CHAPITRE CXXIV.
Visite à Madame, mère de l'Empereur.—La belle Allemande chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois.
Les derniers jours du mois de décembre 1813, par l'accumulation des mauvaises nouvelles, par le relâchement de toutes les affections, par l'irritabilité de toutes les personnes attachées à la fortune de l'Empereur, me furent bien pénibles. Quand on n'est point intéressé aux affaires, mais quand on s'intéresse à ceux qui y prennent part, on souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux n'est quelquefois qu'un intérêt, devient pour leurs amis un sentiment. Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher à tout moment. Dans les temps de crise, on dirait que les caractères les plus virils ont besoin de s'abriter et de reprendre courage auprès d'un cœur de femme. Dans ces longues conférences, devant lesquelles ne reculait jamais mon dévouement, Regnault était quelquefois abattu jusqu'à la faiblesse et violent jusqu'à la colère; ce qui l'indignait le plus, c'était le froid égoïsme de la plupart de ses collègues des grandes fonctions publiques. «Il semble, s'écria-t-il, que tous ces gens-là flairent la nouvelle curée d'un autre gouvernement.»
Mes jours étaient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du dernier, c'était frémir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je voyais et entendais une infinité de propos que je me gardais d'autant plus de rapporter, qu'ils étaient tenus de confiance, et que Regnault n'aurait pas manqué, par excès de précaution, d'en tirer les conséquences à sa manière. Il rêvait tellement conspirations et complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***, espèce de fatalité qui se représente à toutes les époques critiques de ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de Napoléon envers ses courtisans; quoique Regnault n'eût point eu sa part de la colère impériale, il était revenu du château fort mécontent. «L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes, et cela ne mène à rien.» Mais voici comment s'était faite cette rencontre dont je n'avais pas parlé à Regnault. Mon cabriolet s'étant arrêté au coin du boulevart, j'aperçus D. L*** qui descendait précipitamment du sien pour venir à moi; je lui demandai s'il venait de l'autre monde?—«Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce moment. Je viens de passer un mois à Calais. Ah! si vous étiez une femme à penser à la fortune, quel avenir je vous assurerais!» Je le regardai avec l'air assez hautain. «Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir, mieux que vous ne l'aurez jamais avec le maréchal.—Perdez-vous la tête? Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?
«—Mais vous voilà bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la protection! Irait-elle au moins jusqu'à me rembourser quelques milliers de francs que vous me devez?
«—Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais gagner mille louis.
«—En vérité!
«—Oui, garantis.» Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des sûretés; je ne lui répondis qu'en parodiant ce vers de Britannicus:
Mais je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Je sus depuis que cet adroit caméléon servait à la fois Baal et le dieu d'Israël. J'eus peut-être tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes soupçons assez bien fondés, comme on va le voir. Le roi de Naples venait de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche. Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'étais affligée, humiliée dans mes souvenirs; je pensais à la grande-duchesse, et la réminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait chargée, et qui était restée sans réponse. D. L*** prétendait sortir de chez M. Desèze, et m'annonçait, d'un air de triomphe, un second voyage pour Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois voyages, me répétait-il, et ma fortune est faite au grand complet. «Voulez-vous venir?» Je lui tournai le dos pour toute réponse. Cette rencontre me donna beaucoup à penser; mais sans compter mon invincible horreur pour tout ce qui sent la délation, le caractère de M. Desèze était si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de le croire en relation avec un être comme D. L***. Lorsqu'après le changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait ironiquement mon innocente candeur.
Je songeai enfin à porter une lettre dont j'étais chargée de la part de la grande-duchesse pour Madame Mère; c'était la seule personne de la famille de l'Empereur qui conservât de son origine quelque chose de peu royal, on pourrait même dire de peu distingué, pour quelqu'un qui avait donné le jour à tant de princes. Je fus introduite par M. de Cossé-Brissac, dont les manières, tout imprégnées d'ancien régime, auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une satire en action de celles de la douairière un peu bourgeoise. La bonne madame Lætitia avait pris la royauté comme une sinécure; c'était une reine sans gêne et sans façon. Je la trouvai assise près d'une table énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs ouvrages en perles. Je présentai ma lettre. «C'est bon, dit-elle en la prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes d'ouvrages?—Non, Madame.—Eh bien! ni moi non plus. Je les achète d'une de ces pauvres ci-devant comme il y en a encore tant, quoique mon fils leur ait fièrement donné, qui ont beaucoup de prétentions et pas un sou vaillant.
«—Vous savez, Cossé (s'adressant à M. de Cossé-Brissac); c'est ma boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est adroite comme une fée. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je rends service à cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent, croiriez-vous?
«—Je le crois aisément; un don de la main de Madame Mère est une grâce trop flatteuse…
«—Un don! un don, dites-vous! où avez-vous la tête; je les paie et les leur fait payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous n'accoumoulourez jamais.» Il me prit une grosse envie de lui dire: je crois que je n'en vaux que mieux; mais très heureusement que l'humble attitude et l'air profondément soumis de M. de Cossé-Brissac me rappelèrent à propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je ne répondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi importantes, madame Lætitia me questionna sur les perles de Rome. Je crus faire un trait d'adresse en lui disant: «Elles sont beaucoup plus chères que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.
