CHAPITRE CIV.
L'ami d'Oudet.—Le prince Eugène.—Lettres de l'Empereur à Joséphine.
Je trouvai encore à Milan un extrême plaisir dans la société d'un colonel français chargé d'organiser un régiment italien, et qui, atteint de trois balles à Wagram, se rétablissait de ses blessures dans la capitale, où le dépôt de son régiment était établi. Cet officier m'était connu depuis long-temps; je l'avais vu à Paris: c'était un ami d'Oudet. Nos premières paroles à la Scala, où je le rencontrai, furent en quelque sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le colonel avait été sous le charme comme tant d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amitié beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet était le chef. Brave, plein d'instruction et de capacité militaire, le colonel jouissait d'une grande considération auprès du prince Eugène. Je voyais presque tous les jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualités fussent toutes de celles qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime involontaire pour le sérieux plein de noblesse, la gravité naturelle et un peu mélancolique qui régnait sur la figure comme dans les idées de cette espèce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blâmant toujours, donnant à sa pensée un tour de satire et d'indignation qui tenait plutôt aux systèmes de son esprit qu'à la sécheresse de son cœur.
«Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra beaucoup, me dit-il un jour, en entrant chez moi de fort bonne heure. Tandis que tous les souverains de la fabrique de Napoléon s'amusent à jouer à la royauté, pour faire fête à une archiduchesse d'Autriche; pendant que tous les prisonniers de la galère impériale tâchent, au milieu des libertés de ce bon Paris, d'oublier leur esclavage doré, le prince Eugène vient d'arriver subitement pour reposer ici sa noble tête des fatigues d'un métier auquel il a fallu ajouter bien d'autres corvées. Eugène est arrivé cette nuit auprès de sa femme et de ses enfans. Portant, jusque dans les relations privées, la sévérité de la discipline militaire, esclave des devoirs d'une position qu'il ne s'est point choisie, et qu'il ne saurait pas davantage quitter et modifier, Eugène, le modèle des fils, a été contraint d'immoler à l'orgueil du maître ses sentimens les plus chers. Il a rempli sa tâche, il les remplirait toutes. Enthousiaste de soumission comme d'autres le seraient de liberté, Eugène a été chargé de porter au sénat l'acte même qui fait descendre sa mère du titre d'épouse.
«—Mais les sentimens d'Eugène sont si connus, qu'il faut au contraire, selon moi, tirer de sa conduite la preuve du bon accord qui a dirigé ce grand acte politique du divorce de Napoléon et d'un second mariage.
«—Hélas oui! la conduite de Beauharnais doit être toujours de l'héroïsme, et moi qui lui suis attaché, non pas comme à un souverain, mais comme à un ami, comme à un frère, j'admire cette abnégation de dévouement qui lui a fait accepter la mission d'officier de l'état civil dans un acte qui répudiait sa mère. Cet homme, plein de vertu, ce soldat intrépide, cet enfant de la Victoire, n'a rien du temps où il est né. On dirait un petit-fils de Louis XIV, en adoration devant son père, élevé dans le génie de l'obéissance autant peut-être que dans celui du commandement, attendant pour penser et pour agir la pensée d'un maître, lui dont les pensées seraient si simples et si naturellement grandes!
«—Mais il me semble qu'il y a là plus de modestie que d'insuffisance. L'Empereur est bien un assez sublime modèle, pour que l'imitation et la soumission soient déjà un haut mérite et presque de la gloire.
«—Oui, l'Empereur est un grand homme, mais qui prend déjà les petitesses de la royauté; c'est bien la peine d'avoir tant de génie pour n'être qu'un plagiaire des monarchies décrépites! Je conçois jusqu'à un certain point qu'il ait saisi l'empire; mais homme nouveau, il devait en faire une chose nouvelle. C'est cette espérance qui l'a mis sur le pavois; c'est cette fidélité à son origine qui pouvait seule l'y soutenir. Tant mieux du reste qu'il se trompe; avec une monarchie plébéienne, il eût à jamais éloigné la république dont il eût retenu quelques unes des formes et des bienfaits; avec sa monarchie aristocratique, il rend inévitable la réaction de la liberté contre un gouvernement qui n'aura plus rien de commun avec elle. Il nous avait ravi toutes les chances par sa gloire; il nous les rend par son second mariage et ses puérilités royales. Il ne fait pas aujourd'hui divorce seulement avec Joséphine, mais avec les conditions de son existence. Ce n'est pas seulement un mari qui répudie sa femme, c'est un enfant qui renie sa mère. Fils de la révolution, le voilà qui demande des lettres de noblesse à l'Autriche, comme les gens d'autrefois, qui avaient fait fortune, achetaient des titres qui déguisassent leur naissance! Il est plaisant de voir le vainqueur de l'Europe acheter une savonnette à vilain.
