CHAPITRE CLXIX.

Pélerinage à Waterloo.—Le duc de Kent: générosité de ce prince.—Adèle, ou la folle de Waterloo.

En partant de Lille, je franchis la frontière sans avoir aucun plan bien arrêté; l'ami de Sabatier m'avait fait espérer de trouver peut-être des traces de l'objet de notre sollicitude à un petit hameau entre Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc conduire; après m'être convaincue de l'inutilité de nos conjectures, par rapport au général Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du hameau pour me conduire à ce lieu de souvenir et de deuil, où sept mois auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les espérances, où je faisais des voeux pour la victoire; lieux où je n'apportais plus que le déchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu d'une armée de héros. Je marchais au hasard, hélas! sans pouvoir faire un pas qui ne me fît tressaillir, en foulant cette terre abreuvée de sang. J'étais si occupée de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas remarqué un groupe d'étrangers, dont je paraissais fixer singulièrement l'attention; j'avais conservé les habits de mon sexe, et mon deuil, autant que mes manières, durent me valoir cette curiosité. J'avais marché à grands pas; je m'étais assise; on eût pu, sans être injuste, me prendre pour folle. Je m'éloignai à la hâte; un de ces étrangers se détacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le passage; il y avait une émotion touchante sur ses traits, nobles mais altérés, et dans tout son aspect cet intérêt des personnes douées de quelques avantages extérieurs, et qui, je crois encore, succombent aux maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime la peine de vivre. L'étranger s'arrêta devant moi; en voyant que c'était, un Anglais, mon premier mouvement fut du dédain; mais un regard sur cette noble et pâle figure le changea en vive compassion, que je me reprochai presque d'éprouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean, peut-être!…

Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de Kent[4] (car c'était lui); il me tendit la main comme pour cheminer ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce fût ni un signe d'amitié, ni de pardon. J'étais déjà trop sous le charme pour m'arrêter à une décence de convention.

«—Vous êtes Française, soeur, veuve ou mère peut-être d'un Français tombé ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise à notre aspect, cet éloignement que vous n'avez pas su maîtriser, vous élèvent à mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation à la franchise de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin. Tâchez, Madame, de n'y pas joindre une prévention injuste; tâchez de vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif désir d'être de vos amis.»

Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant montré toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le tort d'une haineuse prévention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa suite, à l'exception d'un homme d'un âge mûr, et que je sus plus tard être un savant dessinateur, qui m'avait crayonnée dans l'attitude où j'étais lorsque le duc de Kent m'aperçut, mon chapeau passé au bras, mes cheveux en désordre autour de ma tête, et mon vêtement non serré au cou, en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, acheté une lithographie à Paris, qui me représentait exactement, excepté qu'on a beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intérêt si flatteusement témoigné, opérèrent facilement sur un caractère aussi peu haineux que le mien, et j'avoue que j'éprouvai une orgueilleuse consolation à parler librement de mes regrets, à montrer tout mon enthousiasme pour notre armée au frère du roi d'Angleterre. Il y a un attrait irrésistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il était venu avec le projet de visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le maréchal Ney avait occupés. Si près de douloureux événemens, je ne pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chéri et prononcé avec l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma prudence, et je demandai en sanglottant d'être du pélerinage du souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tournée le plus strict incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour déposer mes malles à Bruxelles, après avoir toutefois changé mes vêtemens de deuil contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et être moins gênée moi-même. Le duc était en calèche, et deux domestiques seulement conduisaient des chevaux de main.

Notre tournée fut de sept jours: à Gosselies, dernier village où Ney avait culbuté l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous arriva une scène singulière qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais impunément les convenances, et que les gens qu'on appelle peuple en ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Français, les réponses furent autant de chants à leur gloire. Il arrivait même quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant déguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui répondaient, eh feignant de ne pas le reconnaître pour Anglais, des choses qu'à Paris on n'aurait osé dire, et dont je voyais avec admiration que la fierté plaisait au noble caractère du duc de Kent. À Gosselies, au moment où nous allions remonter en voiture, un des domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris qu'à moitié. Il me l'expliqua aussitôt après avoir donné des ordres pour dételer. «Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous faire injure. Il est question d'être utile à une femme malade qui est ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir et la secourir, venez.» Et il prit mon bras, m'entraînant sans attendre ma réponse. Nous arrivâmes à une espèce de masure ou, sous les vêtemens délabrés de l'indigence, nous trouvâmes un coeur digne des beaux jours ou l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'était une femme de soldat de la grande armée; elle pouvait avoir alors quarante ans; grande, fortement musclée, laide, et le maintien hardi. Elle avait été entraînée par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foulée aux pieds des chevaux et abandonnée, elle dut la vie à un bon paysan qui la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle se rétablit assez pour se lever; mais ses membres, frappés par la chute et les coups qu'elle avait reçus, étaient restés inhabiles à une occupation quelconque; et la malheureuse Adèle (son nom), sentant qu'elle était une charge pour ses pauvres hôtes, avait tenté de se donner la mort. Elle avait inspiré un intérêt sincère aux bonnes gens qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille conduite, le chagrin et les désagrémens qui en résulteraient pour eux, et Adèle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus, s'occupait à veiller les deux enfans en bas âge de ses hôtes, et payait ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalité. Tout le village aimait Adèle; tous à l'envi lui faisaient raconter sa vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'âge de sept ans, Adèle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout elle avait suivi les drapeaux français, partout elle avait partagé les fatigues, les périls de ces hommes dont on peut dire:

Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie,
De la Castille ils ont franchi les monts,
Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons
Dont l'éternel rempart protége la Russie.

Un malheur vint changer en misère la pauvreté des hôtes d'Adèle. Le mari, ayant dans une dispute voulu séparer d'autres ouvriers, ses camarades, reçut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et jolie, disparut avec un étranger, et Adèle se dévoua à solliciter la pitié des bons coeurs pour l'homme honnête qui lui avait donné une si grande preuve de la générosité du sien. Tout ce qui passait à Gosselies allait voir Adèle; même dans les environs on parlait d'elle; les uns comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande armée; et tous ceux qui arrivaient, guidés par la simple curiosité, ne quittaient la masure qui abritait Adèle, son hôte et ses deux enfans, qu'attendris, étonnés du rare assemblage des qualités les plus nobles sous les livrées de la pauvreté et les dehors rudes et grossiers de la dernière classe du peuple. Le duc de Kent était facile à reconnaître pour Anglais; et Adèle, en se dévouant pour son malheureux hôte, avait stipulé qu'elle ne solliciterait que la pitié des Français, et qu'elle aurait droit de repousser toute aumône étrangère. Cette condition, qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait, disait-elle, de sa triste existence de mendiante.

Le domestique du duc l'avait prévenu de tout cela, et il me disait; «Vous allez entrer seule, et soyez mon aumônier; remettez-lui, avec ceci, de quoi acheter une chaumière et vivre quelques jours tranquille.» Il me donna un rouleau de guinées. Au moment où j'allais heurter à la porte du triste réduit, Adèle paraît pour aller, avec le plus jeune des enfans, à sa place sur la route de Frasmes à Mellet; elle s'arrêta avec surprise; et, ayant aperçu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise, et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: «Je n'en accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais à un Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'étoufferait; j'aimerais mieux mâcher une cartouche et y mettre le feu moi-même.

«—Prenez, Adèle; vous vous trompez, je suis Française.

«—Vous, je commence à le voir; mais ce Monsieur est Anglais (désignant le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur plus français que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes luronnes qui suivaient nos généraux quand il y avait des fêtes et de l'or à attraper, et qui ont porté l'amour qu'elles avaient pour les napoléons d'or aux guinées des soldats de Wellington. Allez, allez, vous n'aurez pas le plaisir de dire: «J'ai fait l'aumône à la folle de Waterloo, à la veuve de la grande armée

Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de lui, elle lui dit: «Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Françaises, comme Madame que voilà, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent été rôtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous fîtes autrefois rôtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu'à elle seule elle valait mieux que la moitié de vos armées.» Et sur ce petit trait d'érudition brutalement patriotique, Adèle nous quitta avec un véritable maintien de port d'arme.

Le duc, qui était aussi sensé que bon, me dit: «Il y a quelqu'un dans la chaumière; il faut faire à cette femme malheureuse du bien en dépit d'elle-même.» Nous trouvâmes un homme infirme, aveugle et perclus; je portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misère. «Brave homme, voilà, dis-je, une bien forte somme que plusieurs officiers français m'ont chargée de donner à Adèle, à condition d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois.

«—Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachèterons mon champ, ma bonne chaumière, là-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se peut pas, il faudrait un roi, un empereur, un général (la chute fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme çà.

«—Mon brave homme, il y a la moitié de plus; êtes-vous content?»

