CHAPITRE LXXXIX.

Pèlerinage à Valle-Ombrosa.—Arrivée à Florence.—Camilla.

À Sienne, j'avais fait mes adieux à la comica compagnia, et je m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois nel dolce far niente, désirant avant faire un pèlerinage à Valle-Ombrosa, berceau de mon heureuse enfance. Hélas! je reconnus à peine ces lieux naguère si beaux: Valle-Ombrosa avait tant changé de maîtres, tant subi les augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours que j'y séjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres, aux habitans même des environs, un souvenir, un regret: en vingt années, tout avait changé, les lieux et les générations! La guerre, la mort, ce mouvement de tant d'événemens, avaient tout bouleversé. À qui aurais-je pu m'adresser pour être entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait même osé reconnaître l'unique fille des nobles étrangers jadis maîtres chéris et respectés de ces beaux lieux, dans un être isolé, sans rang, sans protections, sans appui, et déjà suspect à l'opinion pour le mépris des convenances et des sages préjugés, garans de la conduite et du seul bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendît, à mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes, qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes pères! ce fut comme une seconde séparation de ma famille.

Arrivée à Florence, je pris un appartement rue della Pergola, au premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nièce de ce gouverneur de Livourne, qui laissa échapper les Anglais du port, à l'époque de la prise de Mantoue, et que les Français firent emprisonner. Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'était la plus belle personne que j'aie vue de ma vie, et c'était le moindre de ses agrémens: une taille de sylphide; dans la démarche, dans les attitudes, dans les gestes, une grâce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui eût fait tressaillir le cœur d'un vieillard. À tant de séductions extérieures, Camilla joignait non pas le mérite de l'instruction, mais le don d'un génie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'éclat d'une ame courageuse. Ce fut pour moi, sitôt que je l'eus aperçue, un besoin irrésistible de la connaître; j'en demandai l'occasion à mon hôtesse, et sa réponse changea ma curiosité en vif intérêt.

«È un capo francese, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle n'était pas protégée… il le dit bien le curé, qu'on la renfermera un jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.

«—Vous avez tort, répondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que vous.»

Le soir même, je me trouvai avec Camilla à un thé que donnait un Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, maître du plus bel hôtel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.

Cet Allemand était un personnage fort curieux et fort bizarre, réunissant le double enthousiasme et la double manie des systèmes de Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de profils, et dans une immense compagnie de crânes et de têtes de mort. La plupart de ces agréables fantaisies avaient été l'objet d'un triste travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et, en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres et absurdes enjolivemens qu'il s'était efforcé de prodiguer à la Mort. Je souffrais à l'aspect d'une si sotte manie si sottement admirée; et, dans ma répugnance bien naturelle, j'étais entrée du salon dans un cabinet voisin, où se trouvait une superbe bibliothèque, et où un volume de Pétrarque substitua à l'ennui de contempler ce que je ne comprenais pas le plaisir plus délicat de voir retracer dans un langage enchanteur ce que je sentais si bien. Peu d'instans après, Camilla vint s'y réfugier aussi, fuyant les grotesques expériences qui faisaient circuler des crânes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs jolies têtes aux études de la bosse, comme si, pour deviner l'inconstance, la tendresse, le dépit, l'amour des arts ou des plaisirs, il était besoin de toucher et de constater les accidens céphalalgiques que cache leur chevelure.

Camilla me parut d'une beauté radieuse, qui me fit encore trouver plus aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa échapper en s'approchant de moi. Après quelques mots caressans, nous passâmes ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout ce qui dans le salon était au-dessous de la soixantaine eut bientôt déserté la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment où un brillant ambigu lui ramena la foule.

On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais acquis assez de talent au noble jeu de billard, comme on dit, et j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit d'homme avait fait prendre à mon caractère la galanterie de l'autre sexe, et un désintéressement d'amour-propre qui m'a souvent engagée à sacrifier mes propres succès au triomphe de celles qui ne me semblaient plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite complaisance date une amitié noble et tendre dont le sort me réservait de lui donner une dernière preuve dans le plus cruel malheur qui pût accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir, l'intimité marche vite. Aussi à souper, refusant toutes les offres des cavalieri serventi, esclaves d'étiquette de toutes les réunions en Italie, Camilla et moi nous retournâmes seules ensemble à notre commune demeure. Il n'était que minuit, et dans les heureux climats que nous habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beauté et de tout leur charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos moustiquières[6], nous changeâmes bien vite nos riches parures contre un commode négligé, et nous allâmes nous reposer dans un bosquet de jasmin, sur un canapé de mousse, parsemé de violettes. C'est dans ce lieu charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me révélait les intéressans détails qu'on va lire, et Camilla se félicitant d'avoir frappé à l'indulgence d'un cœur capable de comprendre le sien.