«—Mais, mon ami, je n'entends rien à la politique, et vous me traitez comme un tribun. Je suis mieux que cela, ce me semble… Je suis une femme, et une femme, je vous le dis avec franchise, qui aime l'Empereur et qui l'admire. Sans être bien forte, je conçois la pensée de l'acte que vous blâmez tant. La république est un beau rêve, c'est l'idéal en fait de gouvernement. Mais j'ai entendu dire que les peuples avaient aussi besoin de positif, et que la monarchie était propre à le leur donner. Napoléon a été élevé à l'empire; point d'empire sans hérédité: je suis donc sûre qu'en se séparant de Joséphine, il n'a cru obéir qu'à un grand besoin public.
«—Eh bien! qu'il y obéisse; mais que la fortune change, et vous verrez s'il a bien fait de changer de famille: les peuples sont de meilleurs cousins que les rois; il le sentira au premier revers. Ce qu'il eût dû faire, puisqu'il voulait des héritiers, c'était d'épouser la fille d'un bourgeois de Paris.
«—Son génie saura enchaîner la fortune et se jouer des résistances.
«—Phrase de bulletin; il n'y a pas de position au-dessus de la foudre; le génie de la liberté seul est immortel, mais heureusement le génie du despotisme n'est que précaire et viager. On nous a un moment enivrés avec de la gloire, mais la raison nous reviendra. Cette gloire même est-elle la propriété de celui qui s'en sert pour nous asservir? La révolution n'a-t-elle pas aussi ses quatorze armées, ses quarante capitaines et sa moisson de lauriers? Et la révolution est traitée comme une vaincue. Ô mon ami! ô trop cher Oudet! ta mort sera vengée; ou plutôt la liberté, qui veut mieux qu'une vengeance, obtiendra tôt ou tard un triomphe.
«—Mais c'est folie, ce me semble, que de nourrir encore des idées républicaines.
«—C'est une folie qui ne passera jamais, Dieu merci. On peut bouleverser la terre, la remuer dans tous les sens; mais il est quelque chose qu'on ne change pas, c'est le cœur humain, et le cœur humain contient l'instinct de la liberté.
«—Mais combien y a-t-il de gens qui le conservent?
«—Plus que l'on ne croit. Si la tête qui porte à elle seule le monde monarchique actuel venait à être frappée, vous verriez toute cette fantasmagorie féodale disparaître. Trois hommes[5] suffiront peut-être pour révéler à l'univers le secret de ce pouvoir qui paraît gigantesque, qui l'est en effet, mais qui ne l'est que comme un homme.
«—Mon ami, vous me faites trembler avec vos idées sombres: quelle manie que de se faire ainsi le réformateur de l'espèce humaine! Qui vous a donné sa procuration?
«—En pareil cas, c'est le succès qui la donne.
«—Mais regardez autour de vous: il n'y a point d'échos qui répondraient à votre voix.
«—Erreur, erreur grave: il y a toujours des échos pour les pensées libérales et généreuses. L'armée est à l'Empereur comme à un chef, mais non pas comme à un maître. Nous sommes six mille engagés par le serment; nous nous battons, parce que le soldat français ne connaît que son drapeau, mais nous ne nous battons pas pour des fers. L'Italie, l'Allemagne, sont autant de fourmilières de sociétés secrètes. On en aura des nouvelles: tous les hommes sont frères pour la liberté.
«—Comment arrangez-vous tout cela avec votre attachement pour le prince
Eugène?
«—Je n'arrange rien: je le sers en ami, point en esclave. Oh! quel dommage qu'il ne puisse jouer le rôle de libérateur! Je l'ai tâté dans tous les sens: il n'a l'étoffe que des vertus privées; c'est un grand capitaine qui n'entend rien aux affaires. La guerre est son élément; l'Empereur son idole, sa religion. Il n'a pas été élevé comme Napoléon au sein du peuple. Mais lui, cet Empereur, qu'il était beau sous les faisceaux consulaires! sa capote grise lui allait mieux que son manteau semé d'abeilles. Alors toutes les passions du jeune homme étaient dans son cœur; qu'il a vieilli, puisqu'il lui faut aujourd'hui les hochets des vieilles cours! Arcole, Lodi, Marengo, rappelez-le un moment en Italie, que je le revoie dans l'éclat et la pureté de son premier caractère. Mais adieu, mon amie, je sens que l'émotion rouvre mes blessures. Il me reste encore du sang pour la patrie; il me tarde de retourner sur un champ de bataille. Là seulement je m'oublie, et la victoire me fait pardonner à la servitude.»
