CHAPITRE CCXIX ET DERNIER.

Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires.

Je reçus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent ami avait le désir et l'espoir de voir ma vieillesse à l'abri du besoin, et j'avoue que je mettais un peu d'adresse à lui faire oublier mes folies passées par les preuves de mon active assiduité. «Il m'est impossible d'aller vous voir, m'écrivit-il, je pars pour la campagne d'où je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous m'avez envoyé me paraît bien.»

Mille amitiés.

Signé D.

Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mécontentement de mon bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer à coeur ouvert avec Talma dans une lettre où mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin, et le soir j'eus un accès de fièvre très-violent; je fus quarante-huit heures dans un triste état d'autant plus que j'avais fermement résolu de ne consulter de médecin qu'au moment où j'aurais terminé définitivement mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais mes soirées et mes nuits en partie à écrire; je puis en appeler au témoignage de mon hôtesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne; dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir quelques qualités qui attirent la bienveillance et l'amitié; sachant lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le lendemain. Inquiète du silence inusité de Talma à ma grande lettre, je lui écrivis deux lignes et fus accablée de cette réponse: «Je n'ai point reçu la lettre dont vous me parlez; je suis accablé de travail.»

Tout à vous,

T.

Je sortis tristement préoccupée; j'allais souvent chez Talma: je lui écrivais presque tous les jours: cela aurait-il inspiré de sinistres entreprises à ce maudit D. L.? Je ne reçus que quelque temps après l'époque que je retrace la solution du problème, et je crois respecter les mânes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le plaisir de transcrire encore un billet que je reçus à l'époque où Béclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et dont j'allais omettre l'insertion.

«MA CHÈRE SAINT-ELME,

«J'ai appris avec une véritable douleur votre grave indisposition. Un peu de courage, ma chère; j'ai vu beaucoup de ces opérations, et toutes ont réussi; ainsi ne perdez donc pas l'espérance, et donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous écris qu'un mot, car je suis entouré de monde comme à l'ordinaire, et je suis attendu pour une répétition. Ainsi, encore une fois, du courage et de l'espérance.

«Tout à vous,

«Signé, TALMA.»

Le surlendemain, après mon bulletin envoyé:

«Je suis enchanté d'apprendre, ma chère Saint-Elme, qu'il n'y a plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout ce que votre bon médecin vous dira de faire.

«À vous. T.»

Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles années, ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me secoururent, me ranimèrent à l'espérance, et je cite ces preuves d'amitié bienveillante comme des titres de gloire.

Nous étions à la fin d'avril, le temps était doux, et je sortis un matin de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque détruit de l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelèrent encore là où j'avais si souvent étalé les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec compassion, et le sic transit gloria mundi erra sur mes lèvres; mais l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus élevé, et les regrets de la vanité perdirent encore là leur cause. J'avais pris avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixième fois, cette scène de la dernière nuit passée dans un cachot, qui ne devait plus s'ouvrir qu'à l'heure du supplice pour l'homme à qui Delphine s'était immolée avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru d'une éloquence si déchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se séparer enfin du monde et de la société, et de vivre pour sa maîtresse. En lisant, avec des yeux baignés de larmes, ces belles pages, je sentis toute la puissance du charme qu'avait toujours exercé sur mon esprit le beau talent de madame de Staël, et je donnai de nouveaux regrets à sa perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre d'une circonstance particulière. En feuilletant machinalement l'intérieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait écrit de sa main, m'inspira une foule de pensées confuses. Je fus toute ma vie extrêmement dominée par ma manie de faire cas de la bienveillance des gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si haut rang dans mes souvenirs, que, malgré son silence inexorable pour Saint-Elme malheureuse, je cédai bien aisément au désir de lui témoigner un agréable souvenir: je défis la reliure du livre, la mis sous enveloppe, et l'adressai à l'hôtel du prince avec une ligne seulement. «Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais Didon, plus que détrônée à présent, n'a songé qu'à une chose, c'est qu'il vaut mieux que ces pièces de la république circulent le moins possible aujourd'hui.» J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins pour réponse que le même silence qui avait accueilli mes premières tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand.

Mon ouvrage avançait à vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la visite qu'on m'avait annoncée ne venait pas. Pendant toute cette attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et même M. Arnault père, s'étaient efforcés de me mettre en relation avec une maison dont le poids dans la librairie et la littérature est déjà pour les ouvrages qu'elle publie un gage de succès. J'ai toujours espéré quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon coeur; mais j'étais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les catalogues avec celui des premiers talens de notre époque. Malgré les encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine à croire à moi-même, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un libraire qui puisse établir la véritable valeur d'un livre. Je me chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et cela me fit patienter avec un peu moins d'anxiétés; j'appris, dis-je, d'une personne qui avait dîné chez M. Évariste Dumoulin avec Talma et M. Ladvocat, que ce dernier avait parlé d'une lettre de M. Arnault où ce littérateur m'avait fort recommandée pour la traduction des théâtres étrangers.--«Talma, ajoutait cette personne, s'est exprimé sur votre compte avec tout le feu de l'amitié, assurant que vous pouviez mieux faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a répondu qu'il était presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dévoué, pour le manuscrit de vos Mémoires, et qu'il se proposait de vous voir incessamment à cet effet. Ainsi, madame, vous voilà encore une fois lancée dans la carrière, et ce dernier épisode de votre histoire peut en être le plus brillant.

--«Oui, répliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire après une vie si orageuse. Un peu de succès me rendrait honorables et doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le généreux intérêt des plus nobles amitiés, et, malgré la franchise qui seule peut excuser peut-être tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.»

Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur était venu me demander, et qu'il devait revenir.

--«Quel est ce monsieur?

--«Il ne l'a pas dit.

--«Quel est son air?

--«Fort doux.

--«Vieux?

--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières.

--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander l'acquisition de mes Mémoires,» et je sautais comme un enfant de quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par besoin.

Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever ou anéantir toutes mes illusions.

Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je, protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si longtemps sa valeur!

C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M. Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances. Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M. Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse encourageante les conditions de notre petit marché littéraire, auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance.

On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en le dépensant, devenir la source.

À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes Mémoires, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation. M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à raconter dans mes Mémoires, et j'étais heureuse du fin sourire qui passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la suivit.

J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les bouches de dire: «Allez-vous publier vos Mémoires? Êtes-vous contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables et matériels du commencement de mon traité.

Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire. Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir, je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles.

Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions, et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui semblaient s'éloigner de leur tombe.