HISTOIRE DE CAMILLA SPINOCHI.

«Je vais vous raconter les événemens qui, au sein de ma patrie, si près de parens puissans et riches, m'ont conduite à la nécessité de me tenir ignorée à l'abri d'une protection étrangère, pour ne pas perdre le plus dangereux, mais le plus doux des droits, celui de disposer de mon cœur, et de le soustraire à la vie du cloître, à laquelle, dès ma naissance, j'étais destinée.

«À l'âge de six ans, je fus envoyée à une sœur de ma mère, supérieure dans l'un des ordres religieux les plus sévères d'un couvent riche des États du pape, près de Lugo, en Romagne. Dans cette ville éclata la conspiration de l'armée papale catholique, ce qui la fit nommer par les républicains la Vendée de l'Italie. On y massacra des militaires français; on promena leurs têtes au bout de piques sanglantes, et cette trahison, aussi inutile qu'atroce, appela sur elle de cruelles représailles: Lugo fut livré à plusieurs heures de pillage accompagné de massacres. Hélas! je ne connus jamais les caresses d'une mère, et je venais de perdre la mienne au moment où son cœur eût été mon seul refuge contre les dangers que je courus et les chances non moins périlleuses qui les suivirent.

«Élevée alors dans toutes les pratiques d'une dévotion minutieuse, mon cœur en repoussait la contrainte. Ma raison précoce, mon imagination naïve et prompte, étaient en révolte et épuisaient leurs forces naissantes contre tout le travail de ma tante pour hâter une vocation qui ne pouvait jamais éclore. Tout mon être souffrait à l'aspect de cet avenir de mort qui associe à la même destinée dans les couvens la jeunesse aux longues espérances, et la décrépitude aux joies éteintes. Je n'ai emporté de ce tombeau vivant que cette pensée: Que ne suis-je une fleur cueillie le matin et desséchée le soir! Je venais d'accomplir mon second lustre.

«Un jour, ma tante venait de réunir auprès d'elle et autour de moi, comme pour m'entourer d'un spectacle imposant, toutes les religieuses, toutes les pensionnaires, quand tout à coup un bruit épouvantable vient troubler le silence du cloître et jeter la terreur dans l'enceinte sacrée. Un des confesseurs du couvent, homme dur et terrible, paraît l'œil en feu, et s'écriant: Ils viennent, les fléaux de Dieu; avec cinq mille combattans ils ont taillé en pièces trois cent mille de nos saints défenseurs. L'esprit de ténèbres est avec eux; il faut fuir. Toutes les religieuses se pressent autour du prêtre. Moi seule et une novice de mon âge nous restâmes dans le coin opposé du parloir. Un mot: Il faut fuir, venait de soulever le crêpe mortuaire…

«Il faut fuir! répétions-nous: nous le pouvons. Nous verrons donc d'autres êtres, un autre monde que celui qui menaçait d'être notre tombeau!

«Les nouvelles devenaient d'heure en heure plus alarmantes pour l'abbesse et les religieuses qui l'entouraient, mais rien ne me paraissait sinistre de ce qui était une espérance d'échapper au cloître. Les Français avaient tout franchi, et, vainqueurs, avaient tout respecté, jusqu'à ce que la trahison vînt enfin les contraindre d'user de représailles: Lugo fut mis à feu et à sang, et le massacre vint jusqu'aux murs du couvent.

«Toutes réunies dans la chapelle, nous attendions la mort aux pieds du Christ, lorsqu'un de ces hommes qu'on nous avait peints comme des envoyés du démon, parut aux portes du couvent, comme un ange gardien pour y placer la sauvegarde d'une invincible barrière. Il entra, offrant à tout ce qu'il voyait assemblé la tranquille continuation de l'esclavage ou la liberté. Ce fut tout à la fois un cri de joie et de désolation. Toutes les jeunes se rangèrent du côté du libérateur; toutes les vieilles se séparèrent de nous en le fuyant; et tout ce que put faire leur frayeur fut de ne pas payer par des cris de malédiction une générosité qui leur laissait encore un choix si noble et si compatissant.

