CHAPITRE XCVII.

Mort d'Oudet.—Sociétés secrètes de l'armée.—Quelques souvenirs de notre liaison.

J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans m'inquiéter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pénétrée de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui suffit partout pour être immédiatement pourvu de l'utile et de l'agréable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit nécessaire anglais consacré à mes papiers, à mes lettres, trésor de souvenirs également chers à mon cœur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je suis seule, surtout quand ma journée a été terne et monotone, je prends d'abord machinalement la boîte aux émotions, et je m'occupe à relire, à regarder, à classer ces précieux gages du passé.

Retenue chez moi par une légère indisposition, après avoir fouillé mes archives sentimentales et ajouté quelques notes du moment, je tombai sur un billet signé Oudet: à la lecture de ses phrases ambiguës et en même temps brûlantes, je ressentis presque un effroi pareil à celui que ce singulier personnage m'avait inspiré dans deux ou trois occasions, effroi bizarre mêlé d'un intérêt puissant. Je n'ai point assez dit tout ce que cet être possédait de prestigieux; un premier regard de lui était ineffaçable. Quand je le connus, Oudet était colonel; souvent on le faisait changer de régiment: on le destituait, mais on le replaçait toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paraître en même temps nécessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec une femme comme cela lui était arrivé avec moi. Malgré toutes ses séductions il m'avait plus éblouie que charmée, et l'amour n'entrait pour rien dans l'impression profonde, dans l'inévitable préoccupation qu'il m'avait laissée. J'avais toujours présumé qu'il ne poursuivait en moi que l'influence d'une femme aimée sur un personnage puissant, et qu'il ne cherchait à agir sur mon cœur que pour arriver à l'esprit de Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parlé, tels que M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, épithète inévitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis leurs desseins sous la protection d'un succès. Mais cette opiniâtreté d'ambition mystérieuse, obligée de se replier incessamment par les revers, ne consentait à se rapetisser que pour grandir dans l'ombre; contrainte de marcher à un but secret et élevé sous des apparences frivoles, elle pouvait être un signe d'un caractère fatal, mais non pas d'une conduite répréhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de Talma, et sa parole n'était pas moins éloquente que son accent. L'amour, m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'était chez lui qu'un essai de ses forces, qu'un apprentissage du magnétisme nécessaire pour manier les esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son exaltation, avec charme et inquiétude tout à la fois. On disait encore qu'il était l'ame de quelques sociétés secrètes qui enveloppaient l'armée, qu'il y exerçait une influence incroyable de principes et d'action, que l'idée des obstacles et de l'impossible même suffisait pour l'exalter, et qu'il se jetait à travers les aventures ainsi qu'à des exercices et à des défis de la fortune. Enfin je conclus encore aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina d'état-major. De la grâce, de l'imagination et de la profondeur, avec cela on monte au Capitole où l'on est précipité du haut de la roche Tarpéienne. Hélas! le génie ne serait-il qu'une fatalité?

