CHAPITRE CXXV.
L'escalier du pavillon de Flore après la revue de la garde nationale.—Entrevue avec l'Empereur.—Départ du maréchal Ney pour le quartier général.—Campagne de France.
J'étais parvenue au haut de cet escalier qui est dans le coin reculé de la cour des Tuileries, entre les cuisines et un corps-de-garde, où rien n'annoncerait le séjour du souverain, sans les sentinelles qui se croisent et les consignes qui se répètent. Ma mine était si connue dans la garde impériale, qu'il ne m'arrivait jamais d'être repoussée dans mes curiosités par les militaires.
J'arrivai donc sans exciter la moindre attention jusqu'à la première anti-chambre. Assise sur une banquette, de singulières réflexions m'assaillirent malgré moi sur la destinée des rois. J'étais là sans avoir subi aucune enquête, aucune surveillance. J'étais sûre que l'Empereur allait y passer sans garde; je savais qu'à ma vue il s'avancerait (comme cela lui arrivait à la vue de toute personne étrangère), pour s'informer du motif qui m'amenait là. Si je l'eusse haï autant que je l'admirais, si j'eusse été animée d'un esprit de complot ou de vengeance, rien, me disais-je, d'aussi facile que d'arriver avec un poignard au cœur d'un grand homme. Ces idées m'absorbèrent si tristement que je ne vis, n'entendis rien de ce qui se passait autour de moi. Je ne me réveillai de mon accablante rêverie qu'au bruit du factionnaire du haut de l'escalier qu'on venait de relever. J'étais assise derrière le grand vitrage qui longe le palier d'où l'on aperçoit une espèce de corridor fort obscur, qui doit conduire derrière les appartemens de l'aile qui est entre l'horloge et le pavillon de Flore. Dans le même espace, il y a un cabinet où l'on monte par quelques marches; j'ai dit, je crois, que j'avais écrit sur mon memento les propos entendus dans la cour. Je tenais ce billet déployé dans ma main; j'entendis marcher dans le fond de ce corridor; machinalement je me lève, je m'approche jusqu'à la porte entr'ouverte du petit escalier. À ma toilette élégante, le factionnaire me prit pour une habitante du château; car loin de me regarder avec hésitation, il me laissa le passage libre. Au même moment, l'Empereur se montre, et moi, qui n'attendais là si patiemment que pour le voir, plus leste que la pensée et étourdie comme mon imagination, je me jette derrière la porte entr'ouverte et sur la seconde marche de l'escalier. Il me serait impossible de rendre l'attitude, ni l'expression de physionomie, ni l'accent de l'Empereur, qui s'approcha presque d'un air moqueur en me voyant grimpée là si sottement.
«Que voulez-vous? Que faites-vous ici?
«—Sire, le voilà: j'ai assisté à la revue, j'ai entendu et écrit ce que j'ai entendu;» et déjà il regardait mon billet. J'ai une si détestable écriture, qu'au milieu de toutes mes autres craintes, la plus vive était encore qu'il ne pût déchiffrer mon griffonnage. Je tendis la main pour reprendre la note. L'Empereur sourit de son fin et délicieux sourire, mit sa belle main sans gant sur la mienne, et rapprocha le billet de ses yeux. «Et le nom de l'homme, me dit-il?
«—Je ne le connais pas, sire.—Bien (avec un regard doux et bienveillant); bien, allez chez Regnault, et contez-lui tout.» J'allais risquer une parole de plus, j'allais dire: «Votre Majesté me reconnaît donc?» Mais Sa Majesté était déjà loin. Avec Napoléon rien ne traînait en longueur. Je redescendis l'escalier, mais cette fois non sans avoir été bien contrôlée par tous les regards surveillans. L'Empereur avait gardé ma note.
