CHAPITRE CLXVIII.

La visite au Père-Lachaise.—L'ami d'Oberkampf.—Départ pour Lille.—Mon duel dans cette ville.—Le général marquis de Jumilhac.

J'allais partir… Quitter la France, où rien de cher à mon coeur n'existait plus, n'était pas un sacrifice; mais la terre de la patrie avait reçu un précieux dépôt, et ce dépôt mortel faisait encore de la France le lieu où j'aurais voulu vivre pour pleurer… Le sort en ordonna autrement; et bien des événemens allaient encore se placer entre le jour d'un éternel adieu et le retour à la tombe du héros… Je me décidai à une visite au cimetière du Père-Lachaise. J'errai là plusieurs heures, au milieu de ces monumens funèbres qui n'attestent que l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs héritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante, quelque ingénieux emblème d'une immortelle douleur… Rien… Rien ne disait plus: Ici repose Michel NEY, naguère encore soldat français, aujourd'hui un peu de poussière[1].

J'avais voulu venir seule à cette station de deuil; et privée alors de la présence de la religieuse fille qui avait purifié mes chagrins en les partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses idées de vengeance; des mots inarticulés s'échappaient de mes lèvres avec des malédictions. Je m'aperçus bientôt que mes bruyantes exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosité. N'ayant plus à perdre qu'un seul bien, ma liberté individuelle, je quittai ce triste séjour, après avoir prononce le serment d'un éternel regret.

Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbée, j'allai faire mes adieux à l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la tombe de Ney une démarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui demeurait un ami de Mme de La Valette et du célèbre Oberkampf, dont je me rappelais avoir entendu parler à M. Lecouteux de Canteleux, lequel m'avait fait connaître cette charmante apostrophe de Napoléon au grand manufacturier:

«Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais, vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui faites la meilleure.»

M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, était un homme fort instruit, un de ces bons et aimables vieillards, à l'imagination fraîche encore, à la tête droite et vive, malgré les années. Il était parent de ce conseiller Sabatier qui, sous l'ancien régime, avait été enfermé dans le château de Doulens pour s'être élevé contre l'enregistrement des édits burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir à parler de son ami; le nom d'Oberkampf était toujours le premier qu'il prononçait, «On était, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que ce grand citoyen fut obligé de tout vaincre pour doter son pays de nouvelles richesses.» Oberkampf fit comme Galilée, pour prouver que la terre tourne, il se mit à mettre en mouvement ses machines; et la France grandit bientôt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre. Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait à cette effusion de souvenirs intarissables et chers. «Voilà, dis-je, un de ces hommes utiles à qui on devrait élever des statues.»

Sa modestie repoussa tous ces hommages: le sénat même: il ne voulut point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la Légion-d'Honneur, que Napoléon lui offrit en la détachant de sa propre boutonnière.

Sabatier était venu à Paris pour être utile à Mme de La Valette, dans les désagrémens qu'elle s'était attirés lors du jugement du malheureux Charles de Labédoyère. Oh! ce bon M. Sabatier était un vrai modèle d'amitié!

«—J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette m'a assuré que votre zèle et votre dévouement intrépide appartenaient à qui les invoquait. Je suis forcé de rester ici; et vous savez que les lettres sont fort peu sûres du secret à la poste; voudriez-vous, pourriez-vous faire un voyage à Mont-Brisson?» Et l'aimable et bon vieillard me tenait la main serrée dans ses mains tremblantes, et son regard plein d'une généreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle lui était trop pleinement acquise déjà, pour que je voulusse faire valoir comme un sacrifice ce que très sincèrement je regardais comme un véritable bonheur: «Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur mon infatigable activité.» Il s'agissait du salut de l'infortuné Mouton-Duvernet, qui s'était soustrait jusque là par la fuite au conseil de guerre devant lequel il devait être traduit, par suite de l'ordonnance royale du mois de juillet 1815.

