CHAPITRE XCI.
Mon genre de vie à Florence.—M. Fauchet, préfet dans cette ville.—Nouvelles bontés d'Élisa.
J'avais au théâtre de fort médiocres appointemens, et je faisais pourtant une dépense énorme. J'étais une comédienne très grande dame, et une esclave dramatique fort indépendante. Mes camarades se creusaient la tête à rechercher et à blâmer les ressources et les secrets de cette vie dispendieuse et vagabonde. Je courais la campagne et les environs de Florence, et toutes les fêtes et toutes les réunions. Aussi je ne jouais presque jamais; et, sous le rapport de l'utilité et de la gloire théâtrale, j'étais certes alors la dernière dans Rome; mais j'assistais avec une admirable assiduité aux représentations.
Pendant quelque temps, j'avais eu une loge au niveau du parterre. Naturellement les hommes de ma connaissance se tenaient près de ma loge, et c'était une véritable assemblée et réunion particulière dans un lieu public. Souvent dans le groupe se trouvaient des officiers qui m'avaient vue au milieu de mes courses militaires, en Allemagne, en Prusse, ailleurs encore. Nous parlions gloire, campagnes, batailles; et les militaires, qui en partagent les périls, en racontent volontiers et un peu bruyamment les exploits. Cette espèce de bivac au milieu d'un théâtre n'était pas agréable à tout le monde: on s'en plaignit; et je pris une loge aux secondes, déterminée à faire à la rumeur publique la concession d'une convenable solitude. Je tombai d'un inconvénient dans un autre.
La loge nouvelle que j'avais prise se trouvait par hasard vis-à-vis celle du préfet. Je viens de dire le motif qui me l'avait fait choisir; la malignité en chercha un autre, et je renonçai lors à paraître dans la salle. J'adoptai, pour voir le spectacle, la première coulisse; mais la première coulisse était encore en face de la loge de M. le préfet: j'avais l'honneur, comme on sait, de le connaître depuis long-temps pour un homme fort spirituel, fort aimable et fort instruit. Rien de plus simple, entre spectateurs que le théâtre intéresse, que ces regards d'intelligence aux passages saillans, que cette sympathie d'approbation ou de blâme sur l'effet des scènes et le jeu des acteurs, qui s'établissent entre personnes d'intime connaissance. Cette communication des émotions du théâtre est même, pour les Français, un plaisir aussi vif que celui qu'il excite par lui-même; car si nous aimons à sentir, nous aimons presque autant à discuter, et à faire partager nos sensations. Molière, Racine et Voltaire composaient le répertoire de la troupe française de Florence, et, par la profusion de leurs chefs-d'œuvre, devaient multiplier nécessairement entre deux amateurs de la haute littérature, comme M. le baron Fauchet et moi, ces signes de plaisir et d'admiration qui n'étaient que des rapports de goût, et que les interprétations de coulisse prenaient pour des marques d'un sentiment plus mystérieux. On était jaloux de ces hommages, que l'on ne pouvait se résoudre à supposer seulement littéraires. Nos dames, toutes mariées, toutes vertueuses, quoique actrices et habitantes de l'Italie, enrageaient de cette préférence d'une lorgnette qui ne tombait jamais que de mon côté. Une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que les femmes sages sont très peu disposées à croire à la sagesse des autres; qu'avec des sentimens qui les éloignent de toute idée de rien céder aux hommes, il leur est pénible cependant de n'être point l'objet de leurs attentions. On dirait enfin que leur austérité est aussi ennuyeuse que rigide, et qu'elles ont autant de regrets que de principes.
Toutes les têtes étaient à l'envers par jalousie de ma position, de cette position que l'on déchirait et critiquait à belles dents. Il fut décidé, en conseil féminin, qu'on se vengerait de mes prétendus succès et de mon orgueil par quelque affront. Deux pièces nouvelles étaient à l'étude; j'avais dans chacune un bout de rôle: en arrivant à la répétition, la première chose qui me frappa sur le théâtre, c'est la vue d'une grille en bois, haute de six pieds, qui interceptait le passage de la coulisse où j'avais ma place ordinaire. On m'observait, je n'eus pas de peine à deviner la malice, et j'eus le talent de ne pas paraître m'en apercevoir. Je quitte le théâtre un moment, je me rends chez M. le préfet, je lui conte la ridicule malveillance de mes camarades; il la trouve si absurde que, malgré les observations d'un chef de bureau présent à l'audience, et qu'on avait mis dans ce petit complot avec des phrases, il donne des ordres pour que cette scène eût à ne point se renouveler; et la répétition n'était pas finie, que les artistes conspirateurs avaient eu le chagrin de voir enlever la grille en question: ce fut absolument, quoique la cause fût différente, un coup d'État pareil à celui des grilles de madame de Noailles pour empêcher le passage de Louis XIV chez les filles d'honneur de la cour.