Je me rendis chez Regnault; il était sorti. Je lui laissai un mot. À sept heures du soir, il vint tout content me bien surprendre, en me montrant cette note, et en m'annonçant que j'avais beaucoup amusé l'Empereur par la terreur panique qui m'avait valu une audience particulière sur un escalier dérobé. Regnault avait ordre de me donner un bon sur le Trésor. La somme était considérable. Je refusai d'en accepter l'ordonnance; mais j'avoue sans détour que mon refus était un calcul, et tenait à un plan de ma tête un peu plus qu'à une délicatesse de mon cœur. N'ayant nommé ni compromis personne, j'aurais pu recevoir sans rougir une marque de reconnaissance pour un avis utile; mais j'ambitionnais mieux qu'une récompense pécuniaire, et je voulais pouvoir un jour demander à l'Empereur une position honorable comme mon dévouement, et pure comme la passion pour la gloire. Regnault, dont l'ame comprenait tous les sentimens généreux, surtout ceux d'un dévouement sans bornes, Regnault m'approuva et promit toute la chaleur de sa protection en faveur du projet que je lui communiquai pour mon avenir. Hélas! cet avenir, qui jamais n'arrive ni comme on le craint, ni comme on le désire, devait m'ôter, tout, oui, tout, jusqu'à l'espérance, puisque toutes se sont brisées sur un cercueil!… Le surlendemain, c'était le 17 janvier, je crois, Ney vint m'annoncer qu'il partait pour le quartier général de Châlons-sur-Marne. Je ne puis dire qu'il était triste ni agité de sombres pressentimens, puisqu'il s'agissait d'aller combattre; à l'idée des périls, Ney était toujours tout lui; mais il y avait quelque chose de plus réfléchi, de plus raisonneur dans ses dispositions; tellement que je me gardai bien de lui parler de ma singulière audience, et que je ne pus m'empêcher de lui répéter: «Aimez-vous moins l'Empereur, avez-vous regret à cette campagne?» Il en revint à son cheval de bataille: «C'est la France que j'aime; pour elle, je suis prêt à partir: mais s'il ne s'agit que de lui, j'avoue qu'un peu de repos nous conviendrait à tous.
«—Sans doute, et tous vous l'avez bien mérité. Encore un effort; encore cette moisson de lauriers; elle est la plus nécessaire, elle sera la plus glorieuse.» Ces mots-là avaient de l'écho dans l'ame de Ney; aussi se laissa-t-il aller à mes inspirations. Celles de l'amour et de la gloire ont une si prompte et si puissante sympathie!
Le maréchal partit dans la nuit, et cette fois la patrie était de moitié dans la tendre résolution qui allait me pousser encore sur les traces du guerrier. Je m'occupai de mes faciles préparatifs de campagne; Regnault n'approuvait pas l'idée de ces courses militaires, qu'il appelait mes Jeanne-d'Arcqueries; mais j'avais l'habitude de n'écouter que moi, et les défenses positives même de Ney ne servaient d'ordinaire qu'à stimuler davantage mes résolutions. La seule concession que ma tête pût faire se réduisait à ne pas transgresser la religion du sévère incognito, que me commandaient son repos et mon respect pour ses liens légitimes. Je ne voulus point faire d'adieux à Regnault, afin de m'épargner l'inutile résistance de ses conseils. Mais je n'y échappai point; car à peine Ney m'avait quittée, que le comte se présenta chez moi. Entre autres choses qui ajoutèrent à la surprise de cette si prompte visite, ce fut l'espèce d'enquête qu'il me fit subir sur le gouverneur de Wilna (le général Hogendorp); il voulut savoir si je le voyais lors de la campagne de Russie; si j'étais à Smorgony lorsque ce général y arriva au départ de Napoléon pour la France. «J'ignorais même, lui dis-je, qu'il y eût des Hogendorp combattant pour la France; j'en suis bien aise. Honneur de la patrie de ma mère, je suis fière de les voir tous comprendre aussi bien la brillante gloire des armes que celle d'une éloquence qui défend victorieusement les libertés publiques[10]. Mais pourquoi me parlez-vous du général?