Ce discours m'avait étourdie: ce n'était pas la séduction d'Oudet, et c'étaient ses rêves effrayans. Mais comme par un secret souvenir de lui, par le prestige de ses idées reproduites, cette conversation s'est gravée dans ma mémoire, et il me semble l'entendre encore. Mon cœur avait besoin de distraction, car la politique me chagrine sans me convaincre, et me trouble par son fantôme que je ne peux saisir. J'allai me promener en dehors de la ville: j'avais à peine fait quelques pas que je rencontrai le vice-roi. Il était sans suite, sans cortége, donnant le bras à la princesse son épouse, ressemblant à un honnête citoyen, oubliant en quelque sorte la gloire pour goûter le bonheur domestique. Sa figure était empreinte d'une mélancolie douce que sa digne compagne semblait partager; on eût dit que ce grand capitaine sentait le besoin d'être protégé par un cœur de femme. C'était quelque chose de touchant que ce couple, élevé si haut par la fortune et par l'amour d'un peuple dont il était adoré, se réfugiant dans les douces affections de la famille, qui ne manquent jamais, et qui sont les seuls remèdes contre les grandes douleurs. Involontairement je pensai à Joséphine, à cette femme qui était la bonté même, et dont je croyais lire les chagrins sur les traits de son noble fils. Par un tout autre sentiment que l'officier qui avait vu dans le mariage de l'Empereur un divorce politique, moi j'y voyais seulement une sorte de désenchantement de sa destinée. Il y a de la fatalité dans la vie, et en voyant s'éloigner Joséphine des côtés du grand homme, il me semblait le voir abandonné de son bon ange, du génie secret qui avait protégé sa fortune!
Singulier rapprochement de souvenirs et d'émotions! Au moment où j'écris ce chapitre de mes Mémoires, on me remet des lettres de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à Joséphine; leur lecture me rappelle des pressentimens autrefois éprouvés; elles sont pleines du plus curieux intérêt; elles jettent une douce lumière sur le cœur d'un homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis presque tentée, ainsi que l'ami d'Oudet, de préférer le consul à l'Empereur. Cette gloire désintéressée des premières campagnes d'Italie laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce presque mépris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voilà qui vaut mieux que de la politique, que de l'histoire peut-être, si tout ce qui regarde un homme extraordinaire comme Napoléon pouvait être autre chose que de l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si originales du cœur humain à mes Mémoires. On les lira, ainsi que moi, avec intérêt et avec passion: elles sont des hommages à deux personnes que j'ai connues, que j'ai aimées, que j'ai admirées; elles me replacent en quelque sorte dans le monde où j'ai vécu, et où je suis restée du moins par la reconnaissance.
Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole même: le général en chef de l'armée d'Italie à sa Joséphine, à sa douce amie! il m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalité du hasard qui les a fait découvrir.
Sept heures du matin.
Je me réveille plein de toi… Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur!… Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes vous inquiète, mon ame est brisée de douleur, et il n'est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous, et… Tu pars à midi; je te verrai dans trois heures: en attendant, mio dolce amore, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.
À la Citoyenne BONAPARTE, à Paris.
Port Maurice, le 14 germinal.
J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi l'impression de la dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu peins! ils sont de feu; ils brûlent mon pauvre cœur! Mon unique Joséphine, loin de toi le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon ame; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur: ton portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu à tout instant, hormis le temps que je me crois oublié de mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés? Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi; vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meus pour t'approcher. Insensé! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne…
Que de pays… que de contrées nous séparent!… Que de temps avant que tu lises ces caractères, faible expression d'une ame émue où tu règnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend; mais s'il m'éloigne plus long-temps de toi, il me sera insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-là.
Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je faisais…
Mais aujourd'hui l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade; et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon ame, arrête mon sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir.
Je me disais souvent jadis: les hommes ne peuvent nuire à celui qui meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi! mourir dans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et funeste de l'anéantissement absolu: il me semble que je me sens électrisé.
Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton cœur sera celui où la nature aride sera pour moi sans chaleur et sans végétation.
Je m'arrête, ma douce amie; mon ame est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est étourdi. Les honneurs m'ennuient; je devrais bien les détester, ils m'éloignent de mon cœur.