«Ma tante, transportée par les idées d'une vie entière de réclusion et une aveugle confiance dans son directeur, ma tante redoutait comme une souillure la seule présence d'un Français républicain, et se retira avec les plus âgées de ses religieuses, oubliant, dans sa sainte horreur, qu'elle livrait la jeune fille qui lui avait été confiée, à des périls qui n'étaient plus à craindre pour elle. Plusieurs des sœurs profitèrent de la permission pour se retirer dans leurs familles. Lorsqu'on ouvrit les portes, j'aurais sans doute dû rester près de ma tante; mais une voix intérieure, un cri de l'ame, plus fort que la raison, semblait me dire: C'est loin d'ici qu'est la félicité; et je ne sus obéir qu'à cette inspiration qui nous pousse dans les bras de la destinée. Je ne savais rien du monde, qu'aurais-je pu craindre? et autour de moi j'avais vu l'ennui, un sombre dégoût flétrir la beauté, dévorer la jeunesse; et me soustraire à un pareil avenir fut, dans ce moment, mon seul besoin, ma seule pensée; quoique enfant, j'y parvins avec l'instinct de la nature et toute l'adresse de l'expérience. Je savais que le baron Capelleto[7] nous était allié. Une religieuse plus âgée, qui avait aussi profité de la liberté, se chargea de me conduire vers lui; mais une émeute m'ayant séparée de ma compagne, j'errai quelques heures, cherchant un asile.

«Enfin, j'ose me présenter à une maison fort belle, où j'aperçois des uniformes semblables à ceux de nos libérateurs. Au milieu d'eux, je me sens attirer par le regard bienveillant de celui qui paraissait leur donner des ordres. Je vous ai dit que je n'avais alors que onze ans, mais une taille et comme une jeunesse précoce. Murat, car c'était lui, vint à moi avec une exclamation de surprise que mon ingénuité n'attribua qu'à mon habit de novice, mais qui était aussi l'effet des charmes que j'ignorais. Il me demanda en assez mauvais italien si je voulais accepter son appui. Ma petite vanité fut heureuse de parler au vainqueur la langue de sa patrie. Enchanté de m'entendre parler français, il me présenta à tout le groupe d'officiers dont il était entouré. Je ne sais, mais au milieu de son brillant état-major, Murat, qui était le plus bel homme, me parut aussi le plus aimable. Il parlait de me garder près de lui, et j'en étais bien joyeuse; mais quand je lui dis, dans mon contentement, que je n'avais que onze ans, il mit plus de réserve dans les témoignages de sa protection, et m'annonça qu'il me ferait remettre à mes parens. Mais je me jetai dans ses bras, lui criant avec larmes que j'aimerais mieux la mort que de retourner dans un cloître. Puis il me prit par la main et me conduisit chez une dame française, épouse d'un fournisseur de l'armée, resta long-temps avec elle, et me laissa en me recommandant bien à ses soins.

«Madame A***, aimable, obligeante, eut pitié de mon abandon, ne combattit qu'avec une douce sensibilité ma répugnance à revoir ma famille. Si ses sages recommandations à cet égard eussent été fortifiées par la solitude, peut-être eussent-elles été plus puissantes; mais cette dame recevait beaucoup de monde: les vainqueurs brillaient au milieu des fêtes dont les vaincus, autant par goût que par prudence, partageaient les plaisirs. J'y paraissais, et avec un incroyable bonheur. On m'appelait la jolie religieuse. Tous les généraux, Masséna, Augereau, Lefebvre, Joubert, Serrurier, m'entouraient de soins et me promettaient protection. Je n'étais point enfant pour comprendre toutes les choses que les Français disent si bien; et Murat bouleversait ma jeune tête, quand, s'arrachant d'auprès de moi comme par un effort, il me répétait: Oh! Camilla, que n'as-tu quinze ans! Lorsque, plus tard, le sens de ces paroles me fut complètement révélé, mon estime égala mon affection; car il eût tout obtenu alors d'un cœur qui, sans le savoir, s'était donné. Sa noble protection, qui n'était point sans combats, m'avait ainsi laissée me livrer à toute la gaieté de mon âge, et sans crainte.