«—Ah! le pourquoi? ma bonne Saint-Elme; vous permettrez à l'homme d'État de ne pas le confier à votre tête brûlée.» Il me disait cela avec une mine moitié grave, moitié ironique qui ne lui était pas naturelle. Je n'en sus jamais plus par Regnault, et quand j'en voulais parler, long-temps après, il éludait de répondre, me disant seulement: «Cela n'a pas nui à fama volat.» En rassemblant toutes ces circonstances, toutes ces questions que la plupart du temps loin d'expliquer on n'achevait même pas, je croyais toujours y trouver quelque secrète dénonciation de D. L***.
Je connaissais deux personnes à Châlons, chez lesquelles je pouvais réclamer une hospitalité bienveillante; j'y arrivai dans la nuit du 28 janvier. Les maréchaux Victor, Marmont, Mortier, Oudinot et Ney y commandaient sous les ordres de Napoléon. Quelle réunion encore imposante de talens militaires, lorsque tant d'autres étaient dispersés sur des points divers pour garder contre l'invasion de l'étranger cette France défendue trente années au prix de leur sang!
Je cherchai dès le lendemain à voir Ney; mais comme sa figure me sembla aussi sévère que lors de la rencontre en Russie, je craignis les résultats de la même colère, et cette fois je n'exposai pas mon empressement à la même réception. Je pris courage et patience, en donnant à mon cœur la distraction guerrière des grands spectacles dont j'étais entourée. C'étaient toujours nos braves du Rhin, du Tibre et des Pyramides, mais les habitudes de l'Empire avaient singulièrement assoupli ces caractères fiers et ces ames fortes; c'était même valeur, même courage, mais un courage plus résigné que bouillant. On semblait plutôt attendre la mort comme un devoir, que la braver pour une conquête. Jamais nos héros ne se montrèrent plus dignes de leur renommée, jamais plus infatigables; mais sans diminuer la part des éloges qu'ils ont si chèrement achetés, je dois constater, comme un fait curieux pour l'histoire, un changement de mœurs en quelque sorte dans nos grands capitaines. On aurait dit une sorte de mélancolie de l'héroïsme. Le maréchal Oudinot avait encore un peu plus qu'autrefois son ton fâché et froid, qui tient à un caractère de stoïcisme admirable, mais peu de mon goût, quand il se trouvait près de Napoléon. Je remarquai en lui et peut-être plus que dans les autres maréchaux, un je ne sais quoi d'involontairement mécontent. J'avais souvent vu le maréchal aux beaux jours de la république, c'était un autre homme; c'était alors chez Oudinot l'enthousiasme de la jeunesse et en quelque sorte d'un premier amour. Du temps de l'entrée en Hollande et en Italie, on avait tout à conquérir, titres, dignités, richesses, et sous l'empire, en 1814, on pouvait craindre de tout perdre. Celui des maréchaux qui conservait le mieux l'ancien caractère de simplicité et d'illusion, était le maréchal Victor, qui me parut là ce qu'il fut toujours, non seulement aussi brave, mais d'une ardeur aussi jeune que dans les premières victoires, qui l'ont classé si haut dans nos annales. Quant au maréchal Macdonald, je ne le vis passer qu'à cheval; Marmont, le favori de l'Empereur, était, avec Ney, celui dont l'extérieur annonçait la plus confiante sécurité dans nos succès, et qui devait encore s'en montrer un des brillans coopérateurs à Rosnay, où, l'épée à la main, il passa au travers de 25,000 Bavarois commandés par de Wrede, cet infidèle allié. Cependant une différence perçait encore dans l'ancien aide de camp du général Bonaparte, Marmont. J'eus encore l'occasion de voir les aides de camp de Napoléon, les généraux Corbineau, Déjean, Flahaut, et un autre dont j'ai oublié le nom. L'Empereur partit avec le général Bertrand. Le 27, il repoussa des Prussiens et entra à Saint-Dizier. Ney, dans cette campagne, ne quitta presque pas l'Empereur. J'avais suivi le mouvement de l'armée à peu de distance; nous étions sur la route de Troyes; on passa par des chemins horribles, par des marais et une forêt, que la saison rendait impraticables; c'était Blücher que l'Empereur voulait atteindre, et Blücher était à Brienne. On vint apprendre à l'Empereur qu'il y était retenu par la rupture d'un pont; ce fut un éclair de joie pour Napoléon. Le château fut si brusquement attaqué, que Blücher faillit être pris. Ce n'était pas la première fois que ce général n'échappait qu'à la faveur d'un stratagème ou d'une surprise. On se battit plus de douze heures; la nuit était déjà profonde, lorsque harcelée, pouvant à peine me tenir à cheval, croyant entendre le feu diminuer, je demandai un lit dans une espèce d'auberge sur la route: on me donna un matelas par terre et un peu de vin chaud. Je me roulai dans mon manteau, et j'allais dormir d'un excellent sommeil de bivac, lorsque plusieurs paysans entrent en tumulte, en criant: «L'Empereur a manqué d'être tué.»