Le pauvre homme voulut se jeter à nos pieds; je l'en empêchai, et lui demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du maire. Le duc laissa quelque argent à l'enfant qui était resté à la garde de son père infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils avaient grand besoin, et nous passâmes une partie de la journée à terminer l'affaire du rachat ou rentrée en possession: tout bien conclu, il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acquéreurs. Le duc fit retenir deux logemens à l'auberge, et nous résolûmes de ne repartir que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adèle. Hélas! nous n'en pûmes jouir, et celle qui paya la noble générosité du duc fut pénible et peu méritée.

Le village avait été en un moment au fait de la fortune arrivée au pauvre aveugle et à la folle de Waterloo. Adèle avait un lieu fixe où, assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait à son seul aspect d'abondantes aumônes; les commères du village y coururent lui dire qu'un Monsieur et son fils étaient à la chaumière de l'aveugle; qu'ils avaient porté de l'or tant et plus au notaire, que le champ de l'aveugle était racheté; qu'il avait encore Dieu sait combien de pièces de reste, et que tout cela était à moitié pour elle et l'aveugle. Adèle devina très bien que le Monsieur et son fils étaient ceux à qui elle avait le matin parlé avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout expliquer en se rendant vers le soir à l'entrée du village: tout y était en rumeur sur la fortune si inespérée du pauvre aveugle et de la folle de Waterloo. En apercevant cette dernière, on courait vers elle; c'étaient des félicitations à n'en plus finir.

«Adèle, bonne Adèle, c'est vous qui lui avez porté bonheur, lui disait-on, entre autres témoignages d'estime et de joie.

«Je lui porterai bonheur tout-à-fait, disait-elle à voix basse, et d'un air calme et résolu.»

Elle conduisit la petite fille de son hôte chez une pauvre femme, lui disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adèle, et la consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespérée qui fut cause de la fuite de cette singulière créature. Lorsque, le matin de fort bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre avec l'étrange et fière Adèle, j'allais lui proposer de me rendre seule à la chaumière; au moment même arriva le gendre du maire, que l'infirme avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adèle. Nous étions tous consternés; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire.

«C'est un grand et noble caractère, cette femme, disait cet homme aimable et bon; elle a deviné d'où vient la fortune de son hôte, et fuit plutôt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honoré une Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme.»

Avec quel sincère enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu'à l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander une dame habillée en homme, qui était avec un Anglais. «Je suis sûr, dit le duc, que c'est un message de la fière Française.» On introduisit le petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une lettre qui prouva que le duc avait deviné juste. En la transcrivant, je ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa, comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adèle pouvaient se passer des grâces et de la pureté du style.

LETTRE D'ADÈLE.

«Le jour de la déroute fatale du 18 juin, où, foulée sous les pieds des chevaux, abandonnée mourante, recueillie par la pitié du pauvre, je n'avais plus d'espoir au monde que cette pitié, j'ai moins souffert, j'étais moins malheureuse qu'aujourd'hui; je végétais du moins aux environs de la terre qui dévora nos immortelles phalanges; je pouvais errer libre sur leurs tombeaux; je pouvais maudire ces héros du nombre, si insolens pour notre défaite, et si petits trente ans devant nos baïonnettes victorieuses. Je pouvais m'asseoir sur ce tertre, où j'ai tenu la main glacée de mon Henri, pendant que son corps mutilé disparaissait déjà sous la terre qui le couvre avec ses camarades de gloire et de mort. J'étais pauvre, mais heureuse; le pain ne nous a jamais manqué, et je ne l'ai demandé qu'aux Français qui ne foulent qu'avec respect les terres du Mont-Saint-Jean. Vous arrivez, vous êtes Française, et vous osez venir à Waterloo dans les bras d'un Anglais? N'avez-vous point de honte? Si vous avez aimé nos braves, osez-vous bien venir fouler leur cendre avec un de leurs ennemis, ennemis jurés de la France? Et, si vous aimez vos rois, pouvez-vous oublier l'horreur que doivent les royalistes aux héros de Quiberon. J'y étais: j'ai vu foudroyer les malheureux Vendéens qu'épargnait le feu des républicains, je les ai vus foudroyés par le canon des perfides Anglais; leur nom m'est en horreur, et leur vue m'est fatale. Le geolier de Napoléon est anglais, ce mot seul immortalise ma haine pour eux; la mort et la misère me paraissent mille fois préférables au chagrin de leur devoir de la reconnaissance. Je ne vous remercie point pour le malheureux Jacques, car votre or le prive d'un coeur dévoué, d'un coeur français, et l'or de l'Angleterre n'est bon qu'à payer des traîtres. Je maudis vos funestes bienfaits.

«ADÈLE,

«Veuve d'un brave, mort à l'attaque de la Haye-Sainte.»