Moreau, républicain tranquille et modéré, qui ne concevait que le bon sens, la raison, et la surface des caractères et des choses, appelait Oudet un rêveur ou un conspirateur royaliste. Mais une femme, même quand elle n'entend rien à la politique, ne se méprend jamais ni sur les caractères ni sur les opinions, et je surpris assez le sens des paroles toujours singulières d'Oudet, pour croire et pour assurer que les idées républicaines fermentaient seules sous un pareil volcan. Est-ce éloge ou satire? Les femmes, qui n'étaient pour lui qu'un moyen d'action politique ou un objet de gageures audacieuses, passaient pour ne lui avoir jamais résisté plus de vingt-quatre heures; et, chose étonnante, la brusquerie, les reproches, l'outrage même, étaient ses premières déclarations. Il se faisait ainsi remarquer de force, afin que toutes ses séductions devinssent en quelque sorte irrésistibles par le contraste. Avec moi il avait procédé de même, ou à peu près, ainsi qu'on a pu le voir; mes devoirs envers un grand homme, toutes les défiances possibles me défendaient; une terreur plus salutaire, car elle était plus puissante, m'aidait encore à repousser ses attaques infernales, mais je ne dus peut-être mon salut qu'à mes précautions; je ne succombai point dans la lutte, parce que je sus l'éviter. Quelques mots suffisaient non pas pour ébranler mon cœur, mais pour le bouleverser. Un regard me transportait loin de toutes mes résolutions, de toutes mes pensées. Oudet, lui disais-je alors, éloignez-vous! et je fuyais. Vous changez mon être; avec vous je n'existe pas, je tremble, je ne suis plus moi-même; et quand j'avais pu me soustraire à la magie du pouvoir de ce génie si terrible et si entraînant, je croyais sortir d'un rêve pénible, je me regardais, je me touchais pour bien m'assurer que j'étais restée moi; et ce rêve pénible demeurait dans mon cœur avec plus de force et de vie qu'une réalité; et cet homme qui ne m'était rien, qui ne compte dans mon existence que comme le passage d'une figure, comme une ombre presque aussitôt enfuie, cet homme vraiment extraordinaire me persécutait par son image, souvent si éloignée et qui néanmoins semblait toujours être présente. Je refermai bien vite le nécessaire qui contenait mes papiers, et je mis à part, dans la case la plus profonde, les deux ou trois billets d'Oudet, dont l'aspect et la lecture m'avaient troublée comme sa présence même; je me couchai fort tard, et le sommeil vint au jour s'emparer de mes sens agités, et encore pour me faire retrouver en songe ce personnage, cette espèce de démon si singulièrement attaché à ma destinée. Je me crus en voyage avec lui, suspendue au charme de ses récits, à la douceur de ses paroles éloquentes; son regard et son geste traduisaient aussi son ame; il me semblait l'entendre passionner toute une assemblée par la vigueur et l'éclat de ses passions, enfin l'illusion du songe fut si vive et si complète, que je me crus transportée de nouveau sous la terreur magique que naguère m'avaient inspirée ses plus simples démarches.

Réveillée, levée, marchant à grands pas le matin, je le rêvais encore, je ne pouvais chasser cette image d'enfer; elle pesait sur mon cœur comme un poids impossible à supporter; j'avais beau le soulever, il y retombait toujours. Le soir je me rendis au spectacle dans ma loge, espérant plus des distractions de la scène que des efforts de ma raison. J'y étais à peine installée, que du milieu d'un groupe d'officiers appuyés en dehors, sort une voix, un murmure qui nomme Oudet. Un frisson mortel me saisit, mes genoux fléchissent sous moi, et je n'ai que la force, pour éviter de donner à toute une salle le spectacle de mon inexplicable émotion, de me rejeter dans le fond de ma loge, où vint me poursuivre un bourdonnement plus confus qui laissait le nom d'Oudet s'échapper seul par intervalles. Cette loge obscure, cette retraite, cette scène plus dramatique que la scène elle-même, ce tumulte d'une sensation nouvelle, réveillant un souvenir réel et semblable, tout venait m'assiéger pour m'anéantir. Dans mon trouble, j'entendis distinctement ces paroles plus énergiques et plus terriblement claires: «Oui, il est mort; Oudet est mort à Wagram, mais assassiné. Son corps était arrangé près d'un buisson, et frappé au dos de plusieurs blessures. Moi qui l'ai connu, qui l'ai vu vingt fois vis-à-vis de l'ennemi, je puis hardiment déclarer que la mort des batailles, il l'aurait reçue en face; il venait pourtant d'être nommé général de brigade quelques jours avant. Il n'avait que des admirateurs et point d'envieux parmi ses camarades. Cette mort est un épouvantable mystère que le deuil de l'armée n'a pas craint d'accuser. Et ce qui ajoute encore à la singularité de l'événement et à l'éloge de l'homme, c'est que deux jeunes officiers des plus renommés, fanatisés par la seule mémoire de leur ami, de leur frère, se sont fait sauter la cervelle près du cadavre d'Oudet.

