CHAPITRE CIII.
Voyage à Milan.—Le poëte Monti.—Un trait de bienfaisance du prince
Eugène.—Histoire de Giraldina.
Nous voici arrivés à l'un des plus grands événemens de la vie de Napoléon, son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, avec la fille des Césars, comme disaient les poëtes du temps. Je suppose fort qu'Élisa avait eu d'assez bonne heure la confidence de cette révolution dans la famille impériale; car, lorsque la nouvelle en devint publique, elle n'eut pas avec moi cette facilité d'abandon, ce laisser-aller d'émotions que lui donnait la réception des plus courts bulletins. La chose méritait bien pourtant qu'elle en parlât; mais je ne pus savoir ni pénétrer sa pensée à ce sujet, si ce n'est peut-être à son silence, qui ne laissait pas d'être parlant. Au surplus, elle eut peu le temps des confidences. Tout allant vite avec Napoléon, elle reçut bientôt l'invitation de se rendre à Paris, ainsi que tous les autres membres de la famille qui faisait une si haute alliance. L'empereur put se donner le plaisir de se présenter à sa jeune épouse avec un cortége d'une douzaine de rois, que tous il avait faits ou qu'il avait tolérés, ce qui était bien à peu près la même chose.
Pendant que les grandes machines de l'empire jouaient toutes à Paris, il y avait relâche au petit théâtre monarchique de Florence. Le voyage de la grande-duchesse devait même être de quelque durée; mais loin de s'affliger des vacances, tout le monde en général en était content; car ce qu'il y aurait peut-être de plus doux serait du loisir avec appointemens, situation sociale appelée depuis sinécure. Ce qu'une lectrice en disponibilité avait de mieux à faire était de parcourir cette belle Italie, où chaque ville est un musée, où chaque village est un souvenir, où l'instruction peut s'acquérir au milieu des plaisirs et des fêtes. Je n'avais pas entendu ma position à Florence pour avoir le goût des arts, et surtout la passion des courses; mais déjà familiarisée avec les beaux sites, ou les admirables chefs-d'œuvre dont est si pleine la terre classique, je choisis ou plutôt je me laissai entraîner vers ce qu'on a nommé le Paris de ces contrées: Milan, capitale du royaume, dont Bonaparte avait joint la couronne à son sceptre français, comme par reconnaissance de ses premières victoires, qui le lui avaient mis dans la main. D'ailleurs cette ville m'était chère: une secrète et orgueilleuse coquetterie me poussait de préférence vers des lieux dont le grand événement qui occupait l'Europe relevait encore pour moi l'enivrant souvenir. Je trouvai piquant de visiter la chambre témoin d'une préférence du grand Napoléon, au moment même où la fille des rois allait recevoir son amour.
C'est le premier voyage que la vanité m'ait fait faire, si l'on peut appeler vanité une glorieuse réminiscence dont un grand homme était l'objet. Milan n'a jamais eu de plus beaux jours que ceux que j'y passai vers cette époque célèbre du mariage, qui fut alors en Italie aussi bien qu'en France un temps de réjouissances publiques et d'enthousiasme. J'allai m'installer là où j'avais été installée à une époque encore peu éloignée. Le prince Eugène, vice-roi de ces contrées, était absent au moment de mon arrivée. Mais, ou mon séjour à Milan fut bien long, ou le voyage du fils de Joséphine à Paris fut bien court; car, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne tarda pas à revenir, comme pour se consoler auprès de son peuple de ces grandes scènes de famille qui venaient de mettre son cœur à de si bizarres épreuves.
J'avais conservé à Milan quelques connaissances; je les eus bientôt épuisées; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la politesse n'y va pas, comme en France, jusqu'à cet héroïsme de l'ennui qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et les choses qui vous sont les plus antipathiques: à Milan, on voit qui l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se quitte quand on s'importune; on y use le temps à son gré, à ses risques et périls; on y vit, on y existe avec ses coudées franches; tout est donné à l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent égoïsme de la mollesse, étant général, cesse presque d'être un vice, parce que personne ne donne plus qu'il ne reçoit, et que là où il n'y a point de dupes, il n'y a point non plus de fripons.
Même quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux à faire à Milan, c'est d'aller passer la soirée à la Scala, le plus beau théâtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode. Ces bons Italiens, si célèbres pour leurs adorations musicales, traitent cependant encore l'art qui les charme le plus à la manière dont ils traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent à propos. On pourrait dire que l'on fait de tout à la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y dort, on y entend même de la musique. Quant à moi, ce que m'offrit de plus agréable ce bazar de voluptés fut la rencontre de deux personnes que j'avais beaucoup connues, et qui, à des titres différens, méritent bien un souvenir dans le récit de ce voyage; je veux parler du poëte Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La connaissance de ces deux personnages, une fois renouvelée dans ma loge, n'en resta point là, et pendant tout mon séjour à Milan, je ne cessai point de les voir intimement, surtout le second.