Le duc et moi restâmes à nous regarder; après avoir encore relu cette étrange épître, il fit récompenser généreusement le petit paysan, qui nous disait: «Que la folle de Waterloo était allée à Beaumont avec une de leurs charrettes, qu'on lui avait donné beaucoup d'argent après qu'elle eut fait lire sa lettre à un Monsieur à la table de la diligence, qui lui en avait écrit une, et que la folle avait pleuré en la recevant, mais pleuré de joie (ajoutait le petit).» Le duc me dit: «nous pouvons nous flatter qu'en France on nous rend plus de justice.»

J'avoue que, le voyant si excellent, si aimable, l'admiration pour ses qualités, et le respect dû à sa naissance, et ma franchise naturelle, me mirent dans un embarras qui cependant me prouva que j'avais affaire à un homme d'un grand mérite et de beaucoup d'esprit. Je lui avouai qu'avant de l'avoir rencontré j'aurais applaudi à la rudesse des aveux d'une haine que, jusque là, j'avais eue comme Adèle, haine qui n'était pas éteinte pour la généralité, mais qui admettait de nobles exceptions.

«Ne me flattez jamais, Madame; soyez telle que lorsque, avec plus de bienséance, mais aussi énergiquement, vos regards me prouvèrent tout ce qu'a tracé la main de cette infortunée. Croyez-moi, un véritable Anglais n'estime rien tant que le patriotisme, l'amour du sol natal. Si Napoléon eût réussi à soumettre l'Angleterre, les femmes de Londres n'eussent pas reçu avec des couronnes et des cris de joie les troupes étrangères dans les rues de Londres. Occupons-nous d'abord du pauvre infirme: voulez-vous lui aller confirmer que tout est à lui? Nous n'avons pas besoin de recommander Adèle; si elle revient, elle trouvera toujours amitié et secours ici.»

J'y fus, et malgré l'heureux changement, je trouvai tout le monde consterné. Je le dis au duc: «Ah! répondit-il, cette Adèle ne doit effectivement rien ambitionner; elle est chérie par des coeurs reconnaissans.» Il me parut attristé par cette réflexion, car un sombre nuage passa sur sa noble physionomie. «Ah! lui dis-je, ce n'est pas vous, M. le duc, qui devez rencontrer des ingrats.» Je ne sais ce que je n'aurais inventé pour le distraire de sa mélancolique préoccupation; oui, sans que la prévention où j'étais contre les Anglais me parût une injustice depuis que j'avais entendu le duc de Kent exprimer avec tant de loyauté son admiration pour nos armées, parler sans haine de leurs illustres chefs, j'aurais cru manquer à toute convenance et au savoir-vivre si je n'eusse éloigné, au lieu de les chercher, les occasions de manifester mon opinion. Mais, faisant route avec lui pour Bruxelles, il se présenta un écueil à ma résolution, où toute ma prudence échoua; et cet écueil, qui livra à cet homme noble et sensible le secret de ma vie et de ma mortelle douleur, ne devint pour moi qu'un motif de joindre à une haute estime une douloureuse reconnaissance pour la généreuse compassion que le duc de Kent montra en faveur d'une si haute infortune; il m'apprit la démarche de Mme la maréchale Ney, à l'époque du procès. Cette épouse infortunée s'était confiée à la bonté d'un grand caractère, et avait écrit à un prince français, pour le supplier de rendre le régent favorable à la cause de son époux. J'ai une copie de la lettre: le prince français répondit de la plus noble manière à cette confiance; il écrivit au régent pour l'engager à faire comprendre le maréchal, prince de la Moskowa, dans la convention du 12. Cette lettre ne fut connue qu'en Angleterre, me disait le duc de Kent; elle y produisit un effet bien honorable à celui qui l'écrivit, aussi bien que pour l'illustre et malheureux guerrier qui en était l'objet. «Si vous aviez entendu ce qu'on disait au sujet du maréchal Ney, vous ne croiriez pas, Madame, la nation anglaise ennemie de la gloire si brillante de la vôtre;» et le duc me cita plusieurs démarches faites pour favoriser et appuyer près du régent la noble et généreuse démarche du prince français. «Si sa grâce eût dépendu de moi, disait-il, j'aurais mis mon orgueil et mon bonheur à sauver une si belle vie.»