«Beaucoup d'Italiens fréquentaient la maison de madame A***. L'un d'eux lui remit une lettre d'un de mes oncles qui habitait Trévise, lequel la priait, en la remerciant des soins religieux de son hospitalité, de me confier à une personne qui me conduirait à Bonlogne dans une maison de religieuses non cloîtrées. Je m'abandonnai au désespoir à cette nouvelle. Un conseil fut tenu par la dame, son mari et Murat; d'autres généraux survinrent, entre autres le général Joubert. Ma cause fut plaidée par moi avec des pleurs, et par eux avec toutes les raisons de l'indulgence et de l'intérêt. La résolution fut que je resterais et que l'on m'enverrait en France. Le bal mit fin à la discussion, et le combat qu'il avait fallu subir ne m'en rendit que plus heureuse.

«Mais le lendemain des nouvelles étaient arrivées, et la présence des Autrichiens dans le Tyrol commanda impérieusement le départ des Français. Avant de partir, Murat vint chez madame A***, me donna une lettre et un rouleau fort lourd, en me disant: «Pauvre petite, l'un et l'autre vous serviront.» Je me jetai à ses genoux, le suppliant de m'emmener; il me pressait avec force contre son cœur; il était agité; mais, après un effort qui parut bien douloureux, il me remit dans les bras de ma protectrice pour obéir à la voix de l'honneur et de la victoire qui l'appelaient.

«Dès ce moment tous mes jours se passaient en prières pour les vainqueurs de ma patrie. Hélas! dans l'enceinte des cloîtres apprend-on qu'on en a une et qu'on doit la chérir? Le rouleau que m'avait laissé Murat contenait 50 louis, et la lettre une recommandation à tout militaire français de me protéger; puis, au bas, quelques lignes pour Muiron, l'un des aides-de-camp du général en chef Bonaparte, qui ne furent jamais lues par lui; car, quelques mois après, quand je cherchai à voir ce noble patron, il avait trouvé la mort sous les lauriers d'Arcole.

«Madame A***, alarmée des nouvelles qui se succédaient, résolut de rejoindre son mari, qui était parti pour Ferrare. Quand elle me proposa de m'emmener, en me demandant si j'étais toujours dans les mêmes dispositions, je ne lui répondis qu'en pressant sa main sur mon cœur, et en lui donnant le doux nom de mère. Tout se prépara à la hâte et en secret. Nous arrivâmes de nuit à Ferrare; M. A*** était déjà reparti pour Milan. Sa femme, désolée, ne savait quel parti prendre. Je lui redonnai un peu de courage par ma résolution: «Croyez-moi, nous sommes ici dans les États du pape, et bien moins en sûreté qu'à Milan; allons-y sans plus délibérer.» Nous y arrivâmes quand tout y était déjà terreur et confusion.

«Ici, mon amie, une légère digression qui jette peut-être quelque lumière sur un événement politique. À l'époque où Bonaparte poussait ses troupes victorieuses sur les différentes villes de la Toscane, le grand-duc fut si effrayé, que Manfredini, son chambellan, fut envoyé au quartier général pour sauver Florence de l'occupation. Cette démarche eut pour résultat le banquet célèbre donné par le grand-duc aux généraux français, où l'un déploya toute la souplesse des cours, et l'autre une austérité qu'il déguisait déjà mal, et qui, dans l'orgueil de faire ramper un souverain, montrait autre chose que des vues républicaines. La noblesse italienne avait été jusque-là courbée et fort empressée près des nouveaux maîtres. Mais le traité de Campo-Formio, inexplicable au parti français, puisqu'il laissait l'Autriche plus puissante que jamais, avait fait croire à la trahison de Bonaparte, accrédité le bruit d'une apparente défaite, et réveillé la trahison des courtisans italiens qui relevaient la tête. On accusait partout Bonaparte, qui avait arrêté par ce traité les colonnes victorieuses de Moreau déjà aux portes de la capitale de l'Autriche, et les grenadiers d'Augereau criant: À Vienne! à Vienne! Je n'étais rien dans le monde politique, mais j'ai entendu, à l'égard de ce traité, de la bouche des premiers généraux, les suppositions les plus étranges. Bonaparte avait indiqué dans cette occasion, selon eux, tous ces plans d'une ambition personnelle qui étouffait les autres gloires pour marcher au trône. Quant à moi, je ne voyais que les Français, leur triomphe; mon cœur s'identifiait avec leurs destinées, et en arrivant à Milan, je redoutais presque autant leurs revers que ma rentrée au cloître. Comme les affaires n'étaient point décidées, M. A*** désira que sa femme, pour plus de sécurité, se rendît en France. Au milieu de toutes ces angoisses, je tombai malade, et fus aux portes du tombeau; mais sachant combien le départ paraissait urgent à mes bienfaiteurs, sitôt que je le pus, j'affectai des forces pour qu'on pût se mettre en route, et au bout de quinze jours j'arrivai à Paris, mourante. Les soins de la plus douce hospitalité me furent prodigués; je me rétablis promptement, et pendant quelques temps je respirai avec ivresse cet air libre et doux de la France, où je croyais avoir trouvé le bonheur.

