CHAPITRE LXXXVIII.

Arrivée à Pise et à Livourne.—De la tragédie italienne et de la tragédie française.

En quittant Lucques, je fis charger mes malles sur une de ces lentes diligences de vetturino, et je partis dans une espèce de cabriolet napolitain; on y est fort mal juché, tout en l'air et à découvert, mais ils courent avec une incroyable rapidité. La route était belle, le temps superbe, et j'avais hâte d'arriver à Pise. Hélas! qu'on a tort de faire des souhaits! Si les miens avaient eu moins de vivacité, j'aurais eu quelques extravagances de moins à commettre.

À peine étais-je descendue de voiture, que je me vis entourée de cinq ou six personnes que je reconnus aussitôt comme ayant fait partie de la comica compagnia de Milan: Blanes, Morochesi, Rigitti, et deux actrices fort jolies, mais non pas du premier ordre. J'étais seule, je venais de passer quinze jours de contrainte et même de chagrin, tout devait me paraître occasion de distraction et d'amusement. On me montrait un empressement amical; j'allais entendre les chefs-d'œuvre d'Alfieri et de Métastase: il n'en fallait pas plus pour me faire oublier passé et avenir, pour bercer ma folle imagination de quelques décevantes illusions. Mes artistes se rendaient à la répétition: je promis de les y aller rejoindre, prenant à peine le temps de déjeuner et de changer ma toilette de voyage. Arrivée au théâtre, la bizarre résolution avait fait des progrès, la fantaisie de jouer s'y était jointe, et à la fin de la répétition tout était convenu et arrangé. Je devais suivre la troupe à Livourne, où elle se rendait le lendemain, pour y paraître dans les rôles de Rosemonde de la pièce d'Alfieri, de Sémiramis de Voltaire, traduite par l'abbé; Césarotti, et de la Jocaste des Frères ennemis du premier auteur.

Je veux consigner ici une remarque fort judicieuse que me fit au sujet de ce rôle de Sémiramis et de la poésie italienne, pour l'expression de certains sentimens, un des acteurs de la troupe Rigitti, homme plein de goût et d'instruction. Je me la suis toujours rappelée, quand j'ai vu représenter le chef-d'œuvre de Voltaire. Rigitti trouvait que la poésie italienne communiquait plus de la pompe et de l'élévation convenable dans la circonstance à ces vers de la scène d'Assur avec Sémiramis.

Voltaire dit:

Je viens vous en parler: Ammon et Babylone
Demandent sans détour un héritier du trône.

Dans la traduction, Césarotti s'exprime de la sorte:

Io vengo appunto a favellarne.

Littéralement, on dirait: io vengo a parlarne; comme un personnage vulgaire dirait à la voisine: je viens vous en parler; au lieu que favellar a bien une autre noblesse: c'est un langage royal.

Il y a de ces nuances, de ces victoires, en quelque sorte, d'une langue sur une autre, pour la traduction de quelques sentimens qui tiennent aux mœurs. Je voulus bien accorder à Rigitti ce petit triomphe national d'une expression; mais en général la langue française est encore celle que je préfère, celle qui a le plus de suite, le plus de tenue, si j'ose m'exprimer ainsi; ne s'enflant jamais jusqu'à la bouffissure, ne s'abaissant jamais jusqu'à la trivialité. J'accordais une juste admiration à Métastase, à Maffei et à Alfieri, à Goldoni surtout; mais le beau n'existe vraiment dans le théâtre italien que par étincelles, et me semble loin de ces chefs-d'œuvre de goût, de convenance, d'intrigue et de pureté, qui font la gloire du théâtre français. Je ne parlerai pas des opéras seria ou buffa: je suis si mal organisée pour la musique, que son charme embellissant de plates horreurs ou de plus plates arlequinades, n'a jamais pu venir jusqu'à moi, détruit, pour ainsi dire, en route, par toutes les sottises qu'il s'efforce en vain de cacher. J'ai souvent applaudi la délicieuse Prima donna, Pelandi, Blanes, Marochesi, aux théâtres de Florence, de Milan ou de Naples; mais, je ne le cache pas, en fait d'émotions dramatiques, je préférais encore mes souvenirs français. Je suivis la troupe à Livourne, et le succès décida de ma vocation. Toutes les troupes italiennes, même celles de cour, sont ambulantes. La nôtre courait de Livourne à Sienne, et j'y allai. Je ne retracerai pas ici les événemens d'une pareille existence: ils auraient bien peu d'intérêt pour le lecteur, car ils n'en ont guère conservé pour moi-même, excepté ceux de la bienveillance des artistes avec lesquels j'étais liée. Avant de parler de mon entrée au service de la princesse Élisa, j'ai à raconter la rencontre singulière que je fis, à Florence, d'une jeune infortunée que les Français avaient arrachée d'une affreuse prison, dans un couvent du faubourg San-Gregoria, à Mantoue, lors de la prise de cette ville. Cette aventure est touchante, et ce qui ajoute à sa singularité, c'est que la rencontre de l'héroïne avait eu lieu en 1809, à une époque où toutes deux nous étions jeunes, et qu'elle se renouvela en 1815 sur un champ de bataille où nous n'échappâmes à la mort que pour ne plus compter toutes deux dans la vie que larmes et désespoir.