CHAPITRE CCVII.

Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage improvisé.

Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis, guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire. J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce, d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne serait pas con amore.

Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république! comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle, et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur. Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de 1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste.

Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles; quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur toute patriotique.

Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais auprès de lord Byron une mission des liberales d'Espagne; mais qu'on compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration personnelle.