CHAPITRE CCXV.

Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.

Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans écrire, c'était mourir.

Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée, et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides. Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment, que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide, sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée. Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main, je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le côté opposé de Paris, rue de Bondy.

Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.

Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit, et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin, vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais, asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie, sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel, et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose: «Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune, plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»

On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.

«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime, elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On aurait affaire, nous autres gros marchands, à écouter toutes les réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre les mains de la police; entendez-vous?»

Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée, son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes, vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice. Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose, à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent devenues la récompense.

Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.

Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.

«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse, chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être de celle qui me l'avait donnée.»

--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle résignation.

Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste. J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police. Un inspecteur du bureau des moeurs, excité par d'affreuses femmes avec lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison. Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café, pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai encore bien effrayée et bien triste.

Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait; pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.

«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans sortir le soir: voilà ce qui est cause du malheur où je suis et de la mort de ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour, nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint nous dire qu'on demandait en bas une nommée Adeline, pour la conduire au bureau des moeurs.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise, elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était sûre que j'étais cette péronnelle. L'inspecteur monta; je crus tomber morte en reconnaissant le même de qui j'avais cru me racheter. Ses premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant: J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah! madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus sortir, que j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.

«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»

L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête. Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce qu'elle put prononcer.

«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial, vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille voulut se donner la mort.

Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle sache tout, elle m'a souvent dit: «Quando questa negazza parla della sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale [8].» Il me resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais, n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli l'affreuse dureté, la barbarie de cet honnête homme envers la malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.