Après l'éclat d'une pareille protection, on ne voulait plus douter de la nature de mes relations avec M. le baron Fauchet: j'étais, suivant la profondeur des caquets, sa maîtresse avouée. Cela était faux, complétement faux. Parmi mes camarades, les hommes étaient plus indulgens et disaient: Laissons-la faire, chacun est dans la vie pour son compte. «Oui, répondaient les dames, laissons-la faire; elle finira par avoir toutes les ambitions, et de plein droit elle viendra nous enlever nos rôles.—Oh! pour les rôles, répliquait d'un ton aigre-doux la plus jolie de nos actrices, ce n'est pas le théâtre qui l'occupe, et le rôle qu'elle ambitionne, elle en est sûre.»
J'avais une seule amie parmi ces dames, et c'est d'elle que j'appris les propos et les menées de la plaisante persécution. Cette amie était une femme d'un ton parfait, appelée mademoiselle Auquertin, douée d'un talent distingué, et même, malgré ses quarante-neuf ans, encore d'une figure fort agréable dans les rôles de soubrette. Je riais avec elle de la méchanceté des autres, mais comme les personnes les plus bienveillantes ont de la peine à ne pas croire à une opinion générale, elle ne se laissait pas facilement persuader sur le chapitre pourtant si innocent de mes relations avec M. Fauchet.
Sur ces entrefaites, je fus mandée chez la grande-duchesse; le jour et l'heure n'étant point ceux des audiences ordinaires, j'en conçus une crainte inexplicable. Fort éloignée de penser à tous les bruits de coulisse, je mourais d'inquiétude; il n'était pourtant pas question d'autre chose. La princesse me parut ce jour-là toute singulière: elle m'adressa questions sur questions, et je répondis en général avec embarras. Soit trouble, soit faux calcul, je ne sais pourquoi je lui cachai que j'avais connu le baron Fauchet, lorsqu'il était préfet de Draguignan. Plus tard, quand elle le sut, elle me reprocha de le lui avoir caché, aimant, disait-elle, les franchises entières, et les confessions générales.
Malgré les premières et peu favorables apparences de cette entrevue, je ne puis dire qu'Élisa manquât encore de douceur et de bienveillance, même dans le reproche. Femme excellente, qui n'eut jamais pour moi que des bontés, et dont le souvenir ne se présente à mon cœur que sous le prisme d'une reconnaissance plus habile à apercevoir les qualités que les défauts! Dans cette audience, elle me recommanda de nouveau et très positivement de garder un profond silence sur l'intérêt tout particulier qu'elle me témoignait, surtout vis-à-vis du préfet. «D'ici à quelque temps, ajouta-t-elle, vous m'adresserez une demande d'augmentation d'appointemens, ou de gratification extraordinaire. Quant à cela, vous pourrez le dire; faites même que cela soit su: vous n'êtes pas bien; mais j'ai une idée, un projet pour améliorer votre position. Les difficultés seront grandes, car vous avez une tête si détestable! Vous lisez à ravir, surtout la poésie italienne; je m'occuperai de vous: laissez-moi mûrir cette affaire; mais surtout silence absolu;» et je quittai la princesse, encore plus enchantée de sa grâce et de son esprit, et déjà pénétrée d'un de ces attachemens sincères qui ne tiennent pas aux calculs de l'ambition, et qui durent aussi plus long-temps que la faveur.
À cette époque, l'Empereur volait de Paris en Allemagne pour recommencer, avec ses invincibles armées, une guerre nouvelle contre l'Autriche. La brillante affaire d'Eckmühl venait d'être suivie de celle d'Essling. Napoléon, fidèle à ses habitudes d'activité, semblait mener avec lui la Victoire en poste. Le 2 juin 1809, je reçus une lettre d'Ebersdorf, à deux lieues de Vienne, d'un officier qui servait sous les ordres du général Cervoni, avec qui j'avais été liée, et qui venait d'être tué à la prise de Ratisbonne. J'avais remis dans le temps à cet officier, que j'avais vu après le départ de Ney, une boîte et une lettre pour le maréchal, qu'il espérait pouvoir rencontrer. Cet officier m'écrivait qu'ayant appris par le général Duprat que j'étais établie à Florence, et que ne prévoyant plus comment il lui serait possible de remplir la mission dont je l'avais chargé, au milieu des chances incertaines d'une campagne, il croyait devoir profiter du départ d'une personne sûre pour me faire repasser les objets que je lui avais confiés. Ce digne militaire m'annonçait avec une touchante douleur la fin terrible mais glorieuse de notre commun ami le général Cervoni.