«Tout à coup, il me sembla que les manières de madame A***, naguère si bonne, changeaient à mon égard; c'était non seulement de la froideur, mais de la dureté. Tous ces petits soins qui précédemment m'avaient valu tant de bienveillance, j'avais beau les redoubler, ils n'en paraissaient qu'irriter davantage le changement d'humeur dont j'étais l'objet. Enfin, ne tenant plus à tant de chagrins, je provoquai une explication; elle fut bien cruelle, comme vous allez voir.

«Madame A***, mariée contre son gré à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, nourrissait une passion violente pour une personne qui venait souvent dans sa maison, et que j'avais prise pour un parent. Ce prétendu parent me plaisait peu, mais j'avais eu le malheur de lui plaire beaucoup. Sans délicatesse comme sans amour pour la femme qui lui sacrifiait son repos et sa réputation, il avait, par le plus indiscret des aveux, blessé son cœur et armé contre moi son orgueil. Du moment que cette faiblesse me fut révélée, il se fit dans mon tendre respect pour ma bienfaitrice un bouleversement que je ne puis qualifier: c'était quelque chose comme de la commisération; et la pitié, même sincère, est si près en pareil cas de ressembler à du mépris! Je n'avais pu au cloître rien apprendre du monde; je n'avais pu deviner la société et cette science d'accomodemens avec les devoirs qu'elle exige, et qu'elle veut bien quelquefois oublier. Ma candeur se révoltait contre ce spectacle d'une passion coupable, et d'une jalousie que l'âge de madame A*** rendait ridicule. Depuis j'ai souvent réfléchi au triste sort d'une femme qui se laisse entraîner à un sentiment qu'elle ne peut faire partager, à cette époque de la vie où l'amour n'est plus là avec ses illusions pour cacher une faiblesse.

«Je n'avais écrit à ma famille que pour lui annoncer ma résolution de vivre en France plutôt du travail de mes mains, que de reprendre les chaînes auxquelles on m'avait condamnée. Cette lettre était restée sans réponse, et je ne m'en étais plus occupée. Mais dans ce moment de crise, que je viens de vous peindre, je sentis le besoin d'appuis, et je m'adressai de nouveau à ceux dont j'avais si imprudemment bravé l'autorité, en les conjurant de pardonner à mon âge. Un mois après, un secrétaire du ministre Aldini vint me dire qu'on allait me conduire à ma famille. Il parla à mes bienfaiteurs du prix qui pouvait leur être dû pour leurs soins généreux; mais ils le refusèrent avec une noblesse qui m'attendrit jusqu'aux larmes, et ma séparation me parut très douloureuse. J'avais toujours le rouleau et les lettres que Murat m'avait laissés; je lui avais écrit plusieurs fois; mais l'éloignement de la guerre ne lui avait permis ni de recevoir mes lettres, ni d'y répondre.