Je fuis Port-Maurice par Oneille; demain je suis à Albenga. Les deux armées se remuent, nous cherchons à nous tromper, au plus habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu; il manœuvre assez bien, il est plus fort que son prédécesseur: Je le battrai, j'espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude: aime-moi comme…
Douce amie, pardonne-moi, je délire; la nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu animes.
B.
À Barras, Tallien, madame Tallien, amitiés sincères; à madame
Château-Renaud, civilités d'usage; à Eugène et Hortense, amour
vrai.
Adieu, adieu, je me couche sans toi; je dors mieux sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir: voilà plusieurs fois que je te serre dans mes bras… mais, mais ce n'est pas toi.
À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, à Paris.
Albenga, le 16 germinal.
Il est une heure après minuit: on m'apporte une lettre, elle est triste; mon ame en est affectée: c'est la mort de Chauvet. Il était ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras quelquefois, mon amie. Je sens le besoin d'être consolé: c'est entièrement en toi seule, dont la pensée peut tant influer sur le faible moule de mes idées, qu'il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que l'avenir? qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que nous? quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux: est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attaché, il eût rendu à la patrie des services essentiels; son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre… Oui, je vois son ombre, elle me tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera à mon destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me dit que déjà je n'en aie à verser d'inépuisables! Ame de mon existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement. Je suis très occupé: Beaulieu remue son armée; nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué; je suis tous les jours à cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me console; il te place à mes côtés; je te vois dans mes bras. Mais au réveil, hélas! je me trouve seul et loin de toi.
Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.
À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.
Albenga, le 18 germinal.
Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la campagne, et après cela tu te donnes le ton d'être jalouse de moi, qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne amie!… Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute. Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir! Je lis tes lettres comme on dévore après six heures de chasse un mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernière lettre est froide comme l'amitié; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette bizarrerie? J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon ame. La révolution qu'elles y produisent offusque mon esprit et asservit mes idées. Je désire des lettres plus froides.
La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de réelles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir inspiré un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes pensées, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner en échange le coup de mort.
J'ai reçu la lettre de madame Château-Renaud. J'ai écrit au ministre… J'écrirai de même à la première, à qui tu feras les complimens d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.
Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le déteste! Adieu jusqu'à demain, o mio dolce amore, un souvenir de mon unique femme et une victoire du destin, voilà mes souhaits; un souvenir unique, en tout digne de celui qui pense à toi tous les instans.
Mon frère est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brûle de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à Paris. Sa femme est accouchée; elle a fait une fille, et t'envoie pour présent une boîte de bonbons de Gênes. Tu recevras des oranges et des parfums que je t'envoie.
À onze heures du soir.
Je suis au lit; je pars dans une heure pour Verceil. Murat doit être ce soir à Padoue. L'ennemi est fort dérouté, il ne tardera pas à évacuer. J'espère dans dix jours être dans les bras de ma Joséphine, qui est toujours bien bonne, quand elle ne pleure pas et ne fait pas la civetta. Ton fils est arrivé ce soir; je l'ai fait visiter, il se porte bien. Mille choses tendres. J'ai reçu la lettre de M… Je lui enverrai par le prochain courrier mes livres. Souviens-toi de m'écrire deux mots sur Paris.
Tout à toi.
À la Citoyenne BONAPARTE.
Au quartier général, le 5 floréal, an 4e de la République.
LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE À SA DOUCE AMIE.
Mon frère te remettra cette lettre. J'ai pour lui la plus vive amitié. Il obtiendra, j'espère, la tienne. La nature l'a doué d'un caractère doux et inaltérablement bon. Il est tout plein de bonnes qualités. J'écris à Barras pour qu'il le nomme consul dans quelque port d'Italie. Il désire vivre éloigné, avec sa petite femme, du grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.
J'ai reçu tes lettres du 16 et du 21. Tu as été bien des jours sans m'écrire: que fais-tu donc? Oui, ma bonne amie, je ne suis pas jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite; je te préviens: si tu tardes, tu me trouveras malade: les fatigues et ton absence, c'est tout à la fois.
Tes lettres font le plaisir de mes journées, et nos journées heureuses ne sont pas fréquentes. Junot porte à Paris vingt-deux drapeaux; tu dois revenir avec lui. Songe à mes peines continues, si j'avais le malheur de le voir revenir seul. Adorable amie, il te verra, il respirera dans ton temple, peut-être même lui accorderas-tu la faveur unique et inappréciable de baiser ta joue, et moi je serai seul ici, et bien loin! Mais tu vas venir, n'est-ce pas? Tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras, sur ma bouche. Plus de retard; viens, viens, mais voyage doucement. La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser et prendre mal; si la fatigue… Va doucement, mon adorable amie, mais sois souvent en rapport avec moi par la pensée.