Le bon Monti, qui réunissait à toute l'imagination d'un poëte toute la candeur d'un enfant; qui avait déjà, et de bonne foi, passé par plusieurs opinions différentes, jouissait depuis quelques années de l'estime particulière du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappée au milieu de cette foule d'hommes distingués dans tous les genres, qui ont, à tant d'époques contraires et sous des traits si divers, défilé sous mes yeux: que la fixité des principes, la constance des opinions, la fidélité aux maximes politiques, sont rarement le privilége des hommes supérieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tête un peu vaste a plusieurs cases: à mesure que l'une se vide, l'autre s'emplit. Il n'y a que la médiocrité qui soit douée en quelque sorte de l'immobilité de ses idées par leur indigence: comme elle n'a pas beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne; et le monde doit quelquefois à ces natures plus stériles de grandes vertus, des caractères suivis que leur médiocrité élève quelquefois jusqu'au sublime.
Les hommes à imagination se conduisent par excès: admirables quelquefois dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute l'énergie des vues promptes et passionnées; mais changeant de marche et d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les résolutions primitives. L'heureuse faculté de tout saisir, de tout comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilité.
Monti avait donc pu, avec la même bonne foi et le même enthousiasme, embrasser la république et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les illusions les plus capables de séduire et d'entraîner. Ses vers, enfans de ces impressions différentes, de ces sentimens successifs, avaient tour à tour été tirés d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait de plus piquant dans cet aimable et ingénu caractère, c'est qu'il ne déguisait rien aux autres pas plus qu'à lui-même. Ainsi, au milieu de mille autres confidences (car, bien différent des poëtes ordinaires, ce poëte ingénieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me parla cependant de l'extrême désagrément, dans les compositions poétiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napoléon; cet ouvrage était commencé depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait le Barde de la Forêt-Noire. Ce Barde prophétise continuellement les victoires de Bonaparte et la défaite des coalitions. Monti m'en a récité de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne d'Égypte, où le génie de la civilisation et celui de la guerre marchaient ensemble; où l'on voyait un membre de l'Institut conduire les armées françaises à une double conquête, aussi souvent entouré de savans que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de la patrie, qui de loin montre ses flancs déchirés et appelle un sauveur. Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait à ses vers la couleur du moment, et la couleur du moment changeant à chaque campagne, il était obligé de supprimer à la fin des sentimens exprimés au commencement des opérations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les Autrichiens étaient traités en ennemis et avec les hyperboles de l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des couplets de réconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le poëte espère au moins ne pas perdre le fruit de sa première indignation: les Russes lui restent à maudire. Mais les événemens marchent encore plus vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble réconcilier deux empereurs que pour brouiller un poëte avec son ouvrage: la muse ne peut pas être plus méchante que la guerre. La voilà encore obligée d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir à la prosodie, quand la campagne de 1809 se déclare, et replace les Autrichiens dans la position d'où le pauvre poëte avait eu la complaisance de les déloger. Hélas! que ne peuvent l'amour du travail, le besoin de la gloire et les nécessités d'un poëme! Monti s'était remis en guerre avec l'Autriche comme son héros; mais son héros allait si vite, qu'il se trouve encore, à la fin de la campagne de 1809, avoir fait du sublime inutile contre Vienne, soudoyée par Londres. «Ma foi, me dit Monti, voici encore un événement qui me désole: tandis que l'empire est en fête pour le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon poëme; la postérité arrivera sans me trouver en mesure avec elle.» Je consolais de mon mieux cette plaisante infortune du génie, en disant à l'illustre écrivain qui en parlait même en riant, qu'heureusement il avait autre chose à lui laisser, et qu'il pouvait être tranquille.
Pendant tout mon séjour à Milan, je reçus du bon et spirituel Monti des attentions qui me touchèrent d'autant plus que je savais qu'il n'en était pas prodigue.
Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut cependant plutôt une vie extérieure que les plaisirs de la société. Le matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite curieuse; le soir, j'allais à la Scala causer et mettre en commun, avec quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scène piquante que je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle révélera en même temps un trait honorable du prince Eugène Beauharnais, et prouvera que, guerrier intrépide, le fils de Joséphine possédait aussi les vertus du roi et le cœur généreux de sa mère.