J'avais connu le général Duvernet en 1807, au moment où il venait d'être nommé colonel du 63e régiment de ligne, et plus intimement pendant la campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les qualités de son coeur mille fois éprouvées par ses amis; je me trouvai donc heureuse d'être appelée à lui rendre service. Chercher à sauver les victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se rattachent pas à du sang versé et n'ont pas été jusqu'au forfait, m'a toujours paru un dévouement digne de mon sexe, un dévouement qui prévient souvent les regrets des gouvernemens eux-mêmes, forcés de sévir contre de pareils coupables et qu'à quelques années de distance ils iraient peut-être jusqu'à récompenser. Oui, on eût peut-être rendu service à nos princes, si l'on eût sauvé les guerriers frappés, et ayant failli comme Biron, ce Biron que Henri IV présentait avec un égal orgueil à ses amis et à ses ennemis, et qu'il eût été pour cela si beau de sauver en dépit de sa faute et de lui-même. M. Sabatier me remercia les larmes aux yeux; nous convînmes de mon départ, pour le lendemain et d'une entrevue nouvelle le soir même chez Mme La Valette[2], dont il me vantait avec enthousiasme le noble caractère, et surtout la fermeté héroïque; hélas! bientôt j'allais la lui voir cruellement mettre à l'épreuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir.

Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon départ, je passai pour la dernière fois au simple asile dont bientôt j'aurai à regretter l'obscure sécurité. J'y trouvai ma bonne soeur Thérèse; sa vue ne changeait point ma résolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de mon départ; il y a pour moi comme un joug dans les témoignages d'un intérêt sincère; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je n'oublierai jamais l'expression douloureusement résignée qui accompagna cette phrase d'un regret touchant: «Nous ne prierons donc plus ensemble?;

«—Ah! vous prierez pour moi, chère et bonne soeur; que les voeux d'une amie me suivent au loin pour me sauver de moi-même et de ma destinée.

«—Chère dame, pourquoi me quitter?

«—Nous nous reverrons bientôt, je l'espère… Mais non, chère soeur, je ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau à des intérêts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous reverrai plus ici bas.

«—Eh bien! que la sainte volonté de Dieu soit faite; mais ne m'ôtez pas l'espoir de nous revoir. Oh! oui, je prierai pour vous.»

Son visage baigné de larmes, et ses regards purs levés vers le ciel, me furent témoins et garans de la sincérité de ses pieux souhaits.

Nous nous quittâmes après avoir pris les moyens de donner de mes nouvelles. Au mérite du coeur, la bonne soeur joignait cette grâce naturelle d'un esprit tranquille et droit dont les passions n'avaient jamais bouleversé les principes; plus tard je citerai quelques lettres, sinon comme modèles de style, du moins comme exemples de tout ce que le courage peut inspirer de tendre et de bon à une faible femme, prodiguant sa vie au soulagement des autres.

Après avoir terminé quelques affaires, il m'en restait une des plus désagréables, et cependant d'un haut intérêt; mes papiers étaient restés entre les mains de D. L***. Ne redoutant rien au monde autant que de le revoir, je l'informai par billet de mon départ, sans lui en confier le motif ni le terme, le priant simplement de me faire tenir ce qu'il avait à moi. Au lieu de mes papiers, je ne reçus que ces mots: «Je sais tout ce qui vous est arrivé depuis le 7 décembre; je devine vos projets: je n'ai aucun papier qui vous soit nécessaire dans un pareil état de choses; prenez garde à vous.»

Résolue à ne point me laisser intimider, je pris le parti d'affecter une complète insouciance sur ces papiers, et de partir sans passeport. Je me rendis chez Mme La Valette; je la trouvai, non pas désespérée, car cette femme était vraiment extraordinaire pour le sang-froid et la résolution, mais elle venait de recevoir une lettre qui lui donnait de sérieuses inquiétudes pour la liberté de son mari. «J'invoquais vos offices pour un ami proscrit, me dit-elle, et voilà que j'en ai besoin pour moi-même, pour M. de La Valette, dont on menace la liberté. Je vais quitter Paris; adressez-moi vos lettres rue des Amandiers: cette voie est sûre. Ce bon Sabatier m'a parlé de votre obligeant empressement; je ne veux point le détourner de son objet sacré; hélas! ce pauvre Duvernet, plus avide de gloire que de richesse, se trouve peut-être sans ressource. Ma fortune est bien médiocre, la proscription est suspendue sur toute ma famille; eh bien, mon amie, je partagerais encore ce qui nous reste pour sauver Mouton-Duvernet. Tant qu'il reste quelque chose à faire pour l'amitié et le malheur, on doit le tenter.» Mme de La Valette arrivait à une grande énergie de caractère par une extrême bienveillance de coeur; le contact de cette âme extraordinaire communiquait tout ce qu'elle éprouvait elle-même, et, en l'approchant, je me trouvai heureuse d'obéir à cette voix qui m'appelait à des agitations et à des vicissitudes que peu de jours avant j'avais ensevelies dans l'anéantissement d'une dernière catastrophe.

Toutes mes dispositions étaient prises pour mon départ de Paris, quand, près de monter en voiture pour Lyon, je reçus un mot qui changea mon itinéraire, et je pris la direction contraire de Lille. Il ne peut rien survenir d'extraordinaire sur la route de Flandre, aussi j'arrivai à Lille sans événement. À peine descendue à l'hôtel de Gand, je m'occupai, dès le soir même, de voir les personnes pour lesquelles le bon Sabatier m'avait envoyé des lettres, avec ma feuille de route pour cette nouvelle campagne. Je n'eus rien de satisfaisant à transmettre; on ne savait rien du général Mouton-Duvernet, depuis une première lettre de lui d'une date déjà ancienne et antérieure aux inquiétudes de ses amis. Cette lettre annonçait l'intention de traverser la Belgique pour se rendre aux États-Unis: était-il passé ou non? voilà ce qu'on ignorait. Je me décidai aussitôt à me rendre à Bruxelles, à Anvers, et en Hollande même s'il le fallait pour rejoindre le général.

J'étais trop près du champ de bataille de Mont-Saint-Jean pour n'y pas faire un pélerinage; je m'arrangeai avec mon conducteur pour y être conduite le lendemain à la pointe du jour. Je dînai ce jour-là à table d'hôte; j'étais habillée en homme, et l'impression peu avantageuse que je produisis sur un jeune officier qui arrivait à sa première garnison, eut des suites bizarres que je ne veux point passer sous silence. C'était un petit jeune homme tout gentil, tout guindé dans son premier uniforme; avec cela cependant un profil distingué, des yeux superbes et les plus belles dents du monde. On attendait l'heure du dîner, et le jeune officier parcourait en long et en large la vaste salle à manger, fredonnant avec un accent d'écolier un air de bravoure, s'arrêtant par intervalles pour lorgner en fat plus exercé une jeune et belle femme vêtue en deuil, et assise avec une paysanne fort âgée dans un des coins de la salle, qui causait peu, fort bas, et qui paraissait fort interdite des manières lestes et impertinentes du jeune officier: Mi mangiava l'anima[3], comme disent les Italiens; je trépignais d'impatience. Il faisait extrêmement froid; la dame en deuil se tenait loin du feu, parce que, pour en approcher, il lui eût fallu se croiser avec l'officier, qui parfois s'y arrêtait, tournait sa chaise avec un air de prendre racine. Je tenais, moi, le coin opposé. J'étais si bien dissimulée par ma cravate de couleur, et mon bonnet de loutre couvrait si bien mes yeux, que l'on devait me prendre plutôt pour un commis voyageur que pour une femme; aussi, lorsque prenant pitié de la gêne et du froid que souffrait la belle inconnue, je me levai et l'engageai à venir se chauffer à ma place, le son de ma voix fit faire un saut en arrière au jeune officier. La dame s'installa au coin de la cheminée, et j'allai moi-même prendre une chaise pour sa vieille domestique, qui me fit force révérences: tous les voyageurs me regardèrent avec surprise, mais avec intérêt. Elle me remercia avec une politesse exquise; et sa conversation était en si parfaite harmonie avec son extérieur distingué, que je me sus un gré infini de m'être dévouée à sa défense: j'étais prête à devenir son champion au besoin.

Le dîner fut servi, et je me plaçai à côté d'elle: le jeune officier se trouva placé en face de nous à table. La dame, encouragée par mon accueil, me fit part de quelques circonstances de sa situation; elle venait de perdre une soeur chérie, mariée à un Écossais; qui laissait une petite fille de deux ans, qu'elle allait chercher à Namur où son beau-frère était mort de blessures reçues à Waterloo, et cet enfant était resté en dépôt chez la fille de la bonne femme que je venais de voir avec elle. «Et vous, lui dis-je, si jeune, comment vous exposer à des voyages? comment ne pas confier cette mission à un parent, à votre mari?

