CHAPITRE XC.

Séjour à Florence.—Rentrée dans la carrière dramatique.—Portrait de la princesse Élisa.—M. de Châteauneuf.

J'étais arrivée à Florence à l'époque peut-être la plus belle de notre histoire moderne: c'était le temps où, Napoléon se donnant pour titre à un empire fondé par le génie, la sanction de la victoire refaisait au profit de la France la monarchie et la domination européennes de Charlemagne. Ce sceptre, qu'il avait arraché, à Saint-Cloud, des mains d'une révolution devenue bavarde et menaçant de tomber dans les futilités du Bas-Empire; cette royauté, qu'il avait enlevée aux factions, il semblait n'en avoir usurpé les droits que pour en agrandir les devoirs. Napoléon avait voulu être empereur des Français, mais pour que la France fût la reine du monde. On l'a beaucoup blâmé d'avoir jeté toute sa famille sur les trônes abattus par la valeur de nos vieilles bandes, et relevés par l'égoïsme de ses décrets impériaux. J'ai vu quelques partisans sincères des principes de 1789, quelques amis plus rares des dynasties proscrites, gémir ou plaisanter, suivant l'humeur différente qu'on leur connaît, sur cette manie royale qui s'était emparée d'un citoyen ou d'un bourgeois. Je sais tout ce que le malheur a fait trouver de fort ou de joli contre les souverainetés impériales; mais ce n'en fut pas moins un grand et magnifique spectacle que celui de tous ces satellites autour de l'étoile d'un grand homme; que toutes ces royautés du continent, en quelque sorte commanditées par la France, qui trouvait ainsi de l'emploi pour tous les talens, des cadres pour toutes les capacités qu'une révolution avait enfantées dans son sein. Je n'entends pas beaucoup la politique; mais il me semble que les légitimités auront, sous ce rapport, quelque chose à envier aux usurpations. Du reste, moi qui ai beaucoup plus senti que pensé, on me pardonnera de faire plus de peintures que de réflexions; de retracer avec toutes les illusions dont elle brillait la domination française en Italie; de parcourir toutes les cours des princes de la famille de Napoléon, celles de Florence, de Milan, de Naples, que la victoire avait établies, que la législation avait régularisées, et qui avaient presque l'air d'être antiques par la grâce des manières, la religion de l'étiquette, et l'illustration historique des noms d'un autre régime.

Avant de parler de la princesse Élisa, à qui Napoléon avait donné comme dot royale le gouvernement de la Toscane, et de laquelle j'allais bientôt être rapprochée, je dois raconter ce que je devins après le départ de Florence de Camilla.

Ney occupait toujours ma pensée; je savais que je lui ferais plaisir si je pouvais lui écrire: J'ai mis un terme à ma vie errante. Je résolus donc de chercher tous les moyens de me fixer convenablement à Florence: je comptais sur un accès facile auprès de la grande-duchesse, par mes anciennes relations avec Lucien, par son propre souvenir, et surtout par la confidence de mon intimité d'un moment avec Napoléon. Je n'avais pas tort d'espérer de l'indulgence; la suite de ces Mémoires prouvera que je ne m'étais point trompée. Un directeur italien (Bianchi) me sollicita vivement pour un engagement de trois représentations à Livourne. La cour de la grande-duchesse était alors à Pise. J'acceptai les propositions, et je me rendis à mon poste, après avoir écrit à Ney et à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, pour leur faire part de mon projet et de mes espérances, les engageant à les favoriser de leur crédit et de leurs recommandations; car il est bon de dire que rien ne se faisait dans les cours de tous les princes de la famille de Napoléon, sans que l'Empereur en fût instruit, et sans que la nomination aux plus petits emplois eût été soumise à son visa suzerain. Mais depuis les fêtes du couronnement et les scènes de Milan, la protection impériale était ce qui m'inquiétait le moins, tant je me croyais sûre, au besoin, de l'obtenir.

J'avais aussi une lettre pour M. de Châteauneuf, alors chambellan de la grande-duchesse, et chargé de la haute direction du Théâtre-Français. Dès le premier abord, nous nous déplûmes, et je ne suis jamais revenue sur l'impression de la première entrevue. Quand, plus tard, il eut pénétré tout l'intérêt que me portait la souveraine, il se crut obligé de m'adresser de temps en temps quelques mots de bienveillance et de flatterie; mais on voyait qu'ils lui coûtaient comme un effort, que sa vanité souffrait de sa politesse, et qu'il fallait toute la résignation d'un vieux courtisan pour qu'il se condamnât à me sourire.