J'ai reçu une lettre d'Hortense; elle est tout-à-fait aimable. Je vais lui écrire; je l'aime bien, et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle désire avoir.
Lis à mon intention le chant de:
Loin de ton bon ami pensant à lui.
Je ne sais pas si tu as besoin d'argent, car tu ne m'as jamais parlé de tes affaires. S'il t'en faut, tu en demanderas à mon frère qui a deux cents louis à moi. Si tu as quelqu'un à placer, tu peux l'envoyer, je le placerai.
À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.
Au quartier général de Tortone, midi, le 27 floréal an 4e de la
République, une et indivisible.
BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,
À JOSÉPHINE.
Ma vie est un cauchemar perpétuel; un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier; il ne restera que quatre heures à Paris, et me rapportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul peut me consoler un peu… Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas!… Cette idée me confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t'ai accusée de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guéris pas de ce mal-là. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais à te voir, te presser deux heures contre mon cœur et mourir ensemble!…
Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie. Je n'ai pas une ligne qui m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être longue; si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris; mon arrivée vaincra la maladie; j'ai été toujours heureux; jamais mon sort ne résiste à ma volonté, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire? la dernière lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.
Je ne suis rien sans toi, je conçois à peine comment j'ai pu exister sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu eusses eu mon ame, serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prêté l'oreille à des amours perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux à tout ce qui t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrivée à Milan.
Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins, si tu n'es dans le cas de faire la route, va à petites journées; écris-moi à toutes les couchées; expédie-moi d'avance tes lettres. Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour; sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, parce que tu y tiens; à la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.
Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon: vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable: tu es pâle… Mais quand seras-tu guérie? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas être moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.
Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instans te sont consacrés; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté, sans esprit; que tu vis tout entière, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et absorber toutes les facultés de mon ame; que tu en as touché toute l'étendue; que mon cœur n'a point de replis intérieurs, point de pensées, qui ne te soient abandonnés; que mes forces, mon bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon ame est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort………………………………………. Si tu n'étais pas tout cela, si ton ame n'en est pas pénétrée, tu m'affliges; tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment… Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose; et après, si je portais peut-être la main sur ta personne sacrée… non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.
Mais je suis sûr et fier de ton amour; ces malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. …………………………………………… Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres… Adorable femme, quel est ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une fièvre brûlante………………….. Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre chérie de ma souveraine.
À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, à Paris.
Au quartier général de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de la République.
BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,
À JOSÉPHINE.
Depuis un mois je n'ai reçu de ma bonne amie que deux lettres de trois lignes chacune. A-t-elle des affaires? Celle d'écrire à son bon ami n'est donc plus un besoin pour elle? Vivre sans penser à Joséphine, ce serait pour son ami être mort, ne plus exister. Ton image embellit ma pensée, et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur. Un jour peut-être viendra où je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris; eh bien! ce jour-là je te rapporterai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées, parce qu'elles étaient trop courtes, bien courtes en un mot. Bon Dieu, dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer, sais-tu comment on guérit de l'amour? Je paierais ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial: bon que j'étais! je t'attendais le 13, comme si une petite femme pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, sa madame Tallien, un dîner chez Barras et une représentation d'une pièce nouvelle, et fortuné, oui fortuné! tu aimes tout plus que ton mari; tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont ton cœur abonde. Tout les jours me récapitulent tes torts, tes fautes, et je me bats le flanc pour ne plus en voir, car voilà-t-il pas que je t'aime davantage? Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret.
Eh bien! je t'en aimerai enfin davantage. Si ce n'est pas là folie, fureur, délire!!! Et je ne guérirais pas de cela?… Oh! si, pardieu, j'en guérirai. Mais ne va me dire que tu es malade; n'entreprends pas de te justifier; bon Dieu, tu ne peux douter que je t'aime à la folie, et jamais mon pauvre cœur ne cessera d'adorer son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bizarre.
Après ta maladie et puis ce petit enfant qui se remuait si fort qu'il te faisait mal? Mais tu as passé Suze; tu seras le 10 à Turin et le 12 à Milan, où tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien-aimée: un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur, et un autre sur ton petit enfant.
Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donnait de la gêne; nous serons demain à …, et le plus tôt que je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein.
À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.