CHAPITRE CLXIII.

Souvenirs de Labédoyère.—Procès du maréchal Ney.—Sa comparution devant le conseil de guerre.

Chaque jour me devenait une inquiétude nouvelle, un sommeil affreux. Le maréchal était en prison, et D. L*** m'avait tant recommandé, dans l'intérêt même de Ney, de ne faire aucune démarche qui pût soit éveiller les soupçons, soit même ajouter, par ma présence et la publicité de notre liaison, aux peines d'un ami malheureux des chagrins de plus d'une nature, que je commençais à me laisser persuader.

C'est le 19 août que l'infortuné guerrier était arrivé à Paris, et immédiatement enfermé à la prison militaire, et de là à la conciergerie. L'instruction du procès fut longue, bien longue, surtout pour mon cœur. D. L*** me tenait alors en prison chez moi, et chez lui ensuite, avec l'autorité de ce qu'il appelait mes plus chers intérêts, afin, sans doute, que deux destinées fussent jusque dans leurs douleurs enchaînées par une triste ressemblance. Chaque jour, D. L*** me rendait compte du résultat de l'enquête qui se poursuivait avec une extrême activité de la part de ceux qui eu étaient chargés, et avec une lenteur excessive pour les inquiétudes impatientes de l'accusé. Comment peindre mes angoisses à chaque récit! Quand on me citait le sens d'une déposition de quelque témoin important, je la faisais répéter, je la tournais et la retournais en quelque sorte sur mon cœur, pour y chercher quelque côté favorable.

Par un de ces hasards que la fortune se plaît à rapprocher comme pour combler la mesure des terreurs attachées aux discordes civiles, le 19 août, ce jour même qu'un maréchal de France revoyait, à la manière d'un criminel, caché dans un fiacre, ce Paris dont son bras avait enrichi les monumens de drapeaux enlevés sur vingt champs de bataille, ce même 19 août avait retenti un premier arrêt de mort contre un jeune guerrier, triste prélude de celui qui semblait réservé à un vétéran. Charles Labédoyère venait de comparaître devant un conseil de guerre, et avait subi la sentence qu'il avait lui-même prédite, dans une discussion orageuse de la Chambre des Pairs, par cette réplique douloureuse: «En cas de changement, ne serais-je pas le premier fusillé?» Charles était depuis quelque temps mon ami; j'avais partagé ses illusions. Son corps percé de balles, voilà l'épouvantable horizon à travers lequel le retour de Ney m'avait apparu. Les circonstances avaient précipité Ney; Labédoyère avait précipité les circonstances. En pesant les accusations à la manière des casuistes politiques, je trouvais une différence dans la conduite de ces deux guerriers, et comme une lueur d'espérance; mais quand la douleur nous porte un premier coup, on ne mesure plus les chances de ceux dont il lui reste à nous frapper. La pensée ne s'arrête plus alors aux calculs, elle court droit aux pressentimens fiévreux du désespoir. Labédoyère, dont le nom était déjà célèbre par les aventures déplorables de son aïeul, qu'un roman connu à célébrées, venait de marquer sa place dans l'histoire par sa part active dans les événemens de 1815, et plus encore par sa mort tragique et malheureuse. Hélas! en me rappelant son ardeur bouillante, cette soif de périls et de belliqueuses émotions, cet abandon de tous les intérêts à une sorte de fanatisme militaire, je croyais me rappeler aussi qu'il y avait quelquefois des accès de sombre mélancolie dans cette ame de feu; je croyais avoir surpris sur ce noble front quelques vagues présomptions de malheur, passant quelquefois à travers les rayons de cette gloire dont il était si avide.

Plongée dans une espèce de délire pendant la courte procédure qui conduisit le jeune compagnon de mes rêves de victoire sous le feu… qui n'était pas, hélas! celui de l'ennemi, le nom chéri de Ney s'était mêlé au sien dans mes cris de douleur! D. L*** et la rumeur publique m'avaient seuls appris les détails de ce cruel événement. Je ne le rappelle qu'en ce moment dans mes Mémoires, parce qu'il y a toujours dans les grandes catastrophes un accablement du cœur qui fait qu'on les sent plus quand elles s'éloignent, que quand elles vous surprennent.

C'est ainsi que le jugement du plus jeune de nos guerriers, sa calme attitude devant le conseil de guerre, son courage plus difficile devant des fusils français dirigés sur sa poitrine, étaient devenus en quelque sorte le cauchemar de mes nuits, et les avaient troublées davantage à mesure que le temps s'écoulait. Peut-être aussi, outre l'intérêt tendre et religieux qui m'attachait au souvenir du malheureux Labédoyère, sentais-je retentir plus effrayantes les menaces de cette première rigueur, à mesure que le moment approchait, où Ney lui-même allait comparaître devant un tribunal, et voir mettre ses lauriers et sa conduite dans le bassin des préventions politiques.

Quoi qu'il en soit de ces terreurs superstitieuses d'une femme, je n'en supportais pas avec moins d'impatience les délais si prolongés d'une pénible et humiliante détention, et je craignais, avec le bon et sensible Gamot, que l'esprit impétueux du maréchal, fatigué des minutieux détails des interrogatoires et du greffe, ne tranchât ces inextricables lenteurs par quelque imprudence, ou quelque violente exclamation. Pourtant, de l'aveu même de D. L***, qui, d'avance, savait, je ne sais comment, mais d'une manière précise, le sens de toutes les dépositions des témoins, le maréchal montrait un grand caractère et un calme qui pouvait singulièrement influer sur la conviction des juges.

La fameuse Ordonnance du 24 juillet 1815 portait que les généraux et officiers qui avaient contribué au renversement du gouvernement royal, seraient traduits devant des conseils de guerre compétens dans leurs divisions militaires respectives. En vertu de cette Ordonnance, le maréchal Ney, qui y était désigné, devait être traduit devant un conseil de guerre à Paris. Les formes de la justice militaire ont quelque chose de si expéditif, la promptitude de l'exécution des jugemens laisse si peu de repos aux préventions pour s'éclaircir, aux preuves pour s'accumuler, qu'il est bien naturel, malgré la loyauté des personnes, de se défier des périls inséparables de ces sortes de juridiction. Aussi, dès les premiers pas de l'instruction, les conseils de Ney furent d'avis d'élever, avant tout, une question d'incompétence, le maréchal faisant, à l'époque des événemens qui donnaient lieu aux poursuites, partie de la Chambre des Pairs; inviolable par cette qualité, il ne pouvait être jugé que par les siens. On avait même été d'avis que le maréchal ne fît aucune défense devant le tribunal primitivement désigné.

Dès que je connus la composition du conseil de guerre dont les membres venaient d'être choisis, par une de ces divinations du cœur, je n'entrevis pas les avantages de l'incompétence qu'il s'agissait de décliner. Quand l'histoire verra que c'était la valeur, la loyauté, l'identité presque parfaite de la situation et de la conduite, qui allaient prononcer sur le sort de l'amitié, elle inscrira comme une fatalité de plus dans une destinée fatale le choix et la préférence accordée à une cour qui ne pouvait être plus imposante par les titres, ni plus indulgente par les souvenirs. En effet, quels allaient être les juges de Ney? ses frères d'armes, les maréchaux Jourdan, président, Masséna, Augereau, Mortier, les lieutenans généraux Gazan, Claparède et Villatte.

J'écrivis à Ney quelques mots que j'essayai de lui faire parvenir par le gendarme dont j'ai parlé, pour lui communiquer, avec toute l'inspiration de la tendresse, mes craintes et mes pressentimens. Hélas! cette fois mon messager me rapporta ma lettre, que ses fonctions n'avaient pu lui permettre d'utiliser.

