CHAPITRE XCVI.
Le prince Félix Bacciochi.—La princesse Élisa.—Leurs enfans.
Mon Dieu! je suis écrivain aussi désordonné que femme étourdie. Mes Mémoires ressemblent involontairement à mon existence et à mon caractère. Je suis au milieu des événemens, et je les retrace bien moins suivant leur importance réelle que d'après l'impression individuelle que j'en ai ressentie. Ainsi me voilà au milieu de la cour de Toscane, ayant passé en revue toutes les grandes et petites vanités depuis la chambre jusqu'à la bouche, ayant mentionné tous les dignitaires depuis l'ordre militaire jusqu'à l'ordre financier; je n'ai oublié personne, même parmi les courtisans amateurs, personne… que le mari de la grande-duchesse, que le prince Félix Bacciochi.
La dynastie impériale était déjà si ancienne par la puissance du bras qui l'avait fondée, l'usurpateur avait si vigoureusement lancé le char de sa fortune, qu'on eût dit que cette autorité nouvelle avait déjà besoin d'être bercée, comme une vieille monarchie, par les hochets de l'étiquette; et que, dans la conquête du monde, il restait du temps à un grand homme pour la résurrection de toutes les puérilités féodales. Le sang de la maison de Napoléon paraissait déjà si légitime et si pur, que, dans les alliances qui avaient précédé son élévation, il ne devait point être confondu avec celui des étrangers, unis d'abord à elle sur le pied d'une égalité dix ans avant trop flatteuse. Ainsi les gendres de la bonne madame Lætitia n'avaient pu monter au rang d'altesses impériales avec leurs épouses. Ils n'avaient obtenu qu'une moitié de l'avancement et que la première de ces distinctions monarchiques. Jeux étranges de la destinée! Un soldat élevé d'hier sur les pavois, sorti, par la seule force du génie, des rangs secondaires de la société, ressentait déjà jusque dans ses relations domestiques un orgueil de race, une délicatesse de famille égale au moins aux répugnances de Vienne ou aux susceptibilités de Versailles. Il y avait déjà pour les siens des mésalliances, et l'on en agissait avec elles à la manière des anciennes dynasties qui pesaient, avec tant de restriction, le rang des heureux privilégiés que certaines faiblesses condamnaient de royales personnes à prendre pour époux. Les sœurs de Napoléon avaient été mariées comme des bourgeoises; et, par l'effet d'une métamorphose à peine remarquable, au milieu de tant de merveilles que l'on ne conçoit pas que le temps ait pu accumuler en un si étroit espace, ces nobles sœurs se trouvaient avoir dérogé, et leurs maris n'être plus que des inférieurs, et vis-à-vis d'elles que des parvenus.
Le prince Félix Bacciochi devait au hasard une de ces positions singulières. D'une bonne et honorable famille, d'un courage qui lui avait ouvert avec distinction la carrière des armes, d'un noble et généreux caractère, il avait compris avec sagacité et accepté avec bon sens les dons et les exigences d'une si haute fortune. Il s'était prêté de fort bonne grâce à toutes les volontés de l'empereur, et s'était fait avec une raisonnable résignation le simple sujet de sa femme. Élisa gouvernait en son propre et privé nom; elle était grande-duchesse, le prince n'était que son mari, et non point son égal. Cet échange, ce passage du pouvoir d'un sexe à l'autre, cette domination que le fait établit et justifie souvent dans l'histoire, formait là un principe, une doctrine, un droit de par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire.
Ainsi le vrai titre du prince, ses fonctions publiques se réduisaient au titre de grand-aigle de la Légion-d'Honneur, et de général de division commandant la 29e division militaire. Quant à l'administration et au gouvernement, tout cela rentrait légalement dans les attributions de sa souveraine. Félix n'en prenait nul souci, jouissait avec délices de toute absence de cette responsabilité qui vend si cher ce qu'on croit qu'elle donne à la grandeur, et ne retenait de sa position que le privilége plus doux de s'interposer quelquefois comme ami, comme conseil dans l'aplanissement des difficultés, dans la réconciliation des haines, dans l'adoucissement des rigueurs et la distribution des bienfaits. Aussi l'affection des Toscans allait-elle plus volontiers du côté de ce caractère modeste, et d'ailleurs national, que vers les vertus plus énergiques et plus capricieuses d'une femme et d'une étrangère. Dans Élisa on voyait un maître:
Notre ennemi c'est notre maître,
Je vous le dis en bon français;
aveu naïf et profond de celui qu'on a si bonnement appelé le bon La Fontaine. Bacciochi, au contraire, apparaissait aux préventions populaires comme un ami et un protecteur.
Du reste, doué d'une noble figure, d'un esprit suffisant à un fort bel homme, Bacciochi n'était mari que dans l'acception conjugale du mot. L'union des deux époux se bornait à un échange d'égards et d'attentions réciproques. D'un côté, quoique sa bravoure fût éclatante, quoique la gloire des armes lui fût chère, ses talens à la guerre n'étaient pas assez supérieurs pour qu'il y parût dans un haut commandement; et, d'une autre part, son rang dans la famille impériale ne lui permettant pas une place trop secondaire, il se trouvait dans une de ces positions équivoques qui condamnent un homme à l'inaction par dignité, et qui, faute d'aliment, le jettent dans les plaisirs comme dans une sphère indispensable d'activité.
