CHAPITRE CCVI.
Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.
Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres. Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer.
Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule, j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à ma mémoire.
La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service; mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles, et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent; ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère.
«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.»
Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un départ qui était déjà résolu et nécessaire.
Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le visa de mon passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les mentionne.
Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître, dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement qu'ailleurs.
Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds.
--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité, j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses, je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille. Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.
Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable. J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire qu'il n'est point mon fils serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption, pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel bonheur.
Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours. J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin una vera desinvoltura. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort difficile.
Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans une auberge, point central des diligences. La première salle était remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement, pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère, ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais rendu amour pour amour. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.
Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée; et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère. «Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par l'espoir que vous deviendriez mon fils.
«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un fils!
«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher? Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah! disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir: «Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement, occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?
«--Ici, ma chère, à table.
«--Vous voulez me plaisanter?
«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil expressif.»
J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu, messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à exhiber leurs passe-ports.
Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et surtout du beau militaire. Aussitôt le brigadier de songer à son devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.
Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment, vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que l'estime pût entourer.
La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une filiale obéissance.
Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître, renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir de ses promesses.
Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris avec effroi. Il ne contenait que ces mots:
«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»
Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève. Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables amis m'ont plus tard empêchée de mourir.