CHAPITRE CLXXXII.

L'hôtel Meurice à Calais.—Inquiétudes politiques.—Les dames anglaises.—La pièce de quarante sous.—Départ mystérieux.

J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile, car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.

Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me faire tomber à la renverse: c'était l'âme damnée de D. L***, un de ces hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans les cent jours était très napoléoniste, se disant brouillé avec D. L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie par cette rencontre, que je me demandais in petto: ai-je quelque chose à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le basilic dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence, mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.

Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et j'accompagnai les deux plus jeunes.

Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages, cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur? demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui, puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous, Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?

«—Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.

«—Il faut dire comme cela?—Tout comme cela, et ne plus accepter de pareil message.»

Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de D. L*** qui semblait me poursuivre.

Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du quidam: «c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»

«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?

«—Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.

«—Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40 francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours. «Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que le mauvais génie ne sache votre départ.»

Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car, sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs. Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité, que reste-t-il? me disais-je; l'exil… la mort.»

Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches, n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul me touchait encore.

Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de 1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas plus heureuse, comme on le verra plus tard.

Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois, mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile! J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer. «On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.» Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en France.

Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge. J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la campagne de France, ajouta le capitaine Mil… Vous étiez à Waterloo; je n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos souvenirs.»

Ce pauvre capitaine Mil…, qui trouvait des consolations à m'offrir, était frappé lui-même dans tous ses intérêts et tous ses amis. Parent de Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr. que Napoléon lui avait accordée et dont il avait continué de jouir en 1814, était réduit à la misère. «Tallien vit à Paris dans un réduit obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon, généreux, de qui le monde entier s'est retiré. Naguère consul à Alicante, il y a contracté le germe d'une mortelle agonie.»

«—Est-ce qu'il n'a plus, m'écriai-je, aucune relation avec sa femme?

«—Aucune.

«—Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a porté le nom, à qui elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime à la mort, cet homme reste par elle abandonné!

«—Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entièrement fermé.

«—Détrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce que vous croyez de l'insensibilité n'est que l'ignorance de l'affreuse situation de Tallien. Voulez-vous que je lui écrive?

«—Écrire, non; mais si vous la voyez, tâchez de l'émouvoir en faveur de mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-même, et cela consolerait doublement.

«—Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'émouvoir.»

Le capitaine Mil… me renouvela l'exposé de toutes les raisons qui devaient me faire préférer la Belgique pour asile; tout notre petit conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne pour me rendre directement à Dunkerque, où j'avais une lettre de change à toucher, dernier débris de ma fortune, avec la détermination de me rendre de là à Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle je croyais avoir le droit de réclamer ma mince pension. Après de bien sincères adieux de la part de mes hôtes, je me mis en route pour Dunkerque.

Une fois arrivée là, j'attendis l'heure de me présenter dans la maison sur laquelle j'avais une traite; l'argent touché, je fis mes préparatifs d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble où venait de me jeter une lettre de Léopold retrouvée dans mes papiers, j'oubliai les précautions indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la douane; qu'on explique cette incroyable mobilité du coeur. La lettre de Léopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment même de sa réception, dont le temps eût dû affaiblir les impressions, cette lettre m'inspirait, à trois mois de distance, des résolutions contraires. J'étais restée plongée dans une sorte d'anéantissement; j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'hôtel. L'heure du départ de la barque était passée; mes effets seront partis sans moi, fut la seule réflexion qui me rendit à moi-même; je sonnai aussitôt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que j'avais manqué l'heure, ajoutant, avec une stupidité intéressée, que, puisque je n'avais pas prévenu, ce n'était pas aux aubergistes à dire aux voyageurs de s'en aller. En arrivant à la barque, de Dunkerque, à Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles étaient en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait éprouvé l'inquiète sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais à mon tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur moi quelques uns des plus précieux papiers qui eussent pu me compromettre; mais mes terreurs n'en étaient que plus vives pour le reste. À peine arrivée, il me fallut retourner à Dunkerque, où je découvris enfin que mes papiers n'étaient point partis. M'embarquant de nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'étais accompagnée d'un observateur. J'inspirais un si vif intérêt à ce que Gilblas eût appelé la Sainte-Hermandad, que je fus réduite à faire quelque séjour dans la juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice, me rendirent le dépôt dont la perte m'avait condamnée à tant de marches et de contre-marches.