«—Parce que la mort de ma soeur me laisse seule au monde; l'enfant qu'elle me lègue est un bien qui doit me tenir lieu de tout, et dont je ne puis confier le soin qu'à moi seule.»

Je la regardai, et rien au monde ne pourrait reproduire l'angélique expression d'une sensibilité plus naturelle. Je crois aussi que mon regard lui dit tout ce qu'elle m'inspirait d'intérêt, car elle me pressa légèrement la main, en me priant de vouloir bien causer plus intimement dans sa chambre ou la mienne. Les manières de l'officier en question me firent hâter ce moment. Nous quittâmes la table; et comme ma chambre était au premier, ce fut là que nous nous rendîmes.

L'aimable voyageuse ne m'avait pas parlé un quart d'heure, que j'avais déjà deviné qu'elle était du parti royaliste dans ses opinions; d'une famille d'émigrés, dont plusieurs membres avaient péri lors des massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'écoutais cette dame avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les arrosèrent quand elle me dit: «Mes frères ont péri de la même manière, mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Mariée à un étranger, je devais me retirer avec eux à Édimbourg. La guerre, ce cruel fléau, la guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir un coeur barbare!…» Si l'on m'eût dit pareille chose avec un air sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hésiter entamé la discussion du pour et du contre. Mais l'accent était celui du regret, et les regards de l'étrangère exprimaient une douleur si réelle, que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je ne voyais pas absolument comme elle. Nous passâmes une soirée délicieuse et toute d'émotions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une médiocre, par les détails qu'elle nous donna de l'arrivée du beau-frère de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin succombé de douleur. C'est un bien étrange penchant du coeur humain, que cette sorte de plaisir qu'on trouve à s'abreuver de larmes, à déchirer son propre coeur par des images douloureuses! Singulière volupté des pleurs, dont l'amertume n'enlève jamais le soulagement! Le temps s'écoulait avec délices au milieu de tant de pénibles récits, lorsque j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous précédait une lumière à la main, jeta un cri d'épouvante, et laissa tomber le bougeoir à la vue du jeune officier qui se glissait comme un revenant près la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai à l'officier en termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me hâtai de remettre ma compagne chez elle, où elle s'enferma avec la bonne paysanne. J'étais à peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la sienne, vint droit à moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des choses qui n'étaient que plates et ridicules. Je répondis en lui tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il revint à la charge en frappant du pied. Je m'étais mise à écrire, bien résolue de ne pas répondre; mais impatientée au dernier degré de cette longanimité d'impolitesse, poussée à bout par l'importunité de ses propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main vigoureuse, jusqu'à la rampe de l'escalier, en lui disant: «On peut fort bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-là qu'on prend même pour les étranges fantaisies dont si lestement vous croyez toutes les femmes capables.» Et après ce bel exploit je lui vérouille de nouveau la porte au nez.

J'entendis bientôt que le militaire battu et mécontent appela un des garçons de l'hôtel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce garçon me dit plus tard qu'il s'était amusé à persuader au jeune officier que j'étais un homme; que je profitais de ma mine un peu efféminée pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi l'usurpateur; que j'étais de l'armée de la Loire, un agent bonapartiste. Le jeune officier, crédule comme on peut sans ridicule l'être à dix-huit ou vingt ans, à une première année de garnison, le jeune officier se laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il avait à coeur le soufflet reçu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en galant homme, en militaire français, et moi en véritable mauvaise tête. J'avais dit à mon voiturier d'être prêt avant le jour; il fut exact, car il n'était pas six heures qu'on vint m'éveiller. Mais mon officier fut encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni l'accès de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que l'on m'apporta avec mon café un cartel, dûment en règle, de celui à qui ma vanité féminine n'avait pas dû supposer de si belliqueuses intentions.

Très convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait à l'explication, je n'eus rien de plus pressé que d'accepter, et presque sérieusement, en relisant le billet, où un terme, dont je n'eus que plus tard l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je me serais encore présentée sur le terrain sans sourciller. Le cartel me laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que des armes. Le pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais l'épée m'a toujours paru plus noble, et je répondis: «Je n'ai pas l'honneur d'être un des brigands de la Loire, mais je porte un coeur français, et j'espère vous le prouver, mon petit sous-lieutenant, à huit heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon témoin et mon épée.»