«J'avais regret de quitter Paris; mais la nouveauté des objets, la distraction de la route, me rendaient la sécurité par l'insouciance. Je savais très bien le français; mais j'avais conservé beaucoup d'accent; et à peine j'eus prononcé quelques mots dans la diligence, où l'on m'avait confiée à une dame qui se rendait à Milan, que je fus reconnue comme Italienne. Il y avait parmi les voyageurs deux militaires; l'un d'eux, monté sur l'impériale, entendant une voix italienne, se mit à crier à son camarade: «Alfred, je vais te céder ma place à la dînée; il y a une petite femme avec laquelle j'ai besoin de causer.» Quoique choquée de ce petit ton leste, je n'entendais pas sans quelque plaisir ces remarques; mais le bruit de la voiture m'empêchait d'en saisir la suite, et force me fut d'ajourner ma curiosité jusqu'à la dînée. Je regardais, en arrivant, avec un air un peu boudeur le militaire empressé; mais il n'y avait pas de sérieux qui pût tenir contre une gaieté si folle et si naturelle. Quand ma noble surveillante le rappelait à l'ordre, il corrigeait la légèreté de ses propos avec une adresse tout-à-fait divertissante. Je répondais avec une égale froideur à ses complimens outrés et à ses équivoques que je ne comprenais pas; et je me faisais une triste opinion de l'ami intime d'un pareil homme. Alfred, que vous allez être vengé!…

«Je serre fortement le bras de ma compagne et la prie de nous faire dîner seules; à peine avait-elle applaudi à ma prudence, que je me retourne, et l'officier qui n'avait point parlé et moi, nous restons pétrifiés d'une surprise remplie de charme; non pas que ce dernier fût d'une beauté remarquable; il était moins bien que Murat, mais son regard! Le regard d'Alfred dès ce moment décida de ma vie. Il était Français, il était jeune; pouvait-il se méprendre sur le trouble qu'il venait de faire naître? Le ton d'Alfred, heureusement différent de celui de son turbulent camarade, changea nos dispositions, en lui conciliant l'indulgence de mon mentor. Mes yeux, qui n'avaient point encore rencontré d'autres yeux, savaient mal déguiser ce que j'éprouvais. Je ne saurais dire ce qu'étaient les autres voyageurs; je ne voyais qu'Alfred, je n'entendais que lui.

«J'ignorais tout ce qu'il pouvait me demander; mais je sentais que mon cœur n'aurait point de refus. La diligence s'arrêta encore à Chambéry, et l'ami d'Alfred sut tellement occuper l'attention de madame Dupré (mon guide), que j'appris d'Alfred ces doux noms d'amour qui étaient déjà dans mon cœur, et les circonstances de sa destinée, à laquelle l'honneur lui défendait de m'associer. Sans fortune, Alfred Duhesme n'avait que cette riche dot du soldat français, le courage et la loyauté. Quand je lui appris ma naissance, il me dit avec un accent plein de noblesse: Pardon, madame, je ne dois point prétendre à vous; je ne suis qu'un simple sous-officier. Pendant mon séjour à Paris, j'avais lu, et lu sans beaucoup de choix; les images romanesques, des livres ayant encore ajouté leurs dangers à ceux d'une imagination brûlante, vous devinez déjà comment je répondis à un pareil langage. Née sous le même ciel que moi, vous devinez le premier amour d'une Italienne. Je ne m'excuse point de n'avoir écouté que mon cœur, d'avoir sacrifié un nom dont un voile et des grilles m'eussent privée, et préféré les douceurs d'un noble amour à l'orgueilleuse et stérile protection de ma famille.

«Duhesme, fils d'honnêtes marchands, avait été destiné par son éducation à l'étude des lois; mais il avait entendu la voix de la patrie, et pris volontairement les armes. Mon amie, vous avez aimé, vous aimez encore, vous comprendrez donc tout ce que dut éveiller d'exaltation un voyage de quinze jours, avec la liberté que laissait à nos jeunes imaginations l'âge de ma gardienne, qui, ne pouvant descendre de voiture, nous laissait gravir seuls les ravins complaisans et les longues et commodes montagnes. L'ami d'Alfred l'avait quitté à Chambéry. Pendant tout le trajet du Mont-Cénis, admirable conquête sur la nature faite par un conquérant que ce triomphe miraculeux immortalisera autant que ses guerres; pendant cette route, libres et solitaires, appuyés sur le sein l'un de l'autre, nous nous laissâmes aller à ce doux rêve d'avenir, qui n'arrive jamais ni comme on le craint ni comme on le désire. L'amour était notre seule fortune, mais elle nous paraissait et bien sûre et bien belle.