On pense bien que le prince Félix n'habitait pas avec sa souveraine. Il occupait, rue de la Pergola, un hôtel délicieux qu'on appelait sa cour, laquelle se composait particulièrement de militaires. J'y ai fait de rares apparitions, mais elles m'ont suffi pour apercevoir qu'il y régnait encore plus de liberté qu'à la cour officielle de la grande-duchesse; un mélange du ton militaire de l'empire et de la galanterie facile d'une autre époque, l'humeur guerrière et joviale du camp, y faisaient excuser un peu les licences et les souvenirs du Parc aux Cerfs. Grand, généreux sous le rapport des maîtresses, Félix remplissait avec une grande élégance d'imitation son rôle de prince. Élisa savait tout cela; elle m'en parlait quelquefois ainsi que d'une chose convenue, d'un traité agréable aux deux partis, d'ailleurs pleins d'estime, d'égards et d'affection l'un pour l'autre. Élisa connaissait le monde, le respectait, et montrait beaucoup de tact et un sentiment parfait du savoir-vivre, en payant à la société et à l'opinion le tribut de ces convenances tutélaires qui ne sont encore, dans leurs apparentes concessions aux autres, qu'une utile dignité pour nous mêmes. Modèle des maris et des femmes, tels que les veulent l'usage et la morale, c'était plaisir de voir ce couple, si délicatement séparé, se rapprocher au spectacle avec une cordiale intimité; le prince plein de déférence, la princesse affectueuse et digne, tous deux sans distraction et sans contrainte, leur enfant placé entre eux comme un gage de souvenir et d'union, et en face de la morale de leurs sujets italiens, pouvant presque, pendant deux heures, passer pour des patriarches. La représentation tombait avec la toile; le prince reconduisait la princesse jusqu'à sa voiture, et chacun rentrait ensuite dans son palais… et dans sa liberté. Il en était de même dans toutes les villes du gouvernement; à Florence, à Lucques, à Livourne, à Pise, à Sienne, leur loge était commune. Les jours de réception solennelle, Félix se retrouvait encore auprès d'Élisa, l'aidait dans les soins et dans les plaisirs du rang suprême; et quand la pièce était jouée, chacun de ces acteurs rentrait encore chez soi comme après le spectacle. Sans le sacrement qui avait uni l'adjudant Bacciochi à la sœur de Napoléon Ier, on l'eût pris infailliblement pour son chevalier d'honneur.
Cet enfant dont je viens de parler était une petite fille charmante, dont la figure rappelait les beaux traits de son père et la finesse d'Élisa. Une pétulance, une vivacité inconcevable, animaient tous ses mouvemens. Un petit orgueil fort original lui faisait quelquefois crier dans l'expression de sa colère ou de sa joie: «Je suis la petite Napoléon;» mais il y avait dans son dire enfantin mieux que vanité; c'était comme un bonheur précoce de porter le nom et de rappeler les traits de celui que ses père et mère adoraient comme un dieu. Les plus heureuses qualités de l'ame semblaient devoir embellir dans ce délicieux enfant les plus heureux dons de la nature. Je me rappelle l'avoir vue un jour courir vers une petite fille qui demandait l'aumône, et que le suisse chassait assez durement de l'avenue du Poggio impérial. Elle se mit à pleurer à la vue de la misère de la jeune mendiante, la prit par dessous le bras pour forcer la consigne; exigea, avec un ton impérieux qui était charmant, qu'on lui donnât à manger, de l'argent, surtout des bas et des souliers, car sa protégée, disait-elle, devait bien souffrir des cailloux. La sous-gouvernante avait beau représenter que c'était trop que S. A. s'occupât elle-même de ces détails; qu'elle était mille fois trop excellente, la petite altesse répondait avec une mine à croquer: «Mais puisque je suis la petite Napoléon, je dois être meilleure que les autres enfans». J'étais présente à cette scène, et je puis dire qu'à cet élan du cœur, à cette saillie de sensibilité vraie et gentille, je maudis de toute mon ame l'étiquette qui défend d'embrasser les enfans des princes, car un baiser donné à cette aimable et bonne petite Napoléon m'eût fait du bien.
Élisa adorait sa fille, mais toute sa tendresse pour elle ne lui faisait pas oublier la douleur qu'elle avait éprouvée de la perte d'un autre enfant. Celui-là était un garçon, et l'idée de l'hérédité tourmentant alors toute la famille impériale, on concevra aisément toutes les douleurs réunies d'une mère et d'une souveraine. Plusieurs fois je l'ai vue, au milieu des fêtes et de toutes les distractions de la grandeur, s'échapper furtivement du palais pour aller à genoux jeter des fleurs et des larmes sur le tombeau de son enfant. Regrets cachés, hommages secrets à des mânes chéris, il a fallu vous surprendre pour vous connaître, et votre sincérité n'en est que plus pure et plus touchante, dégagée de ce faste des cours, de ce luxe des douleurs royales, dont la magnificence altère et gâte le sentiment.
La malignité n'épargnait pas Élisa. Le baron de Cerami, très bel homme, était très assidu auprès de la grande-duchesse; on les rencontrait souvent à cheval, galopant au milieu des parcs; mais comme ses fonctions l'attachaient à la cour, pourquoi voir une faiblesse dans ce qui n'était que l'obligation d'un courtisan ou d'un écuyer, de suivre et d'accompagner sa souveraine? Si les princes de la dynastie de Napoléon avaient eu à s'occuper de la succession de leurs trônes, ces bruits de la malignité contemporaine eussent pu être relevés par l'histoire; ce serait aujourd'hui une indiscrétion inutile que d'en soulever le voile. Tout ce que je sais, c'est qu'Élisa ne parlait pas de ces personnes comme on parle de ses serviteurs.