À la lecture de cette lettre, je sentis tout mon sang se glacer dans mes veines, et ma raison déloger de ma pauvre tête. Il me semblait que le renvoi de ce précieux dépôt était une adroite précaution pour m'annoncer la mort de Ney. Me voilà dominée par cet affreux pressentiment, ne réfléchissant pas si Ney appartenait ou non au corps d'armée de cet officier, s'il faisait même partie de l'armée destinée à cette campagne; sans songer que, dans tous les cas, la mort d'un si grand capitaine eût été honorée du deuil d'un glorieux bulletin. Incapable de rien peser, de rien sentir que l'horrible idée qui me déchirait, j'éprouvais cet impérieux besoin d'une certitude qui vous tourmente dans les plus grandes douleurs, comme si le coup qui vous tue était moins pénible que celui qui vous effraie. La cour occupait alors le Pioggio impérial, maison de plaisance peu éloignée. Je courus de suite à Pitti[9], avide de nouvelles. Ce ne fut qu'en descendant de voiture, à la grille de ce beau séjour, que je sentis l'inconvenance et peut-être l'inutilité de m'y présenter de cette manière. Indécise et accablée, je suivais l'avenue, puis hésitant encore davantage, je tournais autour de la pelouse qui tapisse l'abord du palais; mais tout à coup je crois entendre parler à sotto voce. Nous étions dans une de ces délicieuses soirées de juin, qui, en Italie, sont encore plus délicieuses. Qu'on juge de ma surprise en voyant à travers le feuillage embaumé des arbustes la grande-duchesse assise sur un banc de mousse avec deux de ses dames[10]. Un sentiment intime de la bienveillance d'Élisa me fit impétueusement avancer, pour profiter de l'occasion offerte; mais la vue des témoins, le respect dû au rang de ma protectrice, m'arrêtèrent. Je m'approchai alors du palais pour m'informer si je ne pouvais point parler à la princesse. Lorsque j'éprouve une vive agitation morale, je gesticule sans le savoir, et souvent, je me parle tout haut à moi-même. Mes exclamations firent place à un respectueux silence, quand tout à coup je me trouvai en face de la duchesse, qui, devançant ses deux dames, me dit: «Qui vous amène ici? qu'avez-vous? Quelle agitation! quelle en est donc la cause?» Je restai anéantie; car si le sentiment qui avait inspiré ma démarche était vif et sacré, je ne sentais pas moins, par les regards et le ton d'Élisa, l'imprudence que je commettais en paraissant si violemment agitée: mais elle avait tant de générosité qu'elle fut touchée de mon émotion et de mon embarras. «Restez à Pioggio, me dit-elle, j'aurai soin tout à l'heure de vous faire appeler.» Presser sa main contre mes lèvres fut toute ma réponse, et ce témoignage de tant de respect fut un élan de cœur dont la princesse devina la sincérité, car ses yeux me le dirent.