Le lendemain je sus que le général Gourgaud lui avait sauvé la vie en abattant à ses pieds un Cosaque dont la lance allait l'atteindre. Il n'y avait là qu'une partie de la vieille garde; un des sous-officiers, qu'une blessure retenait en arrière, me dit que l'Empereur était retourné à Brienne, et qu'il craignait bien, d'après l'avis de son général, qu'il ne se trompât sur les mouvemens de l'ennemi. «Les pékins, disait-il, à qui nous avons enseigné leur métier, viennent nous attaquer cent contre cinquante. Quel guignon d'être là en traînard! Si du moins un boulet eût daigné m'emporter, je n'aurais pas la douleur de voir les amis en ligne et de ne pas y être.» J'avançais à travers champs: des fuyards m'apprirent qu'on était en retraite sur Troyes. Je ne savais rien de Ney; je tombai dans un découragement que ne m'avaient pas donné les horreurs de la guerre de Russie. Pour la première fois la terre française subissait l'affront d'une invasion: non, jamais mon cœur ne reçut de plus douloureuses blessures. Les troupes, dont les mouvemens se croisaient, n'avaient plus cet air d'une confiance insouciante qui ressemblait si fort à la conviction de vaincre: l'issue de cette bataille éveilla même la désertion dans nos rangs. Le commerce des proclamations allait son train; ces demi-victoires, qui nous affaiblissaient sans nous servir, qui nous faisaient reculer à chaque effort, commençaient à diminuer la fidélité au drapeau, par la trop juste conviction qu'il ne restait plus rien à faire à la valeur contre le nombre. L'ennemi nous fit plus de quatre mille prisonniers, et on perdit beaucoup d'artillerie.
Je crois avoir dit déjà que je connaissais une femme qui avait eu des relations intimes avec le roi Murat: je ne la désignerai que par son prénom de Noémi; elle avait une sœur mariée à Troyes, et s'y trouvait au moment de la retraite de La Rothière. Elle m'accueillit avec les larmes aux yeux: «Qui eût jamais pensé cela de Joachim? me dit-elle; comment! il trahit la France, son beau-frère, il se fait l'allié de l'Autriche.
«—Est-il vrai? est-il possible?
«—Ce n'est que trop vrai;» et elle me montra une preuve écrite, à la date du 2 janvier, qui ne laissait guère douter du projet de Murat de préférer l'alliance de l'Autriche à celle de sa patrie.
«—Noémi, lui dis-je, il faut me confier ce billet.
«—Je voudrais, sans qu'il sût d'où il vient, qu'il fût entre les mains de l'Empereur.