«—Oh! m'écriai-je, l'homme qui excite des attachemens si superstitieux et si fidèles était donc pour tous ceux qui en approchaient comme un dieu infernal, aussi puissant sur les hommes les plus fermes que sur la femme la plus faible… Oudet mort ainsi… Ah! mon ami, vous le disiez quelquefois, je travaille à mourir assassiné. Oh! moi qui ne vous fus liée par aucun nœud, qui ai repoussé vos confidences, qui durant votre vie vous ai craint plus qu'un danger, que votre ombre ne me poursuive pas; votre nom seul éloignerait le repos, car le souvenir de vous avoir si peu connu est déjà pesant comme un remords.»

Je sortis de ma loge et voulus quitter le spectacle pour n'être point remarquée; mon émotion, ma pâleur, étaient trop visibles. Je ne trouvai point mon domestique sous le vestibule, à cause de l'heure peu avancée. J'allais partir, lorsqu'un capitaine d'un régiment qui arrivait de la Calabre s'avança pour m'offrir le bras, jugeant à l'altération de mes traits que j'étais incommodée; j'étais plus que cela, car je me sentais mourir: je refusai avec politesse. Quelques instans après, cet officier revint sur mes pas, comme quelqu'un à qui l'on avait dit mon nom, car il m'interpelle, quoique avec respect, et m'annonce qu'il a pour moi une lettre, qu'il la tient d'un de ses amis chargé de me la remettre, et qu'elle est d'une personne qui doit m'être bien chère.

«Elle est d'Oudet!» m'écriai-je sans m'inquiéter des suppositions ni des conjectures. «Une lettre de lui! ah! par pitié, faites que je l'aie ce soir même.»

«—Je ne vous demande, Madame, qu'une grâce, l'honneur et le plaisir de vous la porter moi-même.»

—«Vous ou un autre, n'importe, pourvu que je l'aie, que je la lise ce soir.»

Cet officier me quitta en me décochant une plate fadeur sur sa félicité. Mon cœur souffrait toutes les tortures de l'inquiétude et de l'attente. Que les hommes sont quelquefois dupes, avec leurs jugemens sur les femmes! Ils prennent souvent pour leur compte les sentimens qui leur sont les plus étrangers. Ils ne manquent jamais de traduire une de nos émotions au profit de leur vanité; il semble que nous ne puissions être sensibles que pour le compte de celui que le moment, le hasard, rapprochent de nous.

L'officier ne tarda point à paraître; il y avait quinze mois que cette lettre m'était adressée, et je la recevais un mois après la mort de celui qui me l'avait écrite au milieu de toutes les illusions de la gloire, de tous les projets aventureux de la politique, qui lui avaient sans doute valu la mort. Je ne transcrirai point cette lettre, quoiqu'elle se soit gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables; je craindrais de n'avoir ménagé qu'un puéril triomphe à mon amour-propre, car les expressions exagérées de l'éloge pour ma personne s'y trouvaient absorbées par les confidences sur des vues politiques auxquelles je devais servir d'instrument. La lettre finissait par cette assurance: «À toujours et à bientôt!» Cette promesse si simple me devint, par la fatale combinaison du retard de la lettre et de la mort de la victime, un sujet de craintes superstitieuses. L'officier avait paru s'attendre à une confidence, mais son espoir fut trompé, et cette réserve, jointe à un autre désappointement de sa vanité, m'en fit un ennemi implacable.

Les bavardages de son mécontentement m'exposèrent à de fort ennuyeuses enquêtes. Il paraît qu'Oudet était signalé à toutes les polices impériales; il était en activité à cause de ses talens, et en surveillance à cause de ses principes. Être en correspondance avec une pareille notabilité, avec un homme qui était toujours en état de conspiration permanente, ne voilà-t-il pas un crime suffisant, un attentat digne de tous les regards et de toutes les investigations? Avoir de l'affection pour un suspect, donner des larmes à sa mort, n'était-ce pas mettre l'État en danger? Cependant, ma position me sauva de tout rapport avec la police, et ce fut une plus haute puissance qui se chargea de connaître mes relations avec Oudet, et de creuser mes complots avec lui. Après beaucoup d'insidieuses questions, cette haute puissance, qui faisait l'office d'inquisiteur volontaire, me dit: «Mais Oudet était fort bel homme; avouez qu'il était votre amant, que vous en étiez éprise.