«À Suze, Duhesme nous quitta un moment pour y voir le commandant français. J'étais encore si jeune, ou plutôt j'étais si heureuse que je ne sus point feindre devant madame Dupré, et elle devina sans peine, à mon impatience du retour, l'intérêt que je prenais à notre compagnon de voyage. Elle crut devoir me questionner avec adresse: je lui répondis avec candeur que j'aimais, que je voulais épouser Alfred. La pauvre madame Dupré me crut folle; mais convaincue par la clarté naïve de mes aveux que ma famille n'aurait plus guère d'autre parti à prendre, et qu'un mariage serait encore un malheur de plus évité, «Vous êtes si jeune, me dit-elle, qu'on ne peut que vous plaindre.» Bonne comme la bonté d'une mère, au lieu de reproches, elle ne me montrait qu'un tendre dévouement. «Tout peut s'arranger peut-être, ajoutait-elle; vous viendrez avec moi: nous ne sommes pas riches, mais nous sommes de bonnes gens. Ma fille, qui a de l'esprit, saura écrire à votre famille comme il faut écrire. Alfred quittera le service. Vos parens, qui ne vous ont jamais aimée, puisqu'ils voulaient vous faire religieuse, en seront quittes pour vous rendre une bonne mère de famille, avec une dot plus faible que celle qu'ils destinaient à vous rendre malheureuse.» Qu'il était beau le sort prédit par cette femme excellente! mais combien l'orgueil devait le bouleverser!

«Au retour d'Alfred, madame Dupré le prit en particulier. Je ne sus que de lui l'objet de l'entretien, mais je le vis pénétré de reconnaissance et de respect pour celle qui, après avoir compromis mon innocence, songeait avec une si religieuse délicatesse à mon bonheur. Nous étions à cette époque où le Directoire, soit par besoin, soit par crainte, avait rappelé d'Italie le héros dont le traité de Campo-Formio lui avait fait sans doute pressentir les projets. Les troupes françaises furent successivement disséminées sur les côtes des deux mers. Le corps de Duhesme était à Verceil. Là, il fallut se séparer. Je vous épargnerai le récit de tout ce que j'ai souffert depuis dix ans que dure cet amour, qui ne finira qu'avec ma vie. Qu'il vous suffise de savoir qu'au sein de ma patrie, entourée d'une famille opulente, je vis dans un isolement qui semble toujours une accusation publique contre une femme. Mes parens, instruits avec ménagement de mon sort, mirent de la haine à me punir. La persécution ne convertit pas. Libre de mes vœux, j'en ai prononcé de plus doux que ceux du cloître, et j'y serai fidèle. Accueillie par l'honnêteté laborieuse, j'ai répondu aux bienfaits par le zèle. Le travail, les lettres d'Alfred soutenaient mon existence. Son régiment faisait partie du corps de Masséna, qui commandait en Italie, et du moins nous respirions le même air. La dernière lettre que je reçus d'Alfred m'entraîna à la vie errante qui est désormais mon partage. Toutes les troupes venaient d'être rappelées vers l'intérieur de la France, à Dijon, mais comme vers un vaste dépôt, d'où elles étaient dirigées sur tous les points envahis. Cette dernière lettre était déjà datée de la rive gauche du Rhin. Quelques mots m'empêchèrent d'y voler sur ses traces, car ils me laissèrent l'espoir de son retour en Italie: «Nous sommes ici, disait Duhesme, pour faire peur aux Allemands sans les attaquer, et en observation: on assure que l'aile gauche retournera renforcer l'armée d'Italie, et j'en fais partie. Courage et espérance! nous nous reverrons bientôt. «Un mois s'écoula dans les angoisses d'une cruelle incertitude. Enfin, je reçus cette lettre qui précipita ma résolution. La voici:

«Je suis officier, ma chère Camilla. Que n'étais-tu là pour me voir élever à ce grade, après l'action terrible et meurtrière de Neubourg! Nous nous sommes battus en enragés, au sabre, à la crosse de fusil; mais nous sommes vainqueurs, et vive la France! L'armée regrette le plus brave de ses grenadiers, Latour-d'Auvergne, qui ne voulut jamais d'autre titre que celui de premier grenadier. Il avait bien raison; le brave Latour-d'Auvergne a rendu son grade plus glorieux.

«Ne retourne pas avec ton orgueilleuse et cruelle famille. Camilla, la gloire et l'amour, voilà ma noblesse; et, sois tranquille, rien ne te manquera avec Duhesme, sous-lieutenant de la 46e[8].»

