CHAPITRE LXVIII.

Une bonne mère.—Nouvel engagement dramatique.—Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely.—Retour de D. L***.—Départ pour Lyon et
Marseille.—La chaîne des galériens.

J'avais cessé de m'occuper de la triste affaire qui m'avait révélé tout l'odieux de la police, quand mon souvenir y fut ramené par un bien triste événement. Adélaïde entra un matin tout effarée, en me disant: «Madame Arthur est morte hier d'une colique d'entrailles.»

«Quoi! empoisonnée?

«—Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu déjà plusieurs fois vous demander; et voilà en ce moment la mère qui veut absolument vous entretenir.

«—Faites entrer.»

J'avoue que la fille m'était bien odieuse; mais ce souvenir de remords qui, mourante, l'avait reportée vers moi, me réconciliait presque avec elle. Sa mort avait été terrible; mon nom avait été mêlé à ses derniers soupirs; elle m'avait appelée à son secours dans ses tourmens affreux. Mon cœur ne se ferma point au récit d'une pareille agonie fait par une mère. Cette vieille femme, sans éducation, d'une tournure et d'une mise communes, ne m'en inspira que plus de pitié. «Ah! ma chère dame, me disait-elle, je n'ai point partagé l'aisance de ma fille. J'étais pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue à son lit de malade. Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une messe pour elle en votre nom.» Je lui remis de l'argent pour plusieurs, et la bonne vieille me quitta en me bénissant.

Mon triste début au Théâtre-Français, tout infructueux qu'il eût été, avait cependant donné quelque bonne opinion de moi à quelques directeurs de province. Leurs propositions m'humilièrent d'abord. Je me trouvais déchue; mais, désenchantée déjà, et sur mon indépendance, et sur l'amitié de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me décidai à une séparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur Beaussier, à cette époque directeur du grand théâtre de Marseille. Regnaud, qui s'y était d'abord opposé, me voyant résolue, me donna des lettres pour M. de Permon, commissaire général de police, et Thibaudeau, préfet.

Au moment où j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter un billet qui m'annonçait l'arrivée de D. L***. Les conseils de Regnaud sur le compte de cet homme, mes soupçons, que dis-je! mes expériences, tout céda devant le besoin des confidences pour un cœur malade. Au bout d'une heure il était chez moi; il réveillait les espérances d'une grande passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis plus que les délires de mon amour pour Ney.

Je partis néanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'idées tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon, où quelques années plus tôt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous les plaisirs de la considération et de l'opulence. Rien n'égale en amertume ces positions où deux époques différentes de la vie viennent, en quelque sorte, se mettre en face, où quelque chose d'extraordinaire vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque à ne plus espérer.

Pour chasser un peu ces noires idées, inspirées par le pénible sentiment de mon état et de mon isolement, je me décidai, en quittant Lyon, à descendre en bateau le Rhône jusqu'à Avignon. Une scène terrible me fut presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes chagrins. Nous faillîmes être engloutis, et je fus assez heureuse pour sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait entraîner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil après cette action, qui me valut les bénédictions de tous les voyageurs, et même l'accolade rude, mais sincère, du rustique batelier. L'image de Ney m'était comme apparue dans le critique moment; je me sentais fière de m'élever jusqu'à lui par ce courage, et je me trouvais récompensée par le seul espoir de lui écrire que j'avais traité la mort à sa manière, et que je n'étais point indigne de l'homme le plus brave.

Le reste de la route devint un enchantement. L'intimité était parmi les voyageurs, la folie circulait à la ronde, et, comme elle était aimable et décente, des femmes la partageaient avec cette nuance de délicatesse qui la double en l'épurant.

La diligence où nous étions montés roulait donc au milieu des joyeux propos, quand une de nos dames, mettant à la portière sa jolie tête, la retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait d'apercevoir la chaîne des forçats, qu'une escorte de gendarmerie conduisait au bagne de Toulon.

Quelle plume il faudrait pour le tableau de ces dernières misères de l'humanité! mais à côté, quelle scène touchante que celle de cette pitié soudaine et sublime, éprouvée par des femmes auxquelles la vertu fit supporter le dégoût pour soulager le crime, peut-être trop puni. Un de nos compagnons de voyage fit observer qu'il y avait dans cette horde garottée sans doute de bien grands coupables. «Oh! m'écriai-je, ne voyons que la misère, et non les actions qui l'ont méritée.» Aussitôt les bourses furent tirées; mais la voiture allait plus vite que notre pitié. «Peut-être, disait la petite dame, nous maudissent-ils pour n'avoir rien jeté au bonnet quêteur.

«—Jeter un secours me paraît humiliant même pour des galériens, m'écriai-je; il faut encore supposer un reste de délicatesse à ceux que l'on soulage. L'aumône se donne et ne se jette pas

Nous avions les devans sur la troupe; arrivés au relais, tout le monde descendit, et nous voilà tous refaisant à pied la route que nous avions déjà faite; enfin nous nous trouvâmes en face des malheureux. Ils étaient couchés et assis le long du chemin, couverts de poussière, accablés de fatigue, s'entr'aidant à soutenir le fardeau de leurs chaînes, accouplés comme des bêtes de somme, et convoitant, d'un œil hideusement avide, la cruche d'eau et le pain destinés à leur avare nourriture.

Je ne sus d'abord que pleurer et frémir à l'aspect de tant de misères; mais bientôt, l'humanité secondant notre courage: «Monsieur le gendarme, dis-je au conducteur de la troupe, permettez-nous de répartir, entre ces infortunés confiés à votre garde, le produit d'une collecte!»

Un cri de joie s'élève dans les airs à ce mot entendu de tous, et mêlé d'un bruit de chaînes effroyable. Les gendarmes firent un cercle autour de la troupe haletante. Puis, nous autres femmes parcourûmes les rangs, distribuant des vivres et de l'argent, parlant à quelques uns des condamnés. Hélas! j'eus là l'occasion de reconnaître qu'il faut bien moins d'or pour combler d'immenses infortunes, que pour assouvir d'inutiles et frivoles caprices. Soixante-seize malheureux furent consolés pour la modique somme de 120 francs. Quelle futilité ne coûte pas plus cher!

Au milieu de nos voyageuses, l'une me parut ajouter encore en cachette à chacun de nos dons. Plus tard je reçus la confidence d'une pareille générosité. La diligence se remit en chemin aux bruyantes acclamations de la reconnaissance des condamnés, et même aux applaudissemens des gendarmes commis à leur garde et attendris.

Au premier relais, la jeune dame dont j'avais remarqué la tendre bienfaisance me prit à part, et me dit: «C'est un ami qu'en vous j'ai rencontré, c'est un frère. Mon cœur a deviné le vôtre; soyons de moitié dans les frais et le bonheur d'une bonne action. Ce galérien, ce malheureux à qui vous m'avez vu plus particulièrement parler, m'a glissé dans la main l'écrit que voici:

«Je suis coupable, mais encore plus malheureux. Je trace ces lignes dans l'espoir que je rencontrerai quelque regard de commisération, quelque accent de pitié dans un cœur généreux.

«Je suis fils unique de la veuve…, de la ville de… Arrivé seul à Paris, je crus à l'amitié, et par elle et pour elle je fus entraîné au crime. Qui que vous soyez, ayez pitié de ma mère; elle a su ma condamnation; mais trompée sur le jour d'un épouvantable départ, elle ne sera à Paris que dix jours après; elle y sera sans ressources. Qui que vous soyez, pensez à cette mère. Mais puissiez-vous être une femme au doux regard, à la voix compatissante! Alors ma mère sera secourue, on l'aidera même à venir dans des lieux de souffrance consoler son coupable et malheureux fils, avant qu'il ne meure du supplice de toutes ses peines.

«LOUIS-ÉDOUARD.»

«Je reste ici, dis-je à la jeune dame; j'y attendrai la chaîne. À son passage, je parlerai au brigadier. Une lettre partira à l'instant même pour la mère du malheureux, avec l'argent nécessaire à son voyage.» À ces mots, la jeune dame tomba dans mes bras. «Je ne puis attendre, une affaire m'appelle à Toulon; mais voici mon adresse, nous nous écrirons, nous nous reverrons.»