«—Bonne Noémi, c'est pour le lui faire tenir que je vous le demande; je vais le porter.» Nous étions au 3 ou 4 février: la lettre avait donc un mois et plus de date. Le congrès était ouvert à Châtillon-sur-Seine; l'Empereur avait passé Troyes et se trouvait au village de Piney. Les routes n'étaient qu'embarras et dangers; partout une surprise était possible, était probable; à chaque instant, l'affreux houra pouvait se faire entendre. Cependant l'idée de prouver à Ney un dévouement dont cette fois il me saurait gré, me donna plus que de la résolution; et, une heure après l'idée conçue, j'étais à cheval sur le chemin de Piney. Aucun moyen de pénétrer jusqu'à l'Empereur: il était occupé des instructions pour son représentant au congrès, le duc de Vicence. Je ne voulus pas me dessaisir de ma lettre; je guettais l'heure de la faire parvenir. À toute minute se succédaient de fâcheuses nouvelles. Les murmures étaient excités par les privations; la désertion elle-même, par le découragement, la désertion dans les armées de l'Empereur! j'avais peine à y croire. Je connaissais quelqu'un d'intime et de sûr auprès du duc de Bassano; je lui remis la lettre sous enveloppe, en priant de dire que c'était une dépêche pressée de fama volat. Napoléon quitta Troyes le 6, pour se rejeter sur la route de Paris; les Autrichiens nous remplacèrent aussitôt. Je fis quelques lieues avec Noémi et sa belle-sœur qui fuyaient; mais il fut impossible d'avancer. Nous étions arrêtées à un triste village dont j'ai oublié le nom; le passage des troupes ne cessa point, et tous parurent accablés et incertains. Noémi, qui avait beaucoup d'or et encore plus de générosité payait à boire à nos soldats, leur disant d'un air aimable: «Aimez bien l'Empereur, aidez à chasser les horribles Cosaques de notre belle France.» Pendant ces petites péroraisons, qu'elle répétait assez souvent, j'observais les soldats, et je ne voyais que trop que, si tous aimaient toujours l'Empereur et la patrie, ils n'étaient pas tous convaincus qu'on pût réussir à nettoyer les plaines de la France des étrangers qui s'y installaient déjà en maîtres sur les derrières de nos colonnes.
Noémi m'accompagna à Nogent. L'Empereur y était: on le disait inabordable; il venait d'apprendre l'évacuation de la Belgique et les résolutions du congrès. J'avais pu approcher cependant du prince de Neufchâtel, et lui ayant confié l'envoi de la lettre de Noémi, il me promit de savoir si elle était parvenue à l'Empereur. Je l'aperçus le jour qu'il venait d'être accablé par toutes ces tristes nouvelles; il sortait du conseil avec le duc de Bassano. Ils me parurent altérés tous deux, et le prince de Neufchâtel plus que le duc. Ils se quittèrent avec des haussemens d'épaules et des gesticulations trop significatives. J'étais si près que j'entendis: «Obstination.—Ne pas céder.—cinquante mille hommes.»Le prince de Neufchâtel m'aperçut et me dit: «Vous ne pouvez voir l'Empereur; il a reçu la lettre, il savait déjà tout; mais il a été content de l'envoi.» Ce ne fut qu'à l'île d'Elbe que j'eus la flatteuse certitude que mon zèle avait été agréable; mais que de tristes scènes allaient précéder l'époque de ce court séjour, d'où un grand homme sut reconquérir un trône par la seule énergie du malheur!
Le 10, Napoléon se remit en marche; le bruit circulait qu'il allait de nouveau attaquer Blücher par Montmirail. Noémi décida qu'elle resterait à Nogent. Le général Marmont, honoré alors de toute la confiance de l'Empereur, y resta pour la défense du passage de la Seine. Je me séparai de Noémi; j'espérais trouver Ney, et pour me donner cette consolation de tant de désastres publics et de fatigues personnelles, je suivis des chemins abominables, jusqu'à Sézane, espace de plus de quinze lieues. L'Empereur venait de les parcourir avec l'élan de l'aigle: cette idée abrégeait pour moi la route. Le maréchal Marmont força les défilés à Saint-Gond, et l'après-midi les Russes fuyaient devant l'Empereur à Champ-Aubert, qui, par une double fortune, mit aussi Blücher en déroute. Napoléon fit dîner avec lui les généraux prisonniers. Je causai un moment avec un officier de son état-major: il parlait comme si nous avions été victorieux au sein de l'Allemagne. J'avais beau lui dire: «Mais nous sommes aux portes de Paris. Ce n'est qu'une escarmouche de gagnée; ce n'est qu'une halte dans l'adversité. Les deux, ou trois ou quatre cent mille étrangers nous enveloppent de toutes parts, et débouchent peut-être d'un autre côté sur Paris même.» L'officier se mettait en fureur. Je vis le moment où il allait me déclarer séditieuse, parce que j'osais ne pas croire l'Empereur invincible et la France sauvée. Il me demanda, d'un ton qui, tout en me paraissant amusant par le ridicule, me déplut cependant: «Que venez-vous chercher, au surplus, au quartier général?—Un homme qui se batte pour Napoléon, qui ne le flatte pas; vous voyez que ce n'est pas à vous, Monsieur, que j'ai affaire.» Ce Monsieur existe encore et est dans des rangs qui ne sont pas ceux de la reconnaissance. Il m'a voué une haine implacable; je ne la lui rends que par beaucoup de mépris. S'il me lit, je pense qu'il sera content, car je pourrais dire quelque chose de plus.