«—Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numéros encore; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la princesse comme mes filles.» En m'inclinant légèrement je déguisai mon sourire sous l'apparence d'une approbation très humble, et je rendis justice à ma bienfaitrice, en répondant: «Il est vrai que la grande-duchesse et la reine de Naples ont des cœurs de reines.» Je fus reconduite avec même étiquette, et, me retirant à reculon, mon pied s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombée. Madame Mère montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la dignité du rang suprême, elle avait du moins conservé toute la bonté de ces mœurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont l'objet. «Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout ouniment droit devant vous; vous avez failli vous faire dou mal pour l'étiquette.» Madame Mère avait dû être fort jolie; elle était à cette époque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins d'agrémens.
En sortant de chez Madame Mère, je me rendis chez Regnault où je vis une dame d'une figure charmante. C'était une Allemande honorée de la protection de Mme de Staël. Regnault mettait une sorte de mystère à la recevoir. Ce ne fut que plusieurs années après que j'appris d'elle-même, dans une rencontre en Belgique, l'espèce d'utilité dont elle était au gouvernement, et la passion plus généreuse qui la rendit sinon digne d'estime, au moins de pitié, en lui donnant l'énergie de rejeter une fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point, parce que son repentir fut aussi sincère que déchirant. Hélas! que n'ouvrit-elle plus tôt son ame à la femme célèbre et compatissante que le sort lui avait donnée pour amie; elle se serait épargné des remords. Mais à l'époque où je vis cette dame chez Regnault, elle était dans toute l'activité de ses vilains devoirs. On parlait de la scène de l'Empereur avec la députation du Corps-Législatif; Regnault et la dame, sans affectation, baissèrent un peu le diapason de leurs paroles mystérieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre, de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres récalcitrans du Corps-Législatif.
Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il était si enfoncé dans les intérêts du moment, qu'il m'en parla comme s'il eût continué sa conversation avec la haute utilité qui venait de le quitter: «C'est Vicence, me dit-il, qui part chargé de négociations auprès des souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir plus de succès qu'à Dresde, il vaudrait autant qu'il restât à son ministère.
«—Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie à cette boutade; auriez-vous la fantaisie d'être ambassadeur?» dis-je à Regnault assez étourdiment. Il ne me répondit que du regard, mais c'était répondre, et même avec un peu de suffisance.
Je n'avais pas vu Napoléon depuis le fameux voyage de Milan; la curiosité m'en prit, et une curiosité dictée par le plus noble intérêt et secondée par un de ces hasards singuliers dont il y a déjà tant d'exemples dans ma vie aventureuse, et qui donnent à la plus minutieuse vérité l'apparence d'une relation romanesque. L'Empereur venait de confier à la fidélité de la garde nationale parisienne, subitement ressuscitée, la fille des Césars et l'espoir de sa dynastie, Marie-Louise et le roi de Rome. La vaste enceinte du Carrousel venait de retentir de ces acclamations bruyantes dont Paris ne manque jamais. Le prince Joseph, si bon, si aimable, si instruit, mais peu fait, malgré ses deux exercices de royauté à Naples et en Espagne, pour supporter le poids du diadème, était peut-être celui que Napoléon n'eût pas dû choisir pour soutenir la jeune et incapable Marie-Louise dans le fardeau de la difficile régence qu'il allait établir. J'étais au Carrousel et dans la cour du château; je me glissais partout, j'écoutais tout avec l'anxiété du pressentiment, auquel j'avoue que j'ai toujours ajouté foi jusqu'à la crédulité. Il y avait tout près du cercle formé pour le mot d'ordre, un sergent de la garde nationale, que j'avais vu chez une de mes connaissances, royaliste à vieilles idées, qui commençait à reparler de ce qu'elle avait oublié si long-temps. Il causait avec plusieurs personnes, et non moins que dans le sens des cris qu'il venait lui-même de proférer. Hélas! me disais-je, voilà le sort des princes; ils se fient à des démonstrations de dévouement, et qui ne sont que le résultat du frottement des masses obéissant à des émotions du moment, qui seront éteintes au moindre examen et au premier changement. Toutes ces observations d'un cœur véritablement affectionné et enthousiaste me donnaient le besoin de voir l'Empereur. Cette solennité me l'avait présenté sous un jour triste, dans une espèce d'amoindrissement de sa puissance. Je parvins à entrer au pavillon de Flore, malgré la foule, car j'avais des amis partout. Je vais, dans le chapitre suivant, raconter la courte entrevue que je parvins à surprendre avec Napoléon. Je dirai tout de cette bonne fortune du sort, de cette minute imposante qui me fut une immense gloire par la conviction qu'elle me donna que le désintéressement et la vive sincérité de mon dévouement n'avaient pas été sans influence et sans charme sur le génie d'un grand homme malheureux.