La place du Dôme à Milan, dans les temps de réjouissances publiques, offre à peu près un coup d'œil pareil à celui du boulevart du Temple à Paris. Ce sont de tous côtés cafés, jeux, spectacles, parades pour le peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que j'avais pris mon chocolat à la glace au grand café, je vis la foule courir vers le portail du Dôme; je me laissai aller au mouvement, et je n'étais pas la moins leste et la moins avide du groupe empressé. Là je découvris l'objet de tant de curiosités en émoi: une chaude discussion s'était établie entre un capucin et un agent de police. Le premier, l'œil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre, véritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art oratoire, appuyé de l'autorité, pour faire comprendre au révérend père que le moment était mal choisi pour prêcher dans la rue; que le peuple, appelé à la joie par les événemens, était en humeur naturelle de s'y livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale permise, c'était la compromettre et l'exposer au scandale. Adossé au pied de l'église et sous un Christ énorme qui se trouvait sous le portail, le capucin s'électrise par la résistance, et s'emporte par les observations. Il se tourne en face de l'honnête agent de police, et, l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moitié en français, moitié en italien: «Oh! je vois bien, s'écrie-t-il, je vois bien où vous voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: son i Francesi che vi bisognano, et vous allez me parler d'un des nôtres qui, aussi courageux que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple égaré au pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'être là à bâiller et à écouter les lazzi et les polichinels, je vous dirai, oui, venez ici, venite, venite quà, ecco, ecco, è questo il vero pulcinello che salvarvi può anime dannate[4]!
L'invocation du révérend père capucin était accompagnée d'une gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne craignait pas d'indiquer le Christ à la foule indignée. Alors l'agent de police changea de façons, et se contenta, sans phrases, de faire arrêter et de conduire en lieu sûr l'apôtre imprudent dont le zèle mal placé causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient ses discours.
Près de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une jolie petite fille de huit à neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirèrent un de ces désirs de lier conversation auxquels je n'ai jamais su résister. Je le lui témoignai, et il y répondit avec cet empressement affable qui permet facilement les questions. «Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en termes qui me flattent comme Française. C'est un bonheur pour moi que la justice rendue à mes compatriotes.» En ce moment la petite fille posa sa tête charmante contre la main de son grand-père, et lui dit d'une voix caressante: «Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni della sfortunatissima Geraldina.» Tout en entrant dans le jardin del Corso Orientale, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du fils adoptif de Napoléon:
«Depuis plus de deux cents ans, de père en fils, une honorable famille de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place à l'entrée des Français, s'était livré à une franchise d'opinion qu'on eût dû respecter, puisque cette fidélité à des maîtres proscrits devenait seulement une sublime imprudence. Dans tous les pays, sous tous les règnes, la dénonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni fut dénoncé, dépouillé de ses emplois, jeté dans un cachot, sans communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme d'une grande élévation de sentimens, qui était sur le point d'épouser Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte d'être enveloppé dans la persécution de toute une famille fit suspendre le mariage; on l'ajourna à des temps plus heureux. Mais tandis que le jeune Gerolonni courait chaque jour assiéger le pouvoir avec d'irrécusables preuves de l'innocence de son père, la fidèle fiancée venait à la prison, et obtenait des geôliers ces adoucissemens si précieux à la captivité, que les femmes arrachent par la fermeté d'une persévérance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altère jamais. Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le cœur de son amie par le récit de ses démarches infructueuses; la jeune fille le consolait au contraire par la révélation de quelques allégemens à la situation du malheureux père.
«Bientôt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que la barbarie), se détachèrent de toute compassion, de tout intérêt pour un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le grand-juge Luozi s'occupât de l'affaire; un témoignage courageux, une offre de caution, eussent suffi pour déterminer un élargissement provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidèle amie coururent se jeter aux pieds du vieux Bunelli, mais en vain: «J'ai un fils à placer» fut toute sa réponse; l'ambition étouffa la générosité. Le vieillard, qui avait résisté aux cachots, ne résista point à l'ingratitude et à la dureté d'un ami de soixante années. Le malheureux père, avant de mourir, recommanda à son fils de pardonner au père de Marietta, mais de conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidélité. Les démarches de la jeune fille avaient été épiées: on vint l'arracher au milieu de la scène si touchante des adieux d'un père. «Mon cher Gerolonni, s'écriait-elle, ne te désespère pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne que pour te la consacrer.»