Je vis enfin Ney à la prise de la ferme des Grenaux. Ah! quel homme encore pour commander, et quels soldats que les Français pour se battre! Ceux de Ney et de Mortier enlevèrent le poste où étaient les principales forces des Russes et des Prussiens, les poussèrent dans une pleine déroute vers Château-Thierry; ils les poursuivirent, et les habitans de cette ville se joignirent à nos soldats pour chasser les ennemis dont chaque maison avait à déplorer les excès. L'Empereur accourait en avant des lignes, les rayons de la valeur sur le front. Partout on battait les Prussiens; la retraite de Blücher ne ressemblait qu'à une déroute; il manqua d'être pris le soir, et s'en tira encore. Je fis beaucoup rire Ney en lui disant le lendemain: «Si j'avais reconnu ce Prussien qui visait l'Empereur, je lui aurais fait une boutonnière.» Pendant six jours la fortune sembla nous sourire, et l'horizon refléter quelques rayons de victoire. Napoléon, après l'affaire de Nangis, se croyait déjà de nouveau sur la route de Vienne. Enfin cette campagne de France ne fut en quelque sorte qu'un combat de chaque jour, auquel il fallait courir d'un point sur un autre. Le 19, les alliés étaient en fuite de toutes parts. On envoya des drapeaux à Paris, à Marie-Louise. Singulière destinée des princesses! L'épouse d'un empereur devait se réjouir des drapeaux enlevés à son père.
On incendia Nogent; Mery eut le même sort; enfin Napoléon rentra vainqueur à Troyes. À la retraite des troupes françaises on y avait vu des cocardes blanches, des proclamations avaient circulé; on y avait parlé hautement des Bourbons; on croyait que les alliés songeaient enfin à les placer sur le trône, tandis que tous les souverains ne pensaient encore qu'à eux-mêmes. L'empereur Alexandre ne rêvait qu'à l'orgueilleuse représaille de venir en maître dans la capitale de Napoléon. Il y eut un ancien émigré qui fut jugé militairement. Dans la maison où je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se gênait pas du tout pour me le dire, et je trouvais à cette franchise un certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me connaissaient pour être toute d'ame à la cause de Napoléon. Je pris si grande estime pour mes hôtes, que j'ai depuis toujours conservé avec eux des relations amicales.
Il s'était formé à Château-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient la guerre de partisans avec une extrême habileté, et un incroyable courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'eût fallu, dans cette campagne de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en véritable soldat. Que j'étais bonne française dans cette cruelle agonie du grand, empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence nouvelle, des forces proportionnées aux terribles sensations que la guerre accumule; car comment une femme eût-elle résisté aux fatigues que j'ai supportées sans peine? Aimer Michel Ney, c'était adorer la gloire de la France; dans ce sentiment était toute ma force: je n'avais qu'à me dire, il le saura, nous en causerons, tout alors me devenait facile avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.
Dans ce moment Marmont était aux prises avec Blücher sur la route de Châlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment où les ennemis le regardent comme en retraite, il exécute une savante volte-face, et de grand matin sa position est assurée près de Vauchamp. Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!… Alors… Blücher ne paraissait pas disposé à accepter la bataille, d'autant moins que ses éclaireurs l'avaient averti que Napoléon était là avec son armée en bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de vive l'Empereur! pareils à ceux qui s'échappèrent de cette plaine de Vauchamp; en regardant d'un peu loin ces hommes héroïques, à qui la certitude et l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus bouillante, je me crus transportée au triomphe de Valmy, et je rêvai de nouveau la victoire. Les carrés prussiens se présentaient bien, mais rien ne tint en bataille contre l'attaque des Français; en les voyant, on eût cru que nos grenadiers, que nos conscrits mêmes couraient à une partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts débandés, furent poursuivis par Marmont jusqu'à la nuit, et Blücher put se ressouvenir à Vauchamp de Iéna et Lubeck; cela se passait le 15. Les maréchaux Victor et Oudinot reçurent l'avis que Napoléon les joindrait à Guignes. J'étais à Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le commandement des généraux Treilhard, Gérard et Leval; ils contribuèrent puissamment au succès de ces journées belles comme nos premières. À leur tour, les Autrichiens furent mis eu déroute devant Nangis, comme Blücher l'avait été à Vauchamp. L'Empereur coucha au château de Nangis: j'eus bon besoin de me rappeler la défense de Ney pour ne pas chercher à savoir comment avait été donnée et reçue la dépêche de fama volat; mais je me tins modestement à mon humble bivac, à deux coups de fusil du quartier impérial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruinés par la guerre, avaient conservé un incroyable attachement pour Napoléon. Il y avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que dans les palais dorés de Paris, donnés pour la plupart en dotation par l'Empereur. On doit penser que je me trouvai là en véritable fraternité d'opinion. Je résolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les événemens en décidèrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de Montereau pris par le maréchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une faute que le respect dû à un si vaillant capitaine, que je m'honore de professer dans toute son étendue, ne me permet pas de juger, fut cause d'une attaque générale où les Français furent vainqueurs, mais que l'Empereur n'avait pas prévue. Le bon, l'aimable Château, gendre du maréchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si cruellement le cœur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au maréchal Victor, que l'empereur Napoléon avait conservé tous les sentimens du général Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime à rappeler ces traits d'une sensibilité magnanime; oui, j'aime à répéter: Napoléon fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu'à la faiblesse à toutes les émotions généreuses. J'ose en appeler au témoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses enfans, le maréchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le compte qu'il vint rendre à l'Empereur, à Reims, du désastre de Laon, sans avouer qu'après le juste et premier mouvement de colère contre une faute ou un malheur, Napoléon revint à l'indulgence d'un ami et d'un père. Le souverain qui sait pardonner mérite des amis fidèles et des sujets dévoués.
On vint m'apprendre que Ney marchait sur Châlons: une demi-heure après j'avais le pied à l'étrier. Mon pauvre cheval commençait à boiter, et son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan qui conduisait deux jolis chevaux de main.
«Sont-ils à vendre, vos chevaux?
«—Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que l'Empereur continue à crosser ces coquins d'alliés, nous en donnerons vingt à la douzaine. Le vôtre boite: voyons, voulez-vous troquer?
«—Non, mais je vais vous prendre un des vôtres; vous me direz votre demeure.
«—Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je revends ce que j'accroche.
«—Combien voulez-vous?
«—Trois napoléons.» Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le paysan m'aida à seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son éloge. «C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un sous-officier du général Corbineau, à qui mon oncle a rendu quelques petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, ça vous a de la reconnaissance, puis ça n'est pas pillard.» Me regardant tout à coup comme par inspiration subite: «Mais, Monsieur, vous êtes une femme.
«—Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas.» Il me semblait que cette petite fanfaronnade était nécessaire pour que le lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan français un imitateur des soldats alliés. Je me trompais bien, car le brave garçon m'offrit de me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je trouverais, à peu de distance, une ferme où l'on se chargerait de mon cheval pour tant que je voudrais. Nous y fîmes halte: je laissai mon cheval en pension aux environs de Château-Thierry; je ne le retrouvai plus, ni même les personnes qui s'en étaient chargées.