J'allai m'asseoir dans un des bosquets voisins du palais. À onze heures du soir, une des femmes de la grande-duchesse vint me prendre, et m'introduisit dans un cabinet où elle me dit d'attendre quelques instans. Une petite demi-heure de répit vint heureusement me calmer, mais en remplaçant l'inquiétude par l'impatience, car je n'ai jamais su attendre. Enfin, je fus appelée. Élisa s'aperçut aisément de l'ennui que j'avais éprouvé; elle daigna s'en excuser avec une adorable bonté. «Votre Altesse concevra sans peine mon impatience, j'allais avoir le bonheur de l'approcher.» Une flatterie, quelle qu'elle soit, trouve toujours le chemin du cœur des princes. Élisa sourit, me fit asseoir au pied de son lit, et m'interrogea promptement sur le motif de ce trouble extraordinaire qui m'avait précipitée sur ses pas. Je lui racontai ma terreur panique à cette lettre que j'avais reçue de l'armée; je lui confiai le nom de l'objet cher et sacré qui la rendait si légitime, et je me laissai aller à cette effusion de cœur et à cette abondance de détails qui accompagnent toujours l'aveu des grandes passions et le souvenir de celui qui les excite. Élisa sentait trop vivement elle-même pour ne pas prêter une extrême attention à mes épanchemens romanesques. Son œil noir suivait sur ma physionomie en quelque sorte les traces de toutes les impressions que je lui peignais. Malgré l'intérêt du récit, elle m'interrompit avec bienveillance pour me rassurer par l'affirmation positive que Ney ne faisait pas partie de l'armée dont j'avais reçu des nouvelles. Puis elle me demandait de continuer, de tout lui dire, de tout lui conter; elle riait aux larmes quand je lui avouais que mon idolâtrie pour Ney s'était encore accrue depuis qu'il m'avait signifié sa volonté de n'être plus suivi à l'armée. Elle ne revenait pas de ce qu'elle appelait mon héroïsme, mon désintéressement d'amour-propre, ce sacrifice de toutes les petites passions de femme à la plus grande de leurs passions; elle me disait que j'étais folle, et j'en convenais.
«Et Moreau, ajoutait-elle, l'aimiez-vous?
«—Oui, mais pas d'amour.
«—Cela est bien différent.
«—Ah! Votre Altesse a bien raison: que de nuances il y a dans notre cœur!
«—Mais je voudrais bien savoir quelles diverses concessions vous faites à chaque nuance.» Je lui expliquai avec une franchise et une convenance égales comment j'entendais l'amour amical et l'amour passionné, et ce que chacun de ces sentimens obtenait de mon cœur. Elle trouvait que tout cela était parfaitement distingué, et surtout bien senti. Élisa était spirituelle et charmante quand elle voulait, et elle le voulut ce soir-là. Elle entremêla avec goût son approbation de nouveaux conseils sur ma conduite à Florence, et de quelques réprimandes sur ma légèreté. Elle voulut savoir quelles étaient mes relations, mes amis dans cette ville.
«Et M. Fauchet surtout, qu'en faites-vous? Qu'en pensez-vous? Croyez-vous qu'il ait pour l'Empereur une admiration sincère, et pour sa dynastie du dévouement? Je crains qu'il ne soit resté un peu républicain.
«—Que Votre Altesse se rassure et se détrompe. Je ne sais pas jusqu'où ont été les opinions républicaines du citoyen Fauchet, mais quant aux sentimens actuels de M. Fauchet, baron de l'empire; j'en puis répondre. «C'est d'abord, un homme d'excellentes manières, qui vise au bon ton de l'ancien régime, et la prétention au bon ton est déjà un gage monarchique. Puis il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et le gouvernement de l'Empereur est fait surtout pour être compris et admiré par les gens de cette trempe, qu'on ne néglige pas. Puis nous avons encore les dignités, les cordons, la baronnie, tous liens d'affection par lesquels j'ai la certitude que M. Fauchet est religieusement enchaîné au char de la victoire et du génie.
«—Allons, ma chère, vous avez mieux deviné que moi; je suis entièrement convaincue, et j'aime ces convictions-là.»
Comme je voyais à Florence beaucoup d'officiers, la princesse me demanda encore ce que nous faisions, ce que nous disions dans toutes ces sociétés d'hommes, et surtout de militaires.
«—Nous parlons de folies, mais plus souvent encore de gloire.
«—Très bien, très bien; et tous ces militaires aiment l'Empereur?
«—Comme le Français chérit toujours le héros qui le conduit à la victoire, et le souverain qui ennoblit la patrie.»
Cette réponse, que m'inspira le souvenir de Ney autant que l'élan de la reconnaissance et le désir de me rendre agréable, me valut des éloges dont la vivacité put me convaincre de la haute opinion, de l'ardente amitié que la princesse portait à son frère, et du prix qu'elle attachait à le voir l'idole de ceux dont il était le maître. En me retirant, j'emportai la certitude d'une faveur plus flatteuse encore pour mon amour-propre que pour mon intérêt.