«On les sépara; Gerolonni étouffa le triste souvenir de son père et de sa maîtresse, mais dès cet instant elle devint son épouse. Trop fier pour solliciter des grâces quand on lui devait des réparations, il vécut du côté de Vérone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme que l'amour et le malheur lui avaient donnée. Mais le sort voulut le poursuivre encore; le cercueil de la mère sortit de l'asile conjugal. Au moment où l'on portait au baptême le nouveau-né du malheureux Gerolonni, il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres: on le trouva mort au pied de la couche d'où l'on venait d'enlever les restes glacés de celle qu'il avait si tendrement aimée. L'orpheline de ces époux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint, avec les traits de sa mère, l'image plus précieuse et plus belle encore de ses vertus. Arrivée à l'âge de sept ans, Geraldina devait les secours passagers et à peine suffisans qu'elle avait reçus à une compassion peu éclairée. Le récit des malheurs de sa naissance développa néanmoins de bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit était venue, on voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetière, et l'aurore montrait quelquefois l'orpheline encore en prières, ou, surprise par le sommeil, entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux qu'elle n'avait pu connaître. Quelquefois alors un mot de compassion, une faible marque d'intérêt, lui étaient accordés: c'était bien peu pour qui méritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette de plusieurs années, lui réservait l'immense bonheur de tout devoir à l'ame généreuse d'un guerrier, à l'équité d'un grand prince.
«Pendant un voyage que le vice-roi fit à Vérone, la petite Geraldina traversait l'amphithéâtre: effrayée par le bruit des chevaux, elle voulut fuir et tomba dans l'intérieur de l'édifice. Une des personnes de la suite du vice-roi vint la relever; la pitié voulut joindre l'aumône à l'intérêt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignité sur le groupe qui l'entourait, et d'un ton calme et touchant répondre: «Vous êtes des Français, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter de vous,» tous les témoins de cette scène, se regardant, restèrent stupéfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de Gerolonni et en racontait les détails, timide mais encore généreux appel à la commisération. Une voix assez lâche, au milieu de ces témoignages d'intérêt, osait déjà parler de précautions contre l'enfant si malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre chose au noble cœur du fils de Joséphine que de la prudence. Plus délicat encore que généreux, le vice-roi conçut l'ingénieuse pensée de déguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vît la main d'un bienfaiteur, qu'eût repoussée la mémoire d'un père. Dès qu'il fut libre des soins de la représentation, Eugène sort, vêtu d'une simple capote, accompagné d'un fidèle domestique qui avait découvert la retraite de l'orpheline. Une jeune femme était près de là: Eugène s'informe de Geraldina; on lui répond: «Si elle n'est pas sur sa paille, c'est qu'elle passera la nuit au cimetière.—Grand Dieu!» s'écria Eugène en redoublant le pas. Arrivé au Campo-Santo, il vit la jeune fille priant près de la croix élevée sur le corps de ses parens. Le vice-roi approche seul, et adresse en italien la parole à l'orpheline; son cœur ému s'ouvrit à la voix d'une pitié si imprévue et si douce. Eugène avait dans le caractère toute la bonté de sa mère et dans les manières quelque chose de sa grâce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa pitié. Geraldina ose croire à une protection; elle se jette aux pieds du vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter chaque jour une avare nourriture.
«Le soir même, Geraldina était confiée à une femme sûre. Le jour où le vice-roi retourna à Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette même personne occuper le logement qu'avaient fait préparer les ordres de son noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvième année; on cultiva son heureux naturel, et pendant les soins de cette précieuse éducation, le prince veillait lui-même à ce que Geraldina pût reparaître avec honneur dans cette ville, où son grand-père avait péri sous le poids d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune protégée, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les progrès de l'orpheline étaient la douce récompense de tant de bienfaits. L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclamée, et Geraldina rentra en possession de tout le modeste héritage de ses pères.
«Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bénissons le jeune héros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la réponse d'un enfant sous les livrées de la misère. Oui madame, nous aimons, nous bénissons le règne du prince Eugène. Si mon récit vous a intéressée, venez en voir l'héroïne, venez entendre d'elle-même des détails naïfs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore que l'orpheline de Vérone méritait l'illustre protection que le ciel réservait à ses douleurs.»
Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, après qu'ils m'eurent demandé de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mêmes me prendre, et nous allâmes chez Geraldina. On eût pu être plus belle, quoiqu'elle le fût beaucoup, mais on n'eût pu être plus intéressante; elle n'appelait Eugène que quel uomo al cuor divino, et ses expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvèrent en même temps à quel point l'orpheline méritait le bienfait qui était venu chercher son enfance, à quel point aussi le prince Eugène méritait le rang suprême auquel il était monté pour y porter les vertus modestes de la famille, jointes au courage du guerrier et à toutes les grandes vertus du trône.