CHAPITRE CCXVIII.
J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.
Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard. Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante; mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.
Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée, malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:
«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous venir au jardin?»
«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt sacré m'abandonne!»
«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»
«--Ce soir.»
«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour votre voyage.»
«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»
«--Ne vous en tourmentez point.»
J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.
Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins avare que celle de la nature.
Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre ardente, et ma blessure était rouverte.
L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et qui allait peut-être...
J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était un véritable supplice.
Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.
Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, est entre mes mains:
«Ma chère,
«Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me dites, qu'ils vont mieux.
«Tout à vous,
«Signé TALMA.
«Je vous envoie 150 francs.»
Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai composé les tomes 4 et 5 de mes Mémoires, cette maison où j'ai eu dans l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée pour le peu de qualités que je crois avoir.
J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le monde.
Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire, rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection. J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié, je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher, c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent Béclard, M. Boulu.
C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes Mémoires. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs, cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et peut-être affaiblir mes torts.
Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet, mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos Mémoires, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce que vous ne l'êtes pas.»
«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous, riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de l'attendrissement.
Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus nécessaire et plus possible.»
Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.
Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs.
J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans, qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie, comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur, que notre Saint-Elme.
--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.
--Oh! Duval, c'est notre Mentor.»
Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera.
Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée, et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position, lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé davantage.
Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons.
«--C'est trop beau.
«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.
«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait, était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de remerciement à cette aimable fille de mon premier maître [9], plus heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de tout, excepté d'ingratitude.
J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le nombre était grand; on eût dit que, comme les rois réels, Talma avait aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.»
--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.»
«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse.
Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie, madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur, et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que dans l'expression des plus pathétiques douleurs.
«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez, voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau directeur, et voici, ma chère camarade, de quoi partir tranquille. Je ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province, et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses sublimes.
Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré. D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs. Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.» C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité des noires recherches, comme dit Figaro.
--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je.
--«Je n'ai rien de commun avec elle.
--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police personnifiée à vous seul.
--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher, et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de 1815! lui répondis-je.»
De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre. Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps de la grande comédie des comités-directeurs, aux rêves des conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre, l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations. Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D. L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse
SAINT-ELME.»
Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle me reviendrait.
Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D. L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me sauvai, mon énorme porte-feuille sous le bras, comme si tous les agens de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence; une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise, où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits. Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque connaissance.
Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au moins l'intimité qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'airs de tête, de haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres, ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain sentiment que la haine.
Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours, disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits; elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.
Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et, faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit, en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.
Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre, que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement, ainsi que les foulards de Talma.
J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences. J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa colère n'y tiendrait pas.
Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes Mémoires. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon dernier volume.