«—Pas plus que de vous, Monsieur le comte;» boutade qui mit fin aux plaisanteries, mais non pas aux questions de l'interrogatif personnage.

«—Mais comment l'avez-vous connu?

«—À Paris, dans le monde, comme on en connaît tant d'autres.

«—Mais on ne correspond pas de si loin avec de simples connaissances, et surtout leurs lettres ne causent pas une impression si profonde, ne bouleversent pas si violemment les idées.

«—Je suis charmée, monsieur le comte, de vous voir si au fait de mes amis et de mes simples connaissances; mais je dois rectifier une erreur, una svista; ce n'est pas la lettre en question qui m'a si vivement agitée, mais cette fatalité de la mort de celui qui me l'adressait, dont la nouvelle avait précédé le signe de son souvenir. J'ignorais qu'Oudet m'eût écrit, parce que notre liaison d'un moment n'avait eu ni suite ni intimité, et qu'elle n'appelait pas le besoin d'une correspondance; cependant cette lettre m'est aujourd'hui chère et précieuse comme un legs de l'amitié.

«—Je le conçois: Oudet passait pour être fort aimable, prodigieusement spirituel; son style devait vous plaire, car vous aimez les gens d'esprit.»

Ici je fus tentée de renouveler al signor conte la mordante déclaration dont je l'avais déjà pétrifié une première fois; mais je me contins, et je me contentai d'ajouter «que je n'avais plus rien à lui répondre, et que je saurais me plaindre à la grande-duchesse de l'affront de cet interrogatoire sur des relations complétement innocentes, et qui d'ailleurs ne regardaient que moi.» Étourdi un peu de mon ton, le comte essaya de rattraper sa dignité; mais je l'écrasai par la vivacité d'une de ces impertinences qu'inspire quelquefois à la cour la certitude de plaire aux princes; car la faveur avouée ou secrète dispose singulièrement à une espèce de courage de vanité que je n'eus jamais que pour de bonnes actions; car cette fumée si contagieuse du palais a laissé, j'espère, mon cœur intact et pur. M. le comte, après quelques momens de repos et quelques pauses nécessaires après son échec, reprit avec l'accent solennel d'un juge, bien peu convenable aux fonctions de la clef d'or: «C'est de la part même de S. A. I. et R. madame la grande-duchesse que je vous interroge, et vos réponses doivent être soumises et envoyées à S. M. l'Empereur, son auguste frère.

«—Cela est faux, répliquai-je; la princesse connaît comme moi mon aventure avec l'homme aimable et malheureux qu'on vient d'assassiner; moi-même je vais lui rendre compte d'un ridicule et insolent interrogatoire. L'Empereur me connaît aussi, et il sait bien que fama volat ne conspirera jamais contre lui. Quant à l'officier qui fait un métier si honorable, je me charge de lui en faire mes complimens.» Le ton, la voix, tout ajoutait à l'éclat de ma sortie, et je quittai le pauvre comte, fort étonné de ces manières qui lui révélaient le crédit et la faveur d'une femme qu'il n'avait point jusque-là remarquée, et qu'il avait traitée en conséquence. Ces méprises font ordinairement le désespoir des courtisans; peu leur importe qui ait l'oreille du maître, pourvu qu'ils le sachent, et qu'ils ne soient pas exposés à se tromper dans ces alternatives de flatterie ou d'insolence, ricochets des palais impériaux ou royaux. Ce que veut le courtisan, c'est d'être à jour en rampant, c'est de voir le vent et de le suivre pour éviter ces naufrages si puérils et pourtant si mortels pour des gens qu'un salut enivre, que le silence fait maigrir, et que la disgrâce achève.