On pense bien que ces diverses occasions d'intimité avec la souveraine ne m'avaient pas, malgré ses recommandations expresses, disposée à la modestie dans mes rapports dramatiques, soit avec le chambellan-directeur, soit avec mes camarades. Plus on blâmait ma prodigalité, plus je trouvais de plaisir à multiplier mes dépenses, pour humilier les chefs d'emplois. Mes appointemens étaient fort médiocres, comme je l'ai dit; je les laissais toucher, et encore avec une certaine publicité, à mes couturières et à mes marchandes de modes. La malignité des coulisses s'épuisait en conjectures sur la source de tant de luxe étalé. Ma liaison avec le préfet était alors en jeu, et j'étais sa maîtresse avec appointemens. Mais on abandonnait cette version, que démentaient les habitudes du préfet, homme aimable, dont l'amour-propre ne devait pas descendre à une maîtresse payée. Quoique belle encore, la sagacité féminine ne trouvait pas que je le fusse assez pour justifier une tendresse si dispendieuse, et se rejetait, pour expliquer mon aisance, sur une utilité politique et des services secrets qui étaient encore moins honorables. Mon aimable soubrette, j'entends celle de la comédie, s'évertuait à me faire prendre au sérieux tous ces propos, toutes ces injurieuses suppositions. Sachant que la princesse tenait à ce que la source de mon aisance, sur laquelle elle m'avait recommandé d'être tranquille, fût ignorée, je montrais la plus intrépide indifférence sur toutes ces folles opinions de l'envie, se débattant entre le désir de m'humilier et la crainte de voir tourner contre elle-même ses efforts. J'affectais par bravade de grands airs mystérieux. Je mis une grande assiduité dans ma correspondance avec M. Fauchet; et l'huissier de son cabinet, en sa qualité de parent d'un femme du théâtre, ne manquait pas d'ébruiter l'activité de ce commerce épistolaire. Ces lettres, quoique très fréquentes, étaient encore assez longues; M. Fauchet n'y répondait jamais que verbalement et quand nous nous rencontrions: elles l'amusaient par une facilité de folies qu'alors ma gaieté me fournissait abondamment, et qui étaient aussi éloignées d'une coupable galanterie que d'un lâche espionnage politique. M. Fauchet existe encore, et j'en puis hardiment appeler à son témoignage. S'il m'est arrivé quelquefois, étourdie par l'encens que l'on prodigue aux femmes qui ont quelque esprit, de me laisser aller à l'expression de mes opinions, je ne me suis jamais cru le droit ni le pouvoir de conseiller les gouvernans, ou de les aider par d'indignes rapports politiques.
Vers le mois d'avril, la cour vint établir sa résidence à Pise, ville antique, pleine de souvenirs, comme toutes les villes de l'Italie, de monumens; où le climat est peut-être plus doux et plus égal qu'à Florence même, sans aucune de ces alternatives du froid et du chaud, qui, quoique bien doucement, s'y produisent quelquefois. La grande-duchesse, qui savait goûter la vie, après avoir présidé aux affaires, venait à Pise se délasser de la grandeur dans les plaisirs de l'intimité. Quelque temps, après l'établissement de la cour dans cette résidence, je me promenais seule en suivant le superbe quai de l'Arno, qui traverse Pise. Je m'étais reposée à l'extrémité, sur le revers d'un chemin bordé d'arbres et de jardins délicieux. Je fus distraite de mes rêveries par le bruit d'un élégant et rapide carich, conduit par un des postillons de la duchesse. «Est-ce que la princesse vient de ce côté?» Cet homme me répondit: «Son Altesse prend en ce moment du lait chez un chevrier de la campagne; ses ordres sont d'aller l'attendre au détour du chemin, à un quart de lieue d'ici.»
Dès que l'équipage eût fendu l'air, je me dirigeai du côté où la cabane du chevrier m'avait été indiquée. La curiosité a de l'ardeur et de l'instinct. Au milieu des habitations, mon imagination crut découvrir celle que je cherchais, à son air plus élégant, quoique plus sauvage. On la voyait poindre à peine au milieu des dômes de l'aubépine en fleurs et des lilas odorans. J'allais franchir le rempart embaumé, lorsqu'une réflexion me retint: on peut savoir que j'ai parlé aux gens de la duchesse, et une rencontre qui ne sera plus l'effet du hasard sera traitée comme une indiscrétion de la curiosité. Je m'arrêtai tout court à cette pensée; mais je crus pouvoir, par capitulation avec moi-même, m'asseoir auprès des buissons, l'oreille dressée et l'œil aux aguets. Au bout d'une demi-heure, j'entendis comme un bruissement de rameaux, et je distinguai le son de voix d'Élisa. Elle paraissait lire des passages d'un bulletin de la grande armée. J'entendis, distinctement les phrases suivantes: «Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois mille voitures; l'ennemi fuit épouvanté; l'avant-garde a passé Ulm. Dans quelques jours, l'Empereur sera à Vienne.»