Je le regrettai d'autant plus, que je me persuadais que l'inspiration d'une cour qu'il savait dévouée modifierait peut-être sa résolution, et l'engagerait à accepter des juges dont le cœur lui était acquis. Je ne sais point ce qui s'est passé dans l'ame de Ney sur ce sujet délicat, mais j'eus quelques soupçons qu'il répugnait à donner à des frères d'armes la triste mission et peut-être le pénible embarras de se prononcer sur des événemens qui étaient pour la plupart leur propre cause.

Sans chercher à sonder davantage la pensée de l'illustre accusé et de ses habiles défenseurs, MM. Berryer père et Dupin, je me contenterai de dire que la séance de ce conseil de guerre où le maréchal Ney parut devant les maréchaux, le 9 novembre, fut grande et imposante. Le vainqueur de la Moskowa en face des vainqueurs de Jemmapes, de Zuric, de Castiglione, sentit admirablement le respect dû à ces grands noms, dernier et singulier rendez-vous de la gloire française prononçant sur elle-même, et, après trente ans de bataille, venant s'asseoir sur une sellette de tribunal. Il y avait là pour Ney, comme pour tous ces illustres complices des mêmes triomphes, une dernière épreuve à laquelle tous devaient au fond désirer d'échapper. En allant au devant de l'incompétence, Ney ne fit peut-être qu'interpréter les intimes pensées de ceux qui l'eussent d'eux-mêmes invoquée. Le succès de ce premier jugement ne paraissait douteux à personne: l'accusé demandait ce qu'à sa place eussent demandé les guerriers magistrats.

La première séance dura près de sept heures; elle fut absorbée par la lecture des pièces, des témoignages, et de tous les autres papiers de la procédure.

Le lendemain, la lecture de l'instruction continua. Quand elle fut achevée, le maréchal Ney fut introduit dans la salle d'audience. Je n'étais point présente. D. L*** avait eu soin de me rendre toute sortie impossible; mais il me rendit un compte si animé, si exact de cette scène à laquelle il assistait comme témoin volontaire pour moi, et comme témoin obligé pour son office, que je ne crains point de me tromper en en reproduisant quelques traits. D. L*** me répéta lui-même, les larmes aux yeux, qu'il avait pleuré à l'aspect du maréchal, entrant en quelque sorte dans sa famille des camps, la démarche ferme, l'attitude calme, le regard fier et bienveillant. «Il était, ajoutait D. L***, revêtu d'un simple uniforme: sans broderie, portant les épaulettes de son grade, et la grande décoration de la Légion-d'Honneur. Aussitôt que le maréchal a eu pris place sur le siége qui lui était destiné, le maréchal Jourdan, président du conseil, lui a adressé ces paroles: «Quels sont vos noms, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et qualités.»

«—Par déférence pour MM. les maréchaux, j'ai consenti à répondre aux questions de M. le rapporteur. Je dois maintenant me borner à déclarer que je décline la compétence du conseil.»

«Le président a repris: «Le conseil donne acte à l'accusé de sa déclaration. Maintenant, M. le maréchal, vous devez répondre à la question que je vous ai faite, afin que votre identité soit constatée. Votre défenseur aura la parole ensuite pour développer vos moyens d'incompétence.»

«Le maréchal a déduit alors ses qualités, et cette touchante simplicité à produit un mouvement inexprimable d'intérêt. Après ce court interrogatoire, M. Berryer, dans un long et éloquent plaidoyer, a développé les moyens d'incompétence, par tous les argumens que l'histoire, les lois anciennes et nouvelles pouvaient offrir. Le général Grundler, rapporteur, a résumé la discussion avec une noble et délicate impartialité.

«Le conseil n'est pas resté plus d'un quart d'heure en délibération, ce qui justifie jusqu'à un certain point vos conjectures que l'opinion sembla faite, et que le maréchal aura peut-être à regretter de n'avoir pas été jugé là définitivement. Quand le conseil a reparu dans la salle d'audience, le maréchal Jourdan a dit: qu'à la majorité de cinq voix contre deux, le conseil se déclarait incompétent. Voici les termes du jugement tel qu'il fut inscrit sur les registres. Je vous en apporte une copie qui circule.» J'ai eu lieu de vérifier depuis que D. L*** avait dans cette occasion parlé comme l'histoire, et je donne en conséquence la pièce telle qu'elle est devenue un document impérissable de ce grand événement.