Depuis qu'il parlait du maréchal, mon émotion était visible et allait croissant: à cette assurance, je n'en fus plus maîtresse; je saisis la main de cet ennemi généreux, et la pressai fortement contre mon sein que soulevaient mes sanglots. Le duc, fixant comme avec surprise ses regards sur moi, me dit: «Grand Dieu! qui êtes-vous?… Se pourrait-il que vous fussiez la veuve infortunée du maréchal?…

«—Ah! M. le duc, y songez-vous; serais-je ici? m'eussiez-vous trouvée seule?… Madame la maréchale gémit au milieu d'une famille qui l'adore; elle est entourée des respects dus à son rang, et à une si haute et si irréparable infortune. Madame la maréchale est aussi beaucoup plus jeune que moi; elle se doit à ses fils, au monde et aux convenances. Hélas! son deuil même doit avoir de la prudence. Moi, je suis seule; oh! bien seule au monde! Mon désespoir est ma seule convenance, et je m'y livre et vis avec ma douleur, sans m'inquiéter si je choque les usages et l'opinion reçue! Que m'importe ce qu'on pense de moi; ce qu'on dit! il n'est plus… ma vie véritable s'est éteinte le 7 décembre; toutes mes espérances de bonheur et d'avenir se sont brisées contre un cercueil…

«—Pauvre infortunée, oh! combien vous me devenez chère! Combien, combien avec ce coeur brûlant, cette délirante imagination, vous avez dû souffrir de morts!…

«—J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et… j'existe!…» Je n'étais plus à moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas…»

Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les regards fixés sur les miens, il me dit: «Vous m'avez surpris, étonné; j'avais une vive curiosité de vous connaître; dès ce moment, je ne sens plus que l'ardent besoin de vous être utile; je puis quelque chose, et tout ce que je puis vous est offert et acquis.» Et toute sa noble et si touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses regards me le dirent: je ne pus m'empêcher de lui faire part des réflexions que me fit naître notre rencontre… «Convenez, M. le duc, qu'il y a dans ma destinée du vraiment extraordinaire; je me demande si je suis bien éveillée, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de s'écouler, et à me voir ici assise familièrement dans la voiture et avec le frère d'un roi régnant. En vérité, M. le duc, je crains d'avoir un peu abusé de votre excessive bonté.

«—Ma chère dame, un frère de roi, quand il ne vaut pas mieux, est bien près de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense, et généralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trône les sottes entraves de l'étiquette: vous m'avez dit que vous désirez voir Londres; vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans être moins respecté ni moins chéri. Une chose que j'ai souvent remarquée moi-même dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie à ses amis: J'ai vu; je viens de voir Georges; et à ces mots, tous les chapeaux ou bonnets sont ôtés spontanément; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque trait de bonté à citer, ce sont alors des god save à n'en finir et qui partent du coeur.

«—Ah! M. le duc, vous voulez me faire chérir les Anglais en me forçant de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux que nous venons de visiter et… le prisonnier de Sainte-Hélène!

«—Ma chère dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser d'être ce que je vous ai vue près de Mont-Saint-Jean.» Nous n'étions plus qu'à une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'après ma lettre, devait guetter mon arrivée (j'aurais été un peu embarrassée d'être vue par un parent du malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frère du roi d'Angleterre, et j'étais fort embarrassée aussi pour dire à celui-ci que je voulais me soustraire à l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux et des marques d'un intérêt que j'appréciai. «Mon voyage, M. le duc, lui dis-je, a un but sérieux, et qui m'intéresse beaucoup. J'ai eu le plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avoué toutes les relations que j'ai à Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret n'est pas le mien. Je dois à ces relations de ne pas être vue d'une façon qui m'honore, mais qui pourrait inquiéter ou du moins surprendre mes amis, et je désirerais descendre à une petite distance de la ville, et…

«—Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, où vous seriez bien chez de bons et honnêtes Flamands; mais puisque vous êtes attendue, vous aurez un logement arrêté. Eh bien, écrivez-moi; voici mon adresse. Écoutez, vous m'inspirez un intérêt extraordinaire, parce qu'en vous tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de vous prouver mon amitié sincère, et promettez-moi de la prudence pour vous-même. Après tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers réels des relations politiques… Du reste, en tout comptez sur moi, et… n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean.

«—Jamais, M. le duc, jamais. Je vous écrirai dès demain.

«—J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu…

«—Non, M. le duc, au revoir.»

Et un léger et brillant équipage l'éloigna de ma vue; pendant qu'un funeste pressentiment oppressait mon coeur… Hélas! il était dans ma destinée de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime! Un an ne s'était pas écoulé que déjà je versais des larmes près le cercueil de ce royal bienfaiteur, ce généreux ennemi que le sort m'avait envoyé comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir.