes apparitions continuelles au cours, aux promenades. Toutes les fois qu'elle me parlait, j'étais de son avis; mais comment résister aux invitations? comment surtout résister à mon caractère?
Une lettre que je reçus de D. L***, et surtout le séjour déjà assez long que j'avais fait à Marseille, précipitèrent le dessein d'une tournée, à laquelle d'ailleurs me condamnait le retour d'une actrice fort en crédit dans mon emploi, madame Mylord, femme d'un talent bien réel; car la beauté n'était point un de ses prestiges dramatiques, et, selon moi, le talent laid est un double talent. Comme mademoiselle Rousselois, loin de s'opposer à mes succès, elle y travailla, et c'est à leur goût délicat et cultivé que je dus la manière brillante dont je m'acquittai toujours des rôles d'Aménaïde, d'Héloïse, de Sémiramis et de Gabrielle de Vergy.
Mon séjour à Marseille fit encore assez de bruit pour m'attirer l'attention du directeur de Nice, M. Collet; de celui de Toulon, M. Renaud, et encore de celui de Draguignan, M. Béranchu. Je reçus des propositions fort belles pour des propositions de province; mais le directeur de Draguignan étant venu en personne me vanter les agrémens de sa résidence, en l'accompagnant de flatteries adroites, je lui donnai la préférence. Il me fit beaucoup valoir la protection du préfet, accordée à son établissement. C'était M. Fauchet, amateur distingué de l'art dramatique et des lettres, et j'avoue que le désir de le connaître eut quelque part à ma détermination. Me voilà donc au bout de deux jours, en véritable chevalier errant, sur la grande route de Marseille à Toulon, et de Toulon à Draguignan. En vérité, j'étais une reine fort plaisante.
Mon directeur arriva presque aussitôt que moi à l'auberge où j'étais descendue avec deux cavaliers qui m'avaient accompagnée. On dîna, et le directeur se mit en belle humeur. Il avait été acteur d'un théâtre des boulevards de Paris, était resté fort bel homme et très disposé à raconter ses bonnes fortunes. Il se donna le large plaisir de la narration; mais, plaçant la morale à la fin de son récit, il nous dit que tout cela avait fini par le mariage, absolument comme au théâtre. Étant passés dans une salle voisine pour prendre le café, je devins tout à coup l'objet des attentions d'un officier de gendarmerie, genre d'hommage qui ne laissa pas de me donner de l'inquiétude. Elle fut à son comble, quand ce très peu galant personnage vint sans trop de façon se placer à notre table. La conversation devint pourtant générale, et l'officier, comme de raison, parla guerre et campagnes. Le nom de Valmy lui échappa. Cela fut pour moi comme une commotion électrique.
«Vous y étiez, lui dis-je, monsieur l'officier?
«—À dix pas de vous, madame, lorsqu'on emporta le brave Drouot du champ de bataille.»
Tout le monde s'écria: «Comment! est-il possible! vous y étiez, vous vous battiez?
«Je l'ai vue, disait Jarlot, donner une gourde et son mouchoir à un sous-lieutenant blessé d'un coup de feu, qu'elle n'avait pas l'air de craindre. Oui, madame, c'est bien vous; on n'oublie pas plus le courage que la beauté.
«—Les souvenirs que vous me rappelez me donnent quelque orgueil, quoique ce ne soit pas de la gloire. Le hasard seul me rendit témoin des brillans faits d'armes de cette journée, j'en suis heureuse; mais, comme déjà les idées ont changé, veuillez bien me garder le secret d'une distinction militaire qui pourrait bien n'être plus de mode, et m'exposer ici à tous les embarras d'une insupportable curiosité. L'héroïne pourrait faire tort à l'actrice. Ainsi, M. Jarlot, du silence: «voulez-vous à ce prix mon amitié?» Il porta la main sur son cœur, et je reçus une parole de brave, une de ces paroles auxquelles on est fidèle. Le pauvre homme, malgré sa religieuse discrétion, me suivait partout, ne manquant pas une de mes représentations, et ne supportant pas qu'on m'admirât à demi. J'aurai à parler des imprudens éclats de cette admiration, qui était excessive, même pour une ville comme Draguignan; mais je dois m'occuper, par droit de préséance, de celle d'un préfet, partisan beaucoup plus sérieux qu'un lieutenant de gendarmerie.
Je débutai par le rôle d'Héloïse. Mon costume était fort simple, et tout-à-fait en harmonie avec la troupe. Il n'y a pas, je crois, trop d'orgueil à dire qu'au milieu d'elle on me trouva du talent. Qu'on songe que je parle de la tragédie dans le département du Var. Applaudie à presque tous les passages importans, je distinguai avec plaisir l'approbation du préfet au milieu de l'approbation générale, et je jouis de tous le bonheur d'un succès qui du moins était sans intrigue. M. Fauchet sortit de sa loge par le théâtre, et me dit, en passant, les choses les plus flatteuses.
M. Fauchet était un homme d'excellentes manières, d'un extérieur fort agréable, paraissant, au premier abord, sentir un peu ses avantages, mais au fond n'ayant point la fatuité dont il portait le masque. Je passai trois mois à Draguignan, partageant mon temps entre l'étude, la promenade, et quelques correspondances avec mes amis. Un jour, en revenant de la répétition, je trouvai chez moi M. Cabre, secrétaire de M. Fauchet, qui m'invita à dîner de sa part à la campagne. Nous ne fûmes que quatre, et moi seule femme de la réunion. Elle n'en fut pas moins charmante. On ne peut se faire d'idée du charme et du bonheur de rencontrer loin de la capitale ces plaisirs délicats de l'esprit; de parler, à deux cents lieues de Paris, théâtre, auteurs, littérature. M. Fauchet, dont l'esprit avait de la culture et de l'agrément, descendait avec quelque peine de la dignité administrative, mais cette réserve même donnait du prix à ses réflexions, et une certaine coquetterie d'homme à son abandon. Son regard fin et pénétrant ajoutait quelque chose de très piquant à tout ce qu'il disait de sensé et d'aimable, et il n'était pas jusqu'à la pâleur de son teint qui ne répandît sur sa belle figure cette sorte d'intérêt qui naît toujours de la trace des passions où des souffrances. On récita force vers, force tirades tragiques, mais tout cela entremêlé d'anecdotes et de propos d'une gaieté pleine de goût et de décence.
Le bon ton et le décorum semblaient les prétentions de M. Fauchet, mais il les soutenait sans raideur; je trouvai en lui un protecteur, un ami même, et j'aime à me persuader que, quoique éloignée de son souvenir par de méchans rapports, il n'apprendra pas sans plaisir que celle à qui il reconnut de la bonté, de l'instruction, de la facilité à causer et de la grâce à écrire, ne se rappelle que sa première bienveillance, et nullement une inimitié justifiée, peut-être, par des inconséquences.
Cette soirée d'aimable intimité finit par un accident assez comique. On n'avait point de voitures pour revenir de la campagne, et nous fûmes pris par la pluie. Le secrétaire courut en aide-de-camp chercher des parapluies, mais la route se fit sans cet utile secours. M. Fauchet me couvrit d'abord de son manteau, puis, dans les endroits les plus périlleux, me porta sur ses épaules, sautant les ruisseaux avec un héroïsme de galanterie toute française; car notez bien que le premier magistrat du département était en escarpins et en bas de soie blancs. Arrivés à la ville, nous nous séparâmes après avoir beaucoup ri de l'aventure, pour éviter que les bienveillans propos du chef-lieu ne la jugeassent avec plus de malice que de gaieté. «À revoir, m'écriai-je en quittant M. Fauchet, à un plus beau temps!» Je ne savais pas si bien dire; car je le revis, en effet, mais seulement en de plus doux climats, au comble de la faveur et des dignités de l'empire, rapproché encore de l'ex-actrice de Draguignan, qui avait aussi acquis une position brillante dans cette heureuse ville de Florence, sous les auspices d'une femme digne, par ses vertus et ses rares qualités, d'un trône qu'elle a su tour à tour occuper et quitter avec grandeur[1].
Mon départ de Draguignan ne tarda pas à avoir lieu. Une lettre de ma cousine m'apprit la mort de mon mari; et cette fatale nouvelle d'un trépas si inattendu ( Van-M*** n'avait que trente-un ans) me jeta dans un tel chagrin, que ma tendresse ou plutôt mes remords sentaient l'impérieux besoin de la distraction et presque de la fuite.