«Sur le rapport de M. le maréchal de camp Grundler, et après avoir entendu le réquisitoire de M. le commissaire ordonnateur Joinville, procureur du Roi;

«Le conseil, considérant:

«1° Que M. le maréchal Ney était pair de France à l'époque où il a commis le délit pour lequel il est mis en jugement, en conformité de l'ordonnance du Roi du 24 juillet dernier;

«2° Qu'un prévenu doit toujours être jugé dans le grade ou suivant la qualité qu'il avait au moment où il a commis le délit dont il est accusé;

«3° Que les maréchaux de France n'ont jamais reconnu, sous nos rois, d'autre juridiction que celle du parlement de Paris; qu'à l'époque de la création de ceux existans, ils ont été déclarés justiciables d'une haute cour, et qu'assimilant M. le maréchal Ney à un général d'armée, pour lui appliquer les dispositions de la loi du 4 fructidor an 5, on n'a pas dû former, par analogie, un tribunal dont l'existence n'est reconnue par aucune loi;

«4° Que M. le maréchal Ney est accusé d'un crime de haute trahison et d'un attentat contre la sûreté de l'État, et qu'aux termes de l'article 33 de la Charte constitutionnelle, la connaissance de ces crimes est attribuée à la chambre des pairs;

«5° Que l'ordonnance du 24 juillet qui prescrit l'arrestation et la traduction devant les conseils de guerre compétens, de plusieurs généraux, officiers supérieurs, et autres individus, et que celle du 2 août, qui a renvoyé tous les prévenus dénommés dans celle du 24 juillet par-devant le conseil de guerre permanent de la première division militaire, ne juge rien sur la compétence du conseil de guerre, tandis que celle du 6 septembre, qui a renvoyé M. de Lavalette, dénommé dans celle du 24 juillet, par-devant ses juges naturels aux termes des articles 62 et 63 de la Charte constitutionnelle, donne lieu de penser que la dérogation aux lois et formes constitutionnelles, prononcée par l'article 4 de cette ordonnance, ne s'applique point à la compétence, et nonobstant la réquisition de M. le procureur du Roi, déclare, à la majorité de cinq voix contre deux, qu'il est incompétent pour juger le maréchal Ney.

«Le conseil étant rentré en séance publique, M. le président a prononcé à haute voix le jugement rendu par le conseil de guerre.

«Le conseil enjoint à M. le rapporteur de lire de suite le présent jugement à M. le maréchal Ney, en présence de la garde rassemblée sous les armes, et de le prévenir que la loi lui accorde vingt-quatre heures pour se pourvoir en révision; et au surplus, de faire exécuter le jugement dans tout son contenu.

Signé MM. les maréchaux JOURDAN, président; MASSÉNA, prince d'Esling; AUGEREAU, duc de Castiglione; MORTIER, duc de Trévise; et par MM. les lieutenans généraux des armées du roi, CAZAN, VILLATTE et CLAPARÈDE.

J'oubliais une circonstance de ce premier procès du maréchal, qui, s'il eût été le dernier, ferait peut-être aujourd'hui une des plus belles pages des annales de la monarchie; j'oubliais, dis-je, une circonstance qui fit grande sensation dans le public, ce fut le refus du maréchal Moncey de présider, en sa qualité de doyen des maréchaux, le conseil de guerre. Les uns blâmaient, les autres exaltaient cette conduite. Le Fabius en cheveux blancs fut mis aux arrêts par ordre du ministre de la guerre, en punition de cette infraction aux réglemens militaires. Mais, si après le jugement il restait des éloges pour le refus touchant du vétéran de nos vétérans, il n'y eut aussi que des applaudissemens pour les maréchaux qui avaient accepté et accompli la mission également honorable de juger, avec une impartialité et une franchise d'opinion si dignes de leur caractère, celui auquel pas un de ces grands capitaines ne refusait la qualification de brave des braves.