Avant de me présenter à M. de Châteauneuf, pour faire partie de la troupe placée sous sa direction, j'avais demandé à la grande-duchesse une audience particulière, et dès cette première visite j'entrevis toute la bonté dont elle devait me donner, pendant quatre années, des preuves si nombreuses.

Élisa n'était point belle; petite, fluette, et presque grêle, elle avait cependant dans toute sa personne de ces agrémens qui, avec de l'esprit et de l'imagination, composent une femme séduisante. La tournure la plus distinguée lui donnait l'air d'être bien faite, parce que dans tous ses mouvemens la grâce s'unissait à la dignité. Ses pieds eussent été cités, par leur forme mignonne, dans tous les salons: qu'on juge de leur réputation dans un palais. Quand des pieds comme ceux-là descendent d'un trône, cela doit être un prodige et une acclamation de chaque jour. Pour ses mains, elles valaient celles de son frère, de ce frère qui n'était pas insensible à leur éloge. Les plus beaux yeux noirs animaient sa physionomie, et elle savait en tirer un merveilleux parti pour commander ou pour plaire. En somme, Élisa eût été bien pour une femme ordinaire; elle était mieux encore pour une altesse, et je crois que beaucoup de souveraines légitimes se seraient reconnues à sa démarche et à ses manières toutes royales.

J'ai pu voir de près et apprécier presque toutes les personnes de cette famille, dont le chef avait fait de tous les membres une dynastie nouvelle pour tous les trônes. Aucun peut-être n'avait plus de ressemblance avec Napoléon que sa sœur Élisa: un esprit vif, prompt, pénétrant, une imagination ardente, une élévation incroyable de sentimens, une ame fortement trempée, l'instinct de la grandeur et le courage de l'adversité. Aucun non plus ne sentait davantage la gloire de lui appartenir; elle croyait en lui, pour ainsi dire, et son attachement aimait à exhaler l'enthousiasme dont elle était pénétrée.

Élisa voulut bien me reconnaître et se rappeler m'avoir entendue chez Lucien lire des vers. En contractant les habitudes du commandement, elle en avait pris la noblesse sans en retenir la fierté dédaigneuse; elle possédait cet art charmant de rendre le pouvoir populaire par la grâce; elle savait écouter aussi bien qu'elle parlait. Je l'observais avec cette attention que les femmes possèdent, et, malgré la facilité du tête-à-tête, je crus m'apercevoir qu'il entrait un peu de méditation et d'apprêt dans toute sa personne; qu'elle éprouvait un secret plaisir à mettre dans sa tenue et dans ses discours quelque chose de ce Napoléon dont elle était fière d'être la sœur, parlant par saccades, jetant comme à bâtons rompus des pensées soudaines et saillantes.

La princesse me dit qu'elle parlerait à M. de Châteauneuf; que je serais attachée à la cour, et que mes relations ne lui permettaient pas de douter qu'elle ferait, en m'attachant à elle, une chose agréable même pour son frère. «Je ne vous recommande qu'une chose, ajouta-t-elle: c'est, vis-à-vis des autres personnes, de ne point vous prévaloir de mes bontés particulières. Ne vous vantez de rien; ne bravez personne: si on vous fait quelque injustice, ne vous en plaignez pas, n'en parlez qu'à moi… Vous avez de l'esprit, de l'instruction, tâchez que cela ne serve pas à vous faire des ennemis. Un peu de conduite, si cela vous est possible; à votre âge, il vous reste un bel avenir si vous savez vous faire valoir par de la considération: cela ne dépend que de vous. L'Empereur approuvera votre engagement: son approbation, la bienveillance de mes autres frères, Louis et Joseph, vous sont de sûrs garans de mon intérêt; tâchez que je puisse vous en donner d'autres preuves, et plus importantes que celle d'aujourd'hui; mais, je vous le répète, il faut plus de conduite et de décorum: dans les folies mêmes il en faut.

«—Mais ma pauvre tête n'est pas aussi bien organisée que celle de Votre
Altesse: elle n'est point toutefois aussi mauvaise qu'on le dit.

«—Ma chère, une femme vaut toujours mieux que sa réputation, et j'en suis surtout persuadée à votre égard; mais l'opinion demande des ménagemens.

«—Il me semble que celle dont Votre Altesse m'honore peut suffire, et que je n'ai rien à demander au monde, puisque la sœur bien-aimée du grand Napoléon daigne m'estimer.» Ici elle me regarde avec ces yeux pénétrans qui me rappelaient ceux de ce redoutable frère, et je baissai la tête, car je ne savais pas flatter sans rougir.

«Pensez-vous ce que vous dites? reprit-elle en posant sa main sur mon bras; êtes-vous vraie?

«—Autant qu'on peut l'être à la cour en présence de son maître.

«—Cette réponse est spirituelle et franche; soyez raisonnable le plus que vous pourrez; et, que j'avoue ou non l'intérêt que vous m'inspirez, vous serez ici contente de votre sort.»

Mon sort fut heureux en effet, et rien ne me manqua que la sagesse d'en profiter pour mon avenir.

On avait parié, parmi les artistes de la cour, que mon engagement ne recevrait pas la sanction de celui qui nommait alors les rois et les comédiens, et qui se faisait quelquefois un plaisir, pour que l'on sentît que toute force et tout pouvoir venait de lui, de raturer et de biffer des nominations auxquelles il était loin d'ailleurs d'attacher une autre importance. J'avoue que ma vanité ne sut guère tenir au plaisir d'humilier la malveillance que j'avais cru remarquer dans cette occasion; et quand la signature impériale arrive (et elle ne se fit pas attendre), j'eus grand soin de lire publiquement la lettre que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'écrivit alors pour me l'annoncer. «D'abord, ma chère amie, me disait-il, l'Empereur se souvient de vous; il a signé avec bien du plaisir quelque chose pour la Fama volat de Milan: ce sont ses expressions.» La lettre de Regnaud se ressentait même de la bienveillance de l'Empereur; les termes en étaient intimes, comme ceux d'une ancienne amitié, qui non seulement ne craint plus de se compromettre, mais qui encore est certaine de faire par là sa cour au maître. Il me demandait même, par le plus gracieux post-scriptum, le sens un peu mystérieux des paroles de l'Empereur; qu'il attachait bien du prix à cette confidence. Je transcris ici la réponse que je fis à Regnaud, dont je retrouve encore le texte même dans mes papiers.

Mme SAINT-ELME, ACTRICE DE S. A. I. et R. Mme LA GRANDE-DUCHESSE DE
TOSCANE, PRINCESSE DE PIOMBINO,

À S. Exc. LE COMTE REGNAUD DE SAINT-JEAN-D'ANGELY, MINISTRE D'ÉTAT,
PRÉSIDENT DE … etc.

«MONSIEUR LE COMTE,

«La preuve de bon souvenir que je viens de recevoir par votre lettre m'est plus précieuse encore que l'approbation qu'elle m'annonce et qui me flatte tant. Vous savez que de la vanité, nous en mettons à tort et à travers; mais mon amitié, qui croit se placer toujours bien, a été trop vivement affligée de la rigueur que vous lui teniez pour n'être pas dans l'enchantement du retour de votre bienveillance. Vous voulez que je cause avec vous comme par le passé? Eh bien, laissons le commencement de la lettre à l'étiquette, et jasons d'amitié… Eh bien, oui, vous avez raison: Napoléon est aimable quand il veut l'être, et il l'a été beaucoup avec moi. Il n'a aucune des bizarreries qu'on lui attribue dans les audiences secrètes. Il a daigné causer, sourire, et il sourit gracieusement. Vous savez qu'il m'avait plus effrayée que plu: aujourd'hui il me plaît plus qu'il ne m'effraie. Tant de titres, de gloire et de grandeur amassés sur un seul homme firent encore de lui, dans le tête-à-tête, quelque chose de si extraordinaire, qu'à mon orgueil satisfait vint se joindre un peu de cette crainte que m'a toujours fait éprouver votre idole: on voit pourtant, dans ses momens les plus donnés aux passions, que jamais une femme ne lui en inspirera que pendant quelques heures… Je l'ai bien observé pendant qu'il signait ses dépêches, n'ayant pas l'air de savoir que j'étais là. Il est impossible de n'être pas maîtrisé. J'ai parlé de toutes mes impressions au grand-maréchal, et il m'a dit que je suis une aimable femme. En vérité, quand on fait à Duroc l'éloge de l'Empereur, on est sûr de son amitié et presque de sa reconnaissance. Il l'aime comme une maîtresse; il est heureux de toutes les perfections qu'on lui trouve. Quand on inspire de pareils attachemens, il faut certes qu'ils soient mérités. Du reste, on n'est pas plus aimable que Duroc: il m'a fait obtenir un don qui eût satisfait l'avarice; jugez s'il a surpassé mes espérances. Au résumé, comme homme, Napoléon m'a paru singulièrement aimable et spirituel; comme souverain, grand et magnifique.

«Maintenant laissons les grands sujets, et permettez que je vous parle un peu de moi. La grande-duchesse est aimable; elle me promet ses bontés. Cependant, ma position d'actrice me déplaît. Je voudrais être quelque chose de mieux qu'au théâtre. Il n'y a pas moyen de compter mes services militaires pour obtenir la place de lectrice. Comment faire? car voilà ce qu'il me faudrait, et je puis assurer que cela conviendrait à son altesse.

«Vous me dites de devenir intéressée, et d'amasser une fortune; mais le promettre serait contraire à ma franchise. Plus je vieillis, moins j'ai d'ordre et de raison pour l'argent. Vous, monsieur le comte, c'est pour d'autres causes. Croyez-moi, les défauts qui font plaisir sont les plus difficiles à surmonter, et vous savez que le mien fut toujours de tout donner; mais aussi savez-vous bien que je n'eus jamais celui de l'ingratitude. Jugez, d'après cela, de toute la joie du retour de votre amitié, et de toute la reconnaissance dont elle me pénètre.

«Si je vous suis bonne à quelque chose dans ce pays, disposez de moi in tutto e per tutto

J'ai rapporté cette lettre en entier, parce qu'elle courut dans le temps que Regnaud la communiqua dans plusieurs hauts cercles de Paris, et qu'elle a acquis ainsi une sorte d'importance historique par ses détails secrets sur Napoléon.

Malgré les recommandations de la grande-duchesse, je me laissai aller, ainsi que je viens de le dire, à cette liberté de propos, dans mes relations dramatiques, qui naît du crédit que l'on possède ou que l'on espère, enfin à la petite insolence que donnent toujours les protections. M. de Châteauneuf était notre supérieur, et je retournai le voir. M. de Châteauneuf avait été chevalier de Malte et fort bel homme. Il réunissait le double enthousiasme de l'ancien régime et du nouveau, la souplesse d'un courtisan et l'insolence d'un parvenu. Quant à sa réputation de beauté, je n'en pus guère juger, car, à cette époque, M. de Châteauneuf était âgé et goutteux. En arrivant chez lui, et ne trouvant personne dans l'antichambre ni au salon, j'entre entre deux portes, que des rideaux séparaient d'une chambre à coucher; j'appelle, et un bruit de surprise et d'embarras me fait apercevoir qu'il y aurait de l'indiscrétion à avancer davantage. Je vois poindre alors entre les rideaux une tête charmante, avec des cheveux blonds et bouclés dont toute femme eût été jalouse. J'allais m'éloigner, toute confuse d'avoir pu si maladroitement troubler une scène qui ne voulait point de témoins, quand la plus jolie voix m'arrêta en me disant: «Monsieur est indisposé aujourd'hui et ne peut recevoir; veuillez avoir la bonté de repasser;» et je m'en allai en répondant avec la plus entière sécurité: «Merci, mademoiselle.» Le lendemain, quand je revins au rendez-vous qui m'avait été indiqué, ma surprise fut extrême de retrouver la même personne en pantalon blanc et en veste courte, servant le chocolat du vieux chevalier. Un négligé si coquet, une démarche molle et féminine, me firent croire que c'était là quelque actrice nouvellement arrivée que M. de Châteauneuf formait pour les travestissemens. Je m'imaginai que M. de Châteauneuf avait trouvé à point ce talent nouveau pour me contrarier par la rivalité du même emploi; car ma prétention était de jouer les travestissemens, ou plutôt de paraître souvent au théâtre en habits d'homme. Je n'en pris pas moins M. de Châteauneuf en sincère aversion. Aussi, mandée quelques jours après à Pitti par la grande-duchesse, je m'en donnai à cœur-joie sur le pauvre chambellan, dont je lui fis le plaisant portrait, imitant, d'une grotesque façon, ses airs, ses manières, la scène que j'avais vue. La princesse rit aux larmes de l'imitation, ne me gronda point, et voulu bien ajouter qu'avec un peu de tabac au nez, ce serait à s'y méprendre.