Il y avait presque une joie virile dans l'accent d'Élisa, en prononçant ces phrases, et pour ainsi dire un orgueil fraternel de la victoire. Une voix d'homme répondit aux exclamations admiratives d'Élisa par des flatteries, en bon français, mais avec une prononciation italienne. Ma curiosité redoublait d'instans en instans; je retenais ma respiration, de peur que le souffle arrêtât le moindre mot. Immobile, je trouvais presque un sens au mouvement du feuillage; je jugeai que, dans une délicieuse soirée du printemps, on voulait en prolonger les heures. Les intérêts de la politique et les émotions de la gloire furent remplacés par une causerie plus intime et moins grave. C'étaient de ces riens charmans qui, en succédant aux grandes affaires, paraissent mieux encore, et je m'aperçus que celui qui causait avec la duchesse réussissait à les faire valoir. L'œil ne secondait point l'ouïe, malheureusement pour la complète intelligence de cette scène; mais à l'oreille arrivaient suffisamment de ces mots qu'on achève avec un peu d'habitude et de pénétration. Celle dont la dignité eût pu s'offenser des hommages d'un sujet, aimait cependant à les recevoir comme des preuves de dévouement, et comme une espérance de cette affection sincère si rare dans les cours. L'altesse avait de la réserve, et la femme de l'émotion: combat plein de délicatesse et d'intérêt qui fait qu'une souveraine résiste à ce qui pourrait lui plaire. La conversation était longue; car celle même qui la réprimait trouvait un secret plaisir à ne pas l'abréger. Je l'entendis cependant, après quelques momens de silence, dire d'un ton ferme, quoique doux: «Quant à l'amour, n'en parlons pas; mais une véritable amitié me serait bien chère. Mon âge et mon rang, Cerami, m'interdisent de croire au premier de ces sentimens; mais j'attacherais du prix à recevoir des marques honorables de l'autre[11].»
Je crus qu'on allait sortir de mon côté, et je m'éloignai doucement pour esquiver la première surprise; mais on passa derrière l'enclos, et j'aperçus la princesse à une certaines distance, appuyée sur le bras du comte Cerami, qui tenait un livre et des papiers à la main. Un valet de pied suivait, accompagné d'un paysan qui portait une énorme corbeille de fleurs. Je m'élançai dans le chemin de traverse, et arrivai à l'endroit où la voiture de la princesse attendait. Du plus loin qu'Élisa m'aperçut, elle me fit signe d'avancer, et dit en riant au comte Cerami: «Elle est comme Chérubin, on la trouve partout.» Puis, se tournant vers le paysan de sa suite, elle ajouta: «Accompagnez madame, et portez ces fleurs chez elle:—Que Votre Altesse est bonne! mais qu'elle ajoute une grâce à tant de grâces; qu'elle daigne joindre au présent un bulletin de l'armée: je tresserai, en le lisant, des couronnes aux vainqueurs.» Alors elle regarda le comte Cerami, qui m'en offrit un: c'était celui du 24 avril 1809, daté du quartier général de Ratisbonne. La duchesse me donna l'ordre de venir le lendemain au palais, et elle monta lestement dans son élégante voiture, qu'elle conduisait elle-même sous la surveillance du comte Cerami. En un instant ils disparurent. Je me rendis chez moi avec le paysan chargé de la corbeille; et, depuis ce jour, j'eus chaque matin ma fourniture de fleurs.
Le lendemain, je me rendis au palais. Je lui parlai d'abord du bulletin en termes qui la disposèrent très favorablement; mais, quelques instans après, quittant ce texte militaire pour en choisir un plus délicat, elle me demanda comment j'avais été présente à la conversation du bosquet. J'expliquai tant bien que mal un hasard si combiné. «Vous écoutiez donc? me dit Élisa avec quelque humeur.
«—Oui, j'écoutais; mais je supposais pas que ce fût Votre Altesse que j'entendais.»
Le mécontentement d'un moment se dissipa, par la conviction que devait facilement inspirer à la grande-duchesse mon caractère. Loin d'être plus réservée avec moi, elle me montra, au contraire, à partir de ce jour, plus de confiance et d'abandon; et je jugeai, par la longueur de la conversation, que l'intimité des princes s'acquiert par un certain mélange d'adroites flatteries et de vérités délicates, par ce que j'appellerais une demi-franchise, disant assez pour éclairer, et pas assez pour déplaire.