«Cette lettre me communiqua son noble enthousiasme. Je ne craignais plus le danger des combats pour celui qui en parlait de cette manière, et je sentais que je ne pouvais vivre, moi, jeune fille de quinze ans, loin de ces terribles émotions. Je n'espérais pas que ma réponse parvînt exactement: j'étais sûre au moins de pouvoir la porter moi-même. Il venait beaucoup de monde chez madame Rivière (la fille de madame Dupré). On y lisait les journaux; je prenais des notions sur les lieux occupés par le corps de Duhesme. Pas de doute que je ne parvinsse, avec ces renseignemens, sur les traces de l'armée. La générosité de mes protecteurs successifs, de madame A*** et de madame Dupré, m'avait laissé mon petit trésor, enrichi encore de leurs dons. Une femme intéressée, que dans les dispositions de mon cœur je ne jugeai que complaisante, se chargea de me procurer un passe-port sous le nom de madame Duhesme, rejoignant son mari à l'armée du Rhin. Je laissai une lettre qui ne m'excusait point, mais qui peignait du moins mon éternelle reconnaissance, et la force irrésistible qui m'entraînait loin du toit de l'hospitalité. Déjà les armées, dans leurs courses, avaient pris plus d'ordre et de régularité, et il était plus facile de les suivre. J'avais obtenu deux lettres: l'une pour le général Lecourbe, l'autre pour une dame italienne établie à Moeschich, en Allemagne. Habillée en homme, munie du plus léger bagage, je quittai l'Italie, et entrai par le Tyrol sur les terres d'Autriche. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de fatigues que je pus approcher de l'armée française, déjà en Bavière. À Augsbourg, tombée malade, je ne pus qu'écrire, n'espérant presque point de réponse au milieu de toutes les vicissitudes d'une guerre. La victoire de Hohenlinden vint enfin mettre le comble à la gloire de la France et aux angoisses de mon cœur. Duhesme vint me rejoindre.

«La paix une fois signée à Lunéville, je suivis mon Alfred des bords du Rhin aux rives de l'Éridan. Dans cette vie de déplacement continuel, les formalités du mariage étaient toujours impossibles; mais le partage des peines et des fatigues n'était-il pas un serment sacré? Aujourd'hui que des jours de paix et de repos vont se lever peut-être pour les braves, aujourd'hui que l'espoir d'être mère se joint à ces chances meilleures, j'ai hasardé un peu de réconciliation vers ma famille; mais ma famille me rejette et me désavoue. Pour échapper même à ses persécutions, j'ai été obligée de me placer sous l'égide des lois françaises, et voilà ce qui me rend un objet d'odieuses préventions dans un pays qui ne sait qu'accepter l'oppression, se venger cruellement de ses maîtres d'un jour pour les regretter ensuite, incapable de tout autre courage que de celui de la trahison.

«Duhesme est depuis deux mois dans sa famille pour régler un héritage. Je vais l'aller rejoindre à Lyon, et pour toujours. J'espère lui porter de meilleures nouvelles, l'espoir d'une fortune et l'appui d'une famille. Je ne lui porte que mon amour, mais un amour qui sera pur, fidèle et courageux jusqu'au dernier soupir.

«Vous connaissez maintenant toute l'histoire de ma vie, qui se compose de toutes ces mille vicissitudes d'une passion toujours la même. Hélas! vous comprendrez mon langage, vous qui avez aimé, et qui savez que dans l'amour toutes les impressions nous paraissent des événemens, et combien le cœur se plaît à redire ce qu'il a senti. Nous nous reverrons peut-être un jour, puisque nous sommes destinées à avoir la même patrie.»

Camilla partit quelques jours après la nuit délicieuse qui avait reçu nos mutuelles confidences. Nous nous écrivîmes quelque temps. Les événemens se multiplièrent trop pour ne pas nous séparer. Je quitte donc l'épisode bien doux de cette rencontre, pour reprendre le fil de mes aventures personnelles. Plus tard nous retrouverons Camilla, mais sur un champ de bataille, mais au milieu des funérailles de Waterloo, toutes les deux confondant les plus grandes douleurs que puisse éprouver une femme avec les plus grandes catastrophes que puisse subir un peuple.