Aussitôt cette belle épître envoyée, je contremande ma voiture pour huit heures seulement, route de Bruxelles. Après avoir satisfait mon hôtesse, je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai, en riant aux éclats, mon aventure. Il était aussi d'humeur peu traitable, et, au lieu de s'opposer à ce duel, il voulait en partager et même en prendre seul les périls, pour apprendre au petit sous-lieutenant à mieux distribuer les épithètes. Nous voilà partis, et chemin faisant mon témoin ou mon défenseur me disait: «Vous battez-vous?

«—Oui, en vrai chevalier.

«—Mais savez-vous tirer?

«—Pas aussi bien que Lamotte où Saint Georges, mais… j'aurai trop de force, ayant assez de coeur

Nous arrivâmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas attendre; et, j'aime à le dire, son visage me parut embelli; ses manières, son ton, tout avait gagné. Cela me fit penser au malheur des préventions politiques: ce jeune homme était très brave, et il venait se battre pour avoir voulu dénigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt ans, avaient donné leurs preuves, et qu'il était fait pour apprécier.

Les témoins prirent nos armes; leur éloquence s'épuisa inutilement pour empêcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un peu plus lente, quoique précautionnée contre la reconnaissance de mon sexe; et, toute résolue à me battre comme si le terrain m'eût inspirée, je noue aussitôt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien entendre, et ôtant aussi mon habit, je suis en garde au même instant. Le fer est croisé: l'officier fond sur moi par un dégagement que je pare d'un contre de quarte. Voyant les choses si sérieuses, mon témoin crie: «Halte pour Dieu! c'est une femme.» Aussitôt mon jeune et brave adversaire posant la pointe de son épée en terre, dit d'un air stupéfait: «Comment ai-je pu vous méconnaître? Ah! Madame; comment m'excuser?» Nos témoins arrangèrent tout, et l'on se sépara les meilleurs amis du monde, en convenant de déjeuner ensemble à onze heures.

Mais l'événement s'était ébruité par les caquetages du garçon de l'hôtel; et à peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le voiturier, que je vis arriver le planton du général de Jumilhac, qui m'invitait à passer chez lui. Je savais cet officier général un ardent royaliste, ennemi déclaré de l'Empereur, et je m'attendais à une verte semonce. Je me trompais fort: le général Jumilhac avait sinon beaucoup d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter à dîner chez lui, il m'engagea fort à poursuivre ma route le lendemain, crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale, qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrêts.

«Mais j'espère, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas?

«—Pour huit jours.

«—Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce jeune officier est brave; je l'ai frappé, que pouvait-il faire? m'en demander raison.

«—Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous êtes une femme.

«—Mais, général, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance.» Et, grâce à mes instances, l'ordre des arrêts fut révoqué.

La dame qui avait été cause de tout était partie. Il y eut déjeûner militaire à l'hôtel; et, pour qu'il ne restât aucun doute à mon adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanité; car mon jeune officier, restant comme extasié, répétait: «Que ne vous êtes-vous montrée ainsi, Madame; vous eussiez été l'objet de mon respect, en me rappelant les traits adorés de ma mère.

«—Et vous, Monsieur, que ne vous êtes-vous montré ce que vous êtes réellement; je vous aurais témoigné l'intérêt bienveillant que vous méritez d'inspirer.» Il apprit après mon départ que j'avais empêché ses arrêts, et je reçus à Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon sens; je pus à loisir faire des réflexions sur les jugemens précipités; car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dîner chez le général Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort peu charmé de m'y trouver, ayant quelque peine à accorder son délire pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, même année. Je me contentai de peindre toutes les revues et fêtes où s'était montré mon dévouement, dont l'objet seul n'était pas nommé. J'aime tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le général Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractère quand il s'écriait: «Oui! ma vie, mon bras, mon âme, tout est aux Bourbons; et s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois légitimes trouveront dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de Marengo.» Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, et je pris enfin à deux heures de la nuit la route de Wavres, où j'avais une information à prